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Les traditions populaires en psychologie sociale et en sociologie - Partie 1

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1904, par Lessevich W.


Parmi les objets vers lesquels la pensée de l'humanité civilisée s'est portée, ces temps derniers, dans un intérêt purement scientifique, on peut citer les traditions populaires qu'on a commencé à étudier avec une ardeur toute particulière dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
C'est alors que tout ce domaine — comprenant les mœurs, les coutumes, les chansons, les proverbes, les dictons, les devinettes, les contes, les légendes, les superstitions de toute sorte — a reçu le nom de folklore — nom aujourd'hui universellement accepté.
L'introduction de ce terme nouveau n'indiquait pas la nouveauté de l'objet, mais seulement une nouvelle manière de l'envisager. Déjà longtemps auparavant on s'occupait des croyances et des superstitions populaires, mais ce n'était que l'intérêt littéraire qui était poursuivi au début; il dut bientôt céder sa place à l'intérêt scientifique. Une étude suivie et systématique du matériel folkloriste s'imposait, et la nécessité de le grouper à part d'une façon distincte se fit sentir. C'est dans ce but que ce nouveau terme fut introduit pour la première fois en Angleterre en 1846.

Depuis il était possible de se persuader que cette spécialisation n'était pas sans valeur. En Angleterre d'abord, dans tous les autres pays ensuite, des forces considérables commencèrent à affluer sous ce drapeau derrière lequel s'avance actuellement la puissante armée des folkloristes. Et cette armée a déjà fourni au monde civilisé toute une série de savants célèbres.

Si nous nous demandons maintenant quelle valeur peut avoir pris en lui-même ce nouveau domaine de la science, nous devons reconnaître que son premier résultat a été de nous faire comprendre la psychologie du peuple. C'est l'âme du peuple, qui s'est exprimée dans les manifestations de la pensée et du sentiment populaires, réunis dans les recueils si riches des folkloristes du monde entier. Toute cette littérature orale de gens illettrés nous représente leur état mental, exprime leur conception du monde et, certes, elle ne les exprime pas avec moins de fraîcheur, ni de sincérité, que la littérature des peuples civilisés. Étudier cette littérature veut dire: étudier l’âme du peuple.

Il va sans dire que les progrès de la science du folklore ne pouvaient pas la laisser isolée du reste du savoir humain.
Sous l'influence de l'impulsion donnée par Auguste Comte à la pensée européenne, se produisit le besoin de ranger chaque nouveau domaine de la science dans l'ensemble du système scientifique, et de le rattacher à la discipline abstraite, à laquelle il est subordonné par la nature de son objet. Pour la science du folklore cette discipline ne pouvait être autre que la sociologie.

Par conséquent, il incombait à la science folkloristique, subordonnée à la sociologie, d'éclairer le domaine de l'étude de l’âme populaire par la lumière des notions générales de l'évolution sociale.
Et en effet, le tableau de l'évolution de l'humanité a sensiblement changé depuis l'avènement de la science du folklore. Ses limites, dans le temps et dans l'espace, se sont considérablement élargies; l'appréciation des manifestations qu'on croyait primaires, se modifia quand il a été reconnu qu'elles sont plus tardives et plus compliquées. Ramenées à leur origine, par suite, elles ont été ramenées à leur juste valeur. La sociologie sans la psychologie du peuple est devenue impossible.

Le président du congrès folkloristique de Paris, en 1889, M. Charles Ploix, a très bien fait voir que la tendance, qui se fait jour à l'heure actuelle, de pénétrer de plus en plus dans la profondeur des siècles et de refondre l'histoire du passé, n'a ni interrompu, ni ralenti sa marche: les langues disparues sont retrouvées, la vie de races éteintes est restaurée, les produits de la technique des siècles passés sont mis à jour dans les fouilles. En même temps, Charles Ploix a indiqué, qu'il était de la plus haute importance pour un sociologue de recueillir les survivances des idées de l'homme primitif sur le monde qui l'entoure, les idées de l'époque où sa pensée a à peine commencé à travailler sous l'influence de la nature ambiante. Ces idées rendent possible l'étude de la marche du développement de son intellect. C'est à ces recherches que les folkloristes se livrèrent; les uns se mirent à recueillir les vieux contes et les vieilles légendes, les autres s'en prirent aux fables et ils partagèrent ainsi entre eux tout le domaine de la tradition populaire. D'après Ploix, leurs œuvres complétèrent d'une façon très importante l'histoire de la pensée humaine. Posée comme il résulte de ce qui vient d'être dit, la question sur le rapport existant entre la sociologie et la psychologie, nous permet de suivre jusqu'à leur naissance tous les genres de phénomènes dont s'occupe la science, de ramener toute survivance contemporaine jusqu'à l'époque de son épanouissement et de dévoiler ainsi l'homogénéité des éléments, qui avec la marche de l'évolution se sont éloignés l'un de l'autre dans l'espace et dans le temps. Ainsi, par exemple, la croyance aux jours fastes et néfastes peut être suivie jusqu'au temps où elle constituait un élément d'un système religieux qui les expliquait par ses dogmes; l'évocation des esprits, pratiquée par les spirites modernes, est reliée aux croyances primitives de l'animisme; la crainte du mauvais œil peut être également rattachée au cycle des croyances primitives, sur lesquelles elle est basée. Même les doctrines des religions contemporaines, suivies dans leur évolution jusqu'aux origines auxquelles elles appartiennent, peuvent être retrouvées à l'état embryonnaire dans les contes et les traditions populaires; le « logos » du quatrième évangile s'explique par ce manque de distinction entre l'objet et son nom, qui est inhérent aux idées primitives et qui se rencontre fréquemment dans les contes, sous la forme de paroles de puissance: une fois le nom prononcé, l'objet apparaît de suite.


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