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Les calculateurs prodiges - Partie 1

(Revue encyclopédique

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Pendant quelques semaines Jacques Inaudi a été à Paris l'homme à la mode la foule a assiégé le concert où il jonglait avec les chiffres plus aisément qu'un acrobate avec ses poids, et elle a été émerveillée, à bon droit d'ailleurs, de constater que les nombres les plus grands semblaient être pour lui, en réalité, des « quantités négligeables ».
Le monde savant lui-même s'est ému, et les rapports que M. le Dr Charcot et M. Darboux viennent de lire à l'Académie des Sciences ont remis en vedette le calculateur prodige, un des mieux doués qu'il ait été possible d'examiner. Car, dans cet ordre d'idées, comme dans beaucoup d'autres, il n'y a rien d'absolument nouveau sous le soleil, et Inaudi a eu un nombre respectable de prédécesseurs; par malheur, on les a étudiés très superficiellement, en général, et les renseignements qu'on nous a laissés à leur égard — quand on nous en a laissé — sont des plus sommaires; ce serait peut-être là une des rares occasions de regretter l'éclosion tardive de la presse d'information.
Nous allons passer une revue rapide de ces calculateurs phénomènes, avant d'en venir à celui qui doit plus spécialement nous occuper.

La première mention d'un prodige de ce genre se trouve dans la relation du troisième voyage accompli en Italie, en 1664, par Balthasar de Monconys, que le duc de Chevreuse accompagnait.
Le voyageur raconte, que se trouvant à Florence le 15 juin, « un Lorrain nommé Nicolas le Coq, qui se mêle de peinture, amena un petit-fils qu'il a nommé Mathieu, âgé de huit ans seulement, lequel dès l'âge de six ans commença de faire sans savoir ni lire ni écrire, toutes les plus difficiles règles d'arithmétique, comme les quatre premières, la règle de trois, de compagnie, racines carrées, cubes, et cela à l'instant qu'on lui en fait la proposition; il est assez beau, répond agréablement et spirituellement aux choses qu'on lui dit, et a le teint un peu plombé ».
Monconys mourut l'année suivante à Lyon, sa ville natale, et on n'a pu trouver nulle part ailleurs traces de l'enfant précoce, dont les bonnes gens attribuaient, non sans raison, dit naïvement le narrateur, le merveilleux talent à la collaboration active de quelque esprit familier.

Au siècle dernier, la Société royale de Londres examina un simple ouvrier nommé Jedediah Buxton, qui était né en 1703 à Elmeton (Derbyshire) et qui, ne sachant non plus ni lire ni écrire, quoique son père fût maître d'école, faisait de tête les opérations les plus compliquées. Il multipliait, additionnait, soustrayait sans aucun effort, quelle que fùt l'importance des nombres proposés, et il était employé par tous les gens de son quartier comme un barème vivant; s'il se trouvait dérangé dans un calcul par une circonstance quelconque, il le reprenait l'incident passé et le menait à bonne fin.
Le calcul était devenu pour lui une obsession et une manie; tout lui était prétexte à opérations, et le sens véritable des choses, comme leur charme, finissait par lui échapper. On en donne un exemple bien typique comme il était venu à Londres, on le mena au théâtre de Drury-Lane, où le célèbre Garrick jouait Richard III; le rideau baissé, on demanda à Buxton si le jeu des artistes, les ballets et la musique lui avaient fait plaisir, et au lieu de répondre, il apprit à ses interlocuteurs que les danseurs et les danseuses avaient fait 5 202 pas et que les acteurs avaient prononcé 12 445 mots; il donna également le nombre des mots prononcés par Garrick seul, nombre qui fut reconnu exact. Si l'on venait à parler en sa présence d'un laps de temps quelconque, il se mettait aussitôt à supputer mentalement le nombre des heures, des minutes et des secondes que cette période représentait; il ramenait, paraît-il, toutes les longueurs a un étalon bizarre qu'il s'était donné, l'épaisseur d'un cheveu, et la promenade n'était pour lui qu'une source intarissable de calculs.
Buxton trouva cependant le temps de prendre femme et il eut même plusieurs enfants; loin de mourir prématurément, comme la plupart des phénomènes, il vécut jusqu'à l'âge de soixante-dix ans.

