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La perception interne et la psychologie - Partie 2

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Quand il s'agit d'une perception interne, les choses ne se passent pas autrement, et d'ailleurs on pourrait soutenir que, dans l'interprétation d'une sensation, c'est bien un état interne que l'on rapproche d'autres états internes. Mais qu'il s'agisse de reconnaître et de classer un fait quelconque, émotion, sentiment, connaissance: c'est bien encore un acte intellectuel, une interprétation, une sorte de raisonnement rapide qui s'accomplira, et c'est de cet acte que résultera la connaissance et non de ce fait que le phénomène est perçu par le sens intime, au lieu de l'être par un sens quelconque. Pour qu'un enfant, à la puberté, pût connaître les désirs qui naissent en lui, il faudrait qu'il pût les classer, qu'il les eût connus déjà; de même pour un fait quelconque, il ne peut être connu que comme tel ou tel, comme présentant telle ou telle qualité, c'est-à-dire par ses ressemblances avec d'autres faits.

Mais il est bien évident que ceci s'applique non seulement à l'origine organique et à la fin des phénomènes, mais à toutes les qualités des phénomènes, à tout ce qui constitue le phénomène. Nous ne pouvons connaître le bleu, ou le doux, ou le chagrin, ou la douleur, qu'en rangeant le nouveau phénomène dans une classe de phénomènes connus, en le rattachant à d'autres phénomènes par des caractères systématiques. De sorte que la connaissance directe infaillible, à priori, par la conscience, est absolument impossible.

Mais si telles sont les conditions de la connaissance, celles de la conscience sont-elles les mêmes? Évidemment non. Un besoin peut se faire sentir sans que nous le reconnaissions; on peut ne pas le reconnaître, on le prend pour un autre. Dans les erreurs de l'interprétation, la conscience n'est pas absente. Les phénomènes se présentent bien à la conscience; ils ont bien ce caractère d'être conscient, mais ils sont mal interprétés, ils sont mal connus. Ainsi la conscience et la connaissance n'ont rien à faire ensemble: la conscience peut être connue, elle ne connaît pas. Je connais, par exemple, une personne qui confond parfois la faim et la soif: il ne faut pas dire qu'elle n'a pas conscience de son besoin organique, car ce besoin se traduit bien par des états de conscience et elle n'en a pas connaissance, car elle ne reconnaît pas ces états pour ce qu'ils sont en réalité.

Il est donc tout à fait impossible de dire que l'on peut se borner à constater les états de conscience sans les interpréter; nous ne pouvons constater leur présence qu'en leur attribuant certaines qualités, et chacune de ces qualités doit, pour être affirmée, être reconnue, classée, interprétée.

Il résulte de là que c'est sans doute une façon de parler vicieuse que dire avoir conscience d'un sentiment ou d'un état intérieur en général, ou d'une tendance: en fait et à parler rigoureusement, nous n'avons pas conscience de nos tendances, de nos actes, de nos pensées et nos perceptions, nous avons des états de conscience déterminés par telle ou telle tendance. Ces états de conscience ne nous révèlent pas directement ce qui se passe en nous; ils sont simplement des signes de nos tendances et de leurs actions, comme les sensations sont les signes de ce qui se passe au dehors. C'est une distinction qu'on n'a pas assez faite. Ce qu'on appelle l'inconscient n'est bien souvent que le conscient non classé. Un amour inconscient est généralement un amour qui se manifeste bien par des phénomènes psychiques, seulement ces phénomènes psychiques ne sont pas reconnus comme se rattachant à la classe des phénomènes de l'amour par celui qui les éprouve. De même ce que l'on appelle raisonnement inconscient me paraît être, dans certains cas au moins, une opération cérébrale qui se traduit bien par certains phénomènes psychiques sans que ces phénomènes psychiques soient reconnus comme constituant un raisonnement.

