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Le darwinisme en sociologie - Partie 4

(Revue de métaphysique et de morale

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Par un chemin tout différent, d'ailleurs, on s'est efforcé de rapprocher des principes darwiniens les tendances socialistes. On a confronté Marx et Darwin. On a prétendu montrer que l'oeuvre du philosophe allemand s'adaptait très aisément, pour la prolonger, à l'oeuvre du naturaliste anglais. Tels ont été, entre autres, l'effort de Ferri en Italie, et celui de Woltmann en Allemagne.
Les fondateurs du « socialisme scientifique » avaient d'ailleurs eux-mêmes pensé à ce rapprochement. Dans ceux de leurs ouvrages qui sont postérieurs à 1839, ils font plus d'une fois allusion à Darwin. Et tantôt ils se servent du darwinisme pour préciser, par opposition, leur idéal. Ils font observer que le système capitaliste, déchaînant la concurrence individualiste, aboutit en effet au bellum omnium contra omnes. Et ils laissent entendre qu'un darwinisme ainsi compris ne leur répugne pas moins qu'à Dühring. Mais c'est au point de vue scientifique, non au point de vue moral, qu'ils se placent lorsqu'ils rapprochent de l'oeuvre de Darwin leur matérialisme historique. Grâce à cette hypothèse unifiante, ils pensent avoir construit, comme dit Marx dans la préface du Capital, une véritable histoire naturelle de l'évolution des sociétés. Engels, au cimetière de Highgate, louera son ami d'avoir découvert le vrai ressort de l'histoire, caché dans les voiles du sentimentalisme idéologique, et d'avoir proclamé, avec le primum vivere, l'inéluctable nécessité de la lutte pour la vie. Marx lui-même indiquait une autre analogie dans le Capital lorsqu'il rappelait de quel intérêt, pour l'explication de l'idéologie elle-même, serait une technologie générale, une histoire des outils, qui serait aux organes sociaux ce qu'est le darwinisme aux organes des espèces animales.

Et l'importance même qu'ils attachent à l'outil, à l'appareil, à la machine, le prouve surabondamment: ni Marx ni Engels n'auraient été portés à oublier les caractères spéciaux qui séparent du monde animal le monde humain. Celui-ci reste toujours, pour une bonne part, un monde artificiel. Des inventions changent la face de ses institutions. Les modes de la production bouleversent, à travers les modes du gouvernement, jusqu'aux modes de la pensée collective. Et c'est pourquoi l'évolution des sociétés est dominée par des lois propres, dont le spectacle de la nature sa pouvait donner l'idée.

Si toutefois, jusque dans cette sphère propre, on peut soutenir que le matérialisme historique reste conforme à la pensée de Darwin, c'est qu'il met en jeu, pour expliquer l'influence même des modes de la production, la bataille incessante des classes les unes contre les autres. Finalement c'est dans la lutte qu'un Marx comme un Darwin place le moteur de tout progrès. Ils sont l'un et l'autre, des petits-fils d'Héraclite. Il arrive quelquefois que l'on oppose de nos jours, à une philanthropie solidariste qu'on tient pour amollissante, la rude et saine doctrine du socialisme révolutionnaire. Ce dont le louent alors ses apologistes c'est par-dessus tout, pourrait-on dire, d’être demeuré darwinien.

Nous avons jusqu'ici montré surtout comment les lois darwiniennes ont été utilisées par des philosophies sociales tendancieuses: pour orienter les sociétés vers leur idéal, elles s'efforcent de mettre à profit, chacune à sa façon, l'autorité des sciences naturelles. Mais jusque dans des théories plus objectives et qui font méthodiquement abstraction de toute tendance politique pour étudier la réalité sociale eu elle-même, il serait aisé de retrouver des traces de darwinisme.

Prenons pour exemple la théorie de la division du travail d'E. Durkheim. On sait quelles conséquences il en tire: là où la spécialisation professionnelle multiplie les branches d'activité distinctes, c'est une solidarité organique — impliquant des différences — qui se substitue à la solidarité mécanique, fondée sur les similitudes. Le cordon ombilical, comme disait Marx, qui lie la conscience individuelle à la conscience collective, est coupé. De plus en plus la personne humaine s'émancipe. Mais à quoi tient le phénomène lui-même qui est si gros de conséquences? L'auteur en demande les raisons à la morphologie sociale: c'est la croissante densité de la population qui entraîne, selon lui, la différenciation croissante des activités. Mais encore comment cela produit-il ceci? C'est qu'une densité augmentée, pressant les hommes les uns contre les autres, augmente aussi l'intensité de leur concurrence vitale. Or, pour les problèmes qui se posent ainsi à la société, la différenciation des activités se présente comme la solution le plus douce. C'est ici que l'on voit l'auteur utiliser directement les remarques de Darwin. La concurrence est à son maximum entre semblables, avait observé celui-ci. Au contraire, des espèces différentes, ne prétendant pas aux mêmes aliments, peuvent plus facilement coexister. Ainsi s'explique qu'on puisse, sur un même chêne, trouver des centaines d'insectes divers. Il en est de même, toutes choses égales d'ailleurs, dans la société. Quiconque trouve une spécialité inédite possède un moyen à lui de gagner sa vie. Ne réussit-on pas, en se partageant des besognes multipliées, à ne pas s'entr'écraser? C'est, comme on le voit, une loi darwinienne qui sert ici d'intermédiaire, et qui explique ce progrès de la division du travail grâce auquel, dans l'évolution sociale, on expliquera tant de choses.

Nous pourrions choisir un autre exemple, à l'autre extrémité de la série des systèmes sociologiques. G. Tarde est le sociologue le plus antinaturatiste que l'on puisse imaginer. Il s'est efforcé de montrer que toutes les applications qu'ou a voulu faire aux sociétés des lois de la science naturelle prête à l'équivoque. En particulier dans l'Opposition universelle, il a nommément combattu toutes les formes du darwinisme social. Selon lui c'est chimère que de vouloir calquer l'évolution des espèces sur l'évolution des sociétés. Celle-ci est à la merci d'inventions de toutes sortes, qui, en vertu des lois de l'imitation, modifient de proche en proche, d'individu en individu, l'état général des croyances et des désirs, seules « quantité » dont les mouvements importent au sociologue. Mais pour idéales qu'elles soient les forces sociales n'en sont pas moins soumises à des lois darwiniennes. Elles se font concurrence. Elles luttent pour le domination des âmes. Entre les types d'idées comme entre les formes organiques une sélection s'opère. Et, s'il est vrai que ces types sont lancés dans le lice par des inventions inattendues, il est permis de reconnaître, dans ces sortes de hasards psychologiques que Tarde place à la base de tout, des proches parents de ces petites variations accidentelles sur lesquelles table Darwin. Ainsi, en mettent à profit des indications de Tarde lui-même, il ne serait pas impossible d'exprimer dans le vocabulaire darwinien, avec les transpositions nécessaires, une des sociologies les plus idéalistes qui aient été construite.

Ces quelques exemples suffisent. Ils permettent de mesurer jusqu'où a pu s'étendre le champ d'influence du darwinisme. Il agit en sociologie par ses prosélytes. Il agit aussi par ses contradicteurs. Les discussions qu'il a suscitées ne sont pas moins fécondes que les solutions qu'il a suggérées. Peu de doctrines, en somme, auront laissé en passant, dans l'histoire de la philosophie sociale, de plus beaux remous.


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