D'après un recueil publié en 1822 sous le titre de Percy Anecdotes et dont la « Petite Revue » donnait dernièrement un curieux extrait, l'attention des savants fut excitée en 1812 par les étonnantes aptitudes calculatrices d'un jeune garçon nommé Zerah Colburn et né le 1er septembre 1804 à Cabut, dans l'Etat de Vermont (États-Unis). Le hasard seul avait fait découvrir à son père ses prodigieuses dispositions pour le calcul mental et, poussé par ses amis, il s'était décidé à exhiber cette curiosité d'un genre peu commun, tout d'abord dans son pays natal, puis de l'autre côté de l'Atlantique.
L'enfant donnait instantanément le produit de nombres de deux, trois et quatre chiffres; il ne lui fallut que quelques secondes pour élever 8 à la 16° puissance, et il donna la 10° et la 12° puissance de plusieurs autres nombres d'un seul chiffre « en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire », car celui qui enregistrait les résultats sous sa dictée avait quelque peine à le suivre. L'extraction de la racine carrée et de la racine cubique des nombres de huit à dix chiffres n'était pour lui qu'un jeu; mais ce sont là des exercices communs à tous les calculateurs. Où Colburn se distinguait particulièrement, c'était dans la décomposition des nombres en facteurs premiers; on lui demanda de quels facteurs le nombre 247483 est le produit et il répondit aussitôt 941 et 263. De telles opérations sont très ardues, même pour des mathématiciens, car il n'y a guère d'autre méthode que d'essayer successivement comme diviseurs tous les nombres premiers, jusqu'à celui qui est immédiatement supérieur à la racine carrée du nombre proposé.
Il reconnut avec la même facilité que le nombre 36 083, dont on lui avait proposé la décomposition, est premier. « Un des assistants voulut savoir le nombre de minutes qu'il y a en quarante-huit ans; il le fit très correctement tout de suite, et à l'instant — ce n'est pas là le plus surprenant — il annonça le nombre des secondes contenues dans la même période. »
On voulut, lors de son voyage en Europe, compléter son instruction; mais son séjour au lycée Napoléon et au collège de Westminster ne donna que des résultats négatifs. Il retourna en Amérique, entra dans le clergé, puis se consacra à l'enseignement des langues. Il mourut à Norwich (Vermont) le 2 mars 1840, n'ayant conservé, pour ainsi dire, aucune trace des facultés qui avaient émerveillé ses contemporains.

Le même recueil parle d'une gamine de onze ans, fille d'un tisseur de Mile-End-New-Town nommé Heywood, qui parut au printemps de 1819 à Royal-Exchange et stupéfia les boursiers londoniens par des calculs extraordinaires. Il faut avouer pourtant que les exemples donnés le sont peu; le produit 525 600 X 250 n'exige pas, pour être fait de tête, de don spécial il suffit d'ajouter trois zéros à la droite du nombre pour le multiplier par 1 000, et d'en prendre le quart: 525 600 000 / 4 = 131 400 000.
Le second exemple est tout aussi peu probant: Le produit 525 000 x 450 s'effectue avec non moins de facilité; on multiplie par 1000, ce qui donne 525 000 000, on prend la moitié et on en déduit la dixième partie: 262 500 000 - 26 250 000 = 236 250 000
N'importe qui peut accomplir de ces prétendus tours de force.

Mme de Genlis parle, dans ses Mémoires si prolixes, d'une de ses amies, Mme de Lingré, qui possédait « depuis sa première jeunesse, une faculté infuse, étonnante et même miraculeuse. Sans avoir étudié le moins du monde les mathématiques et la géométrie, elle peut, par un don extraordinaire de la nature, résoudre en peu de minutes le problème le plus compliqué et le plus difficile, et de quelque genre que ce puisse être. Voulant que je fusse témoin de ce phénomène, elle m'a demandé d'inviter l'un des plus grands mathématiciens de France (à mon choix) à venir passer une soirée chez moi, afin de lui proposer les problèmes dont elle donnerait sur-le-champ la solution. J'ai invité M. de Prony, qui est venu le 29 octobre; il nous apporta trois problèmes qu'il avait composés avec soin pour cette visite, et voici sans aucune espèce d'exagération ce qui s'est passé: M. de Prony a lu l'énoncé du premier problème; Mme de Lingré aussitôt a mis la main sur ses yeux en nous disant que nous pouvions causer comme à l'ordinaire et au bout de deux minutes, elle a donné la solution parfaite du problème. Il en a été ainsi successivement des deux autres, et M. de Prony a répété plusieurs fois que c'était un don de la nature absolument inexplicable. Si Mme de Lingré eût été un homme, cette faculté merveilleuse lui aurait certainement acquis la haute célébrité qui fait obtenir de grands emplois mais, quoiqu'elle ne soit qu'une femme, il me semble que, sous tous les gouvernements, elle mériterait bien quelque marque éclatante d'honneur. »
Il nous semble, à nous, que la bonne Mme de Genlis s'est laissé emporter par le désir de placer un plaidoyer en faveur de son sexe, car nous ne voyons guère de prodige de ce genre que ses facultés aient fait pourvoir d'un emploi élevé, ni même combler d'honneurs; du reste, Beaumarchais a dit en termes exprès que les places ne sont pas faites pour les mathématiciens « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. »
Pour en revenir à Mme de Lingré, elle faisait dans les salons, d'après M. Rebière — qui l'appelle, nous ne savons pourquoi, Mme de Lautré — des multiplications de nombres de huit chiffres.
Bien qu'il soit assez difficile de se reconnaître dans le fatras des souvenirs de Mme de Genlis, on peut avec une quasi certitude placer à la fin du règne de Louis XVIII ou dans les premières années de celui de Charles X l'entrevue de la calculatrice et de M. de Prony; elle ne devait plus être de la première jeunesse, car il est aussi question dans les Mémoires d'un sien fils, auteur de maximes et de pensées qui font l'admiration de l'ancienne éducatrice des enfants de Philippe-Égalité.


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