Nous découvrons ainsi, par l'analyse de la conscience, la cause d'un malentendu fréquent, d'une équivoque souvent relevée et souvent commise, la confusion de la conscience psychologique et de la conscience morale. Au fond, les psychologues qui rapprochent ces deux ordres de faits, tout en admettant une théorie qui, à mon avis, est fausse, sont peut-être moins dans leur tort que certains de leurs adversaires ne l'ont pensé. Qu'est-ce que la conscience morale? C'est, au sens le plus généralement répandu, la connaissance de la valeur morale de nos actes donnée, non point par des raisonnements, mais directement par le sens intime. La conscience morale serait ainsi une sorte de prolongement, d'extension de la conscience psychologique. La dernière ferait connaitre la nature même du fait intérieur, la première ajouterait à cette connaissance celle de la valeur morale de ce fait, c'est-à-dire en fin de compte les relations de ce fait avec d'autres faits, par exemple l'ordre général du monde ou, pour les déistes, la volonté de Dieu; mais comme la nature propre du fait extérieur dépend aussi des rapports de similitude, de cause à effet, etc., de ce fait avec d'autres faits, comme d'autre part la valeur morale d'un fait tient évidemment à sa nature propre, la conscience morale n'a pas un rôle essentiellement différent de celui de la conscience psychologique. Le sens commun, en ce qui concerne les jugements à porter sur les événements externes, la perception extérieure, la conscience psychologique, la conscience morale sont autant de groupes de faits analogues; on a voulu y voir une sorte de révélation immédiate de la nature propre, matérielle, psychique ou morale des faits: l'analyse n'y voit que des inductions non reconnues comme telles et ayant pour point de départ, pour noyau de systématisation, des phénomènes psychiques accompagnant des processus cérébraux produits ou non par des excitations venues du dehors, la validité de l'induction et par suite de la connaissance et de la croyance dépendant entièrement, non pas tant du phénomène initial que de la synthèse psychique à laquelle il donne lieu. Ces synthèses psychiques, qui rentrent dans le groupe des faits rattachés à la conscience psychologique ou morale, au sens commun, à la perception externe, ont pour caractère général de s'effectuer très vite; elles sont relativement très simples et les appareils qui les forment sont très exercés, elles constituent une sorte d'instinct; mais un instinct n'est pas infaillible et ne se justifie pas par lui-même.


III

Voyons maintenant en quoi consiste la connaissance que nous avons des événements intérieurs: elle me parait complètement analogue — quant aux traits généraux — à la perception extérieure. Ici encore, il s'agit d'une synthèse psychique déterminée par l'apparition d'un fait de conscience. Comparons les deux faits: un événement se produit au dehors, une excitation parvient à l'organe de la vue, se propage le long du nerf optique, arrive aux centres sensoriaux, puis à la couche corticale; il se produit alors un phénomène conscient, qui, sitôt né, suscite un cortège d'autres phénomènes qui se fondent, s'amalgament, se synthétisent avec lui et lui donnent une signification pour nous, c'est-à-dire que le nouveau phénomène s'associe à d'autres de telle sorte qu'il peut influer à son tour d'une manière déterminée sur les phénomènes subséquents, éveiller telle ou telle idée, susciter, empêcher, retarder tel ou tel acte. Il est superflu de dire qu'il ne peut avoir toutes ces influences que par ses associations dynamiques ou statiques avec d'autres éléments neuro-psychiques et ces relations constituent réellement la connaissance que nous en avons.

