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Les modes et leurs initiateurs - Partie 1

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La paresse de la pensée du sauvage ne se borne pas à faire naître en lui la tendance à vivre selon la coutume: elle le rend incapable de réfléchir et de donner son appréciation sur tout nouveau motif qui se présente à lui. Il en résulte une variabilité irraisonnée, dans les limites de la coutume, des mobiles personnels et une égale inconséquence aussi bien dans l'apparition que dans la disparition des modes embrassant un nombre d'individus plus ou moins grand. Elles constituent un caractère tout aussi essentiel de l'état sauvage. Ce phénomène de la psychologie collective s'observe à toutes les époques historiques ayant laissé des témoignages suffisamment complets de leur vie sociale. Il présente des analogies avec certains autres processus psychologiques plus rares, mais qui nous frappent dans les collectivités davantage. Ainsi, il semble juste de comparer ce phénomène d'obéissance irraisonnée à une mode à ces élans soudains d'enthousiasme ou de cruauté, à ces émotions d'un caractère élevé ou au contraire féroce, qu'on peut quelquefois observer dans la foule. Dans ces moments elle se constitue soudainement sur la base d'un processus émotionnel en un tout solidaire, sans que cette solidarité émotionnelle apporte à la foule agitée ces caractères d'organisme social qui, à différentes époques, ont permis l'organisation solide des clans, des nations, des états et des collectivités idéales. Un autre phénomène analogue est donné par les hauts et les bas de l'énergie sociale et les symptômes de découragement épidémique qu'on observe aussi bien chez les peuples non historiques (qui actuellement disparaissent pour la plupart) que — de temps à autre — dans les pays se trouvant en plein processus de la vie historique. Mais ce phénomène est caractérisé par ce fait que les contemporains de cet état d'esprit collectif ne lui trouvent pas de cause suffisante et que les historiens de l'époque ne peuvent éclaircir ou deviner cette cause qu'à l'aide d'hypothèses artificiellement, construites.

L'apparition et la disparition des modes présente, à tous les degrés de la civilisation, une question psychologique assez complexe. Il est difficile d'établir avec quelque certitude comment la tendance dominante des sauvages à se soumettre en tout à la coutume nationale a permis au début l'apparition et la succession de nouvelles modes dans presque toutes les sphères de la vie coutumière. Cependant l'observation des sauvages inférieurs actuels nous conduit à conclure que l'apparition et l'existence plus ou moins longue de modes, faisant ensuite place à d'autres, est un phénomène pouvant avoir lieu dès les civilisations coutumières très anciennes et très élémentaires. Cette variabilité irraisonnée des motifs et des actes rapproche le sauvage de l'enfant de toutes les civilisations. Peut-être pour résoudre cette question, est-il possible d’invoquer les processus des réflexes organiques propres à tout être vivant, comme nous les invoquons pour tout le vaste domaine d'actes qui sont étrangers à tout raisonnement, mais ne sont néanmoins conditionnés ni par la coutume sociale ni par l'habitude individuelle.

Ces réflexes ont lieu dans toutes les sphères de la vie humaine, aussi bien individuelle que collective. Mais les réflexes collectifs peuvent prendre un caractère plus ou moins sociologique suivant leur degré de stabilité et suivant qu'ils sont plus ou moins compris comme communs à tous les individus dans lesquels ils ont lieu simultanément. A ce point de vue, les réflexes collectifs présentent trois groupes, très différents quant à leur importance. Les réflexes du premier groupe restent individuels (tels l'état d'esprit et les applaudissements provoqués par un orateur ou un acteur, l'attention attirée par un fait divers etc.), ils peuvent ne pas se répéter et n'ont alors aucune conséquence au point de vue des coutumes sociales. Dans d'autres conditions les réflexes acquièrent d'un côté plus de stabilité et de l'autre provoquent un ensemble d'actes plus compliqué, qui non seulement peut avoir lieu simultanément pour un grand nombre d'individus, mais encore peut aussi être compris comme action collective. Par la suggestion et l'imitation ces réflexes peuvent s'étendre à un nombre plus ou moins considérable de personnes. C'est ainsi précisément que se forment les différentes modes à tous les degrés de la civilisation coutumière. C'est ainsi également que se forment plus tard, dans les temps historiques, les tendances à la mode du travail de la pensée; c'est à ce même groupe de réflexes qu'appartiennent les manifestations collectives des sentiments de la foule dans les moments d'émotion plus puissante, manifestations qu'on observe souvent aussi bien dans les temps préhistoriques que dans l'histoire et que nous venons de mentionner. Enfin, le troisième groupe de réflexes, qui, dans certaines conditions, acquièrent une stabilité encore plus grande, possède un rôle sociologique déterminé. Il peut, soit former l'instinct irraisonné qui se transmet par l'hérédité et constitue tout le domaine énorme des survivances de la civilisation coutumière et de la coutume établie, soit se rattacher, à tort ou à raison, dans les individus éveillés à la vie historique, à leur besoin de développement, à leur idéal individuel et social. Il devient ainsi pour l'individu, le groupe d'intellectuels ou l'organisme social tout entier, un moteur historique.

En laissant de côté d'une part ceux de ces phénomènes qui n'entraînent aucune conséquence et, d'autre part, le petit nombre de ceux qui s'élaborent en moteurs historiques, nous avons devant nous deux domaines très vastes: les coutumes héritées et les modes variables — qui, tous les deux, remontent également aux formes préhistoriques de la civilisation coutumière et présentent également des séries de survivances. Si la vie selon la coutume forme le trait caractéristique des groupes humains restés en dehors de l'histoire — comme peuples préhistoriques, comme déshérités de la civilisation ou comme sauvages civilisés, — le passage irréfléchi ou simplement dépourvu de toute raison d'une mode à une autre dans le domaine des formes sociales, d'un goût esthétique à un autre, ou même d'une tendance de la pensée philosophique à une autre, est particulièrement propre aux sauvages des civilisations coutumières supérieures. Le soin de ne pas être en retard sur les autres dans la forme du gilet devenu subitement à la mode, dans l'ornement du chapeau, dans l'admiration devant un romancier ou un maestro à la mode — quelquefois véritablement un grand homme, mais aussi souvent une nullité — tel le voltairianisme, à la mode en 1780, ou le pessimisme et struggle for lifeisme en 1895 — tout cela constitue pour la civilisation européenne moderne un phénomène analogue à celui que nous observons chez les papous, dans les formes si variées — non seulement dans les différents clans, mais aussi chez les différents individus — de leur chevelure, ou chez les chamans de la Sibérie, avec leur rivalité dans les chants et les rites magiques.


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