Pareillement le sang, je suppose, possède une quantité d'eau insuffisante. L'état de l'organisme donne lieu à des phénomènes cérébraux qui s'accompagnent d'un certain état de conscience. Cet état de consciente, à peine né, en éveille d'autres; il se produit des images, des tendances diverses; ce sont ces nouvelles images (image d'un liquide, représentation du goût de ce liquide, représentations de mouvements appropriés pour l'ingurgiter, expressions verbales: j'ai soif, etc.) qui donnent à l'état de conscience sa signification; il se classe, il est connu par le fait des associations psychiques et physiologiques qu'il a contractées. S'il restait seul, isolé, il ne serait ni compris ni connu; s'il s'associe à d'autres phénomènes que ceux qui ont un rapport de finalité avec lui, il est méconnu. J'ai cité le cas d'une personne qui se trompait quelquefois et confondait la faim et la soif: ici, le fait cérébral qui exprimait l'état de l'organisme se produisait très probablement et s'accompagnait bien d'un état de conscience, mais cet état de conscience éveillait d'autres états qui se systématisaient mal avec lui, et c'est là l'erreur elle-même, absolument semblable à l'illusion de la perception qui consiste dans une fausse interprétation des données de sens, c'est-à-dire dans l'association d'une donnée des sens avec des images qui ne sont pas adaptées à la réalité.

Qu'il en soit réellement ainsi, cela est bien prouvé surtout par deux ordres de faits qui nous montrent le mécanisme de la perception interne: je veux parler des illusions du sens intime et aussi des cas où la perception réelle, complète, est postérieure à l'apparition du phénomène qu'il faut interpréter.

Ce dernier fait est assez fréquent. Souvent l'homme ne sait pas bien à quoi s'en tenir sur ses propres sentiments jusqu'au moment où l'on y est éclairé par une lecture, un avis, une expérience quelconque. Ici d'ailleurs, il faut distinguer. Le lecteur d'un livre ne sait pas toujours s'il a été ennuyé ou charmé jusqu'au moment où la conversation d'un de ses amis, son journal, etc., lui apprennent qu'il a été réellement l'un ou l'autre. Quelquefois il sait à l'avance l'émotion qu'il va éprouver, et sans cela il ne l'éprouverait pas. Il est permis dans ces cas de croire qu'il y a plutôt une illusion de la conscience qu'un défaut d'interprétation des premières données. En général, la personne en question n'a pas éprouvé grand chose tout d'abord, et l'illusion se produit quand elle s'imagine ensuite avoir été impressionnée dans un sens ou dans l'autre. Mais il arrive certainement aussi qu'une personne, en lisant un livre, s'ennuie sans s'en rendre bien compte et n'osera non seulement l'avouer aux autres, mais aussi se l'avouer à elle-même que lorsqu'elle sera bien assurée que cette manière d'être n'a rien de compromettant.

Je parlais tout à l'heure des premières émotions sexuelles qui souvent sont mal interprétées. Il arrive ainsi bien souvent que ce n'est que plus tard, lorsque l'expérience est venue, que l'on connaît bien la nature des sentiments que l'on a éprouvés. Mais souvent aussi on laisse passer inaperçus, lorsqu'un sentiment se manifeste, des phénomènes de conscience qui pourraient très bien renseigner un esprit observateur et calme sur le degré de force et de profondeur de ce sentiment. Pour ce qui concerne l'amour, le phénomène est très fréquent: la plupart du temps, le sujet de la passion ne la connaît pas: il interprète d'une façon tout à fait fantaisiste les phénomènes qu'il perçoit, il s'illusionne absolument sur l'intensité, sur la force, la profondeur de ce qu'il éprouve. S'il est réfléchi et porté à l'observation psychique, il se rappellera fort bien après qu'il s'est produit en lui certains phénomènes qu'il n'a pas connus, qu'il n'a pas su interpréter, qu'il interprète à présent et qui l'auraient renseigné en lui faisant savoir ce qu'il éprouvait réellement. Il arrive ainsi qu'en observant, une personne on sait beaucoup mieux qu'elle ce qui se passe en elle; ces tendances se manifestent par des états psychiques mal reconnus du sujet en qui ils sont, et aussi par des propos, des gestes, des actes peu importants auxquels la personne qui les fait ne réfléchit pas, n'accorde aucune attention, et qui peuvent révéler sa situation morale à un observateur clairvoyant.


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