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Psychologie du nominalisme - Partie 4

(Revue de métaphysique et de morale

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VII

Dans le problème des universaux, la vraie difficulté n'est pas de comprendre comment la prétendue idée générale se réduit à une habitude, il faut aussi et surtout rechercher comment cette habitude a le caractère de distinction, qui paraît n'appartenir qu'aux idées, est rigoureusement circonscrite et nettement définie. En effet, si un terme universel exprime une possibilité d'idées particulières, il exprime la possibilité de telles idées, non de telles autres. Qu'est-ce donc qui limite le choix des idées que nous rangeons sous un terme universel, si ce n'est point, comme on l'a montré, un caractère commun à toutes les idées que nous rangeons ainsi? On pourrait remarquer d'abord que toutes les idées générales ne sont pas déterminées, précises, que quelques-unes restent vagues, indécises et flottantes. Celles-ci sont obtenues par tâtonnements; elles se dégagent spontanément de l'observation; l'esprit ne les tire pas au clair, et ne saurait les enfermer dans une définition. L'assimilation de l'idée générale à l'habitude pourrait donc convenir tout au moins à une certaine classe d'idées générales. Mais nous prétendons qu'elle convient à toutes. Nous admettons en effet deux sortes d'habitudes: l'une passive, machinale et aveugle; l'autre réfléchie et active. A la première répond l'idée générale vague; à la seconde l'idée générale précise. On passe d'ailleurs insensiblement de l'idée vague à l'idée distincte, et il n'y a pas à proprement parler deux espèces d'idées générales, mais deux degrés dans le développement des idées générales. « La conception, dit Stuart Mill, n'est pas fournie par l'esprit avant d'avoir été fournie à l'esprit... Destinée à faire surgir la lumière et l'ordre au sein des ténèbres et de la confusion; elle doit être cherchée dans les phénomènes mêmes qu'elle sert ensuite à ordonner. » On comparerait bien la généralisation à une habileté, à un talent, lesquels sont une promesse obscure, avant d'être une réalité définie. Toute aptitude est spéciale, tout talent a son originalité et sa marque; le maître ouvrier, l'artiste, ne peuvent réaliser que des œuvres d'une certaine espèce, sans que d'ailleurs on puisse dire quelles œuvres ils mettront précisément au jour. De même les termes universels, si clairs et si définis qu'ils soient, ne sont jamais tels qu'on en connaisse exactement la portée: qui sait par exemple si, grâce a quelque instrument d'optique encore à trouver, on ne percevra pas un jour l'ultra-violet ou quelque autre sensation pour laquelle a été créé en quelque sorte d'avance le mot couleur. Au reste, on peut supposer un talent, fait de réflexion, et d'ailleurs borné, dont il serait possible d'analyser tous les procédés et de trouver la formule exacte; de même, il est telle idée générale, si logiquement construite, qu'on en peut donner, à ce qu'il me semble, une définition parfaite. Ainsi les deux espèces d'idées générales se ramènent à l'habitude: l'une se ramène à une habitude plus ou moins empirique et aveugle, l'autre à une habitude raisonnée, qu'on désigne bien sous le nom de méthode. Des lors, on peut dire en quoi consiste la définition. On définit d'ordinaire un terme universel par les caractères communs aux individus subsumés sous ce terme. Mais une telle définition est nécessairement, comme on l'a montré, toujours imparfaite. La vraie définition de l'idée générale consistera à indiquer le procédé de formation de cette idée. En d'autres termes, l'idée générale étant une habitude, on devra rendre compte de cette habitude en rappelant comment elle a été acquise ou en indiquant comment elle peut l'être. Il n'y a pas de concept, c'est-à-dire d'idée abstraite et générale, répondant à la définition, mais la définition exprime l'acte plusieurs fois renouvelé, le procédé devenu habituel, par lequel l'esprit réalise l'idée de tel ou tel individu du genre, et passe d'une idée individuelle à une autre. Cinq points rangés en ligne droite... sont, dit Kant, une image du nombre cinq. « Au contraire, quand je conçois seulement un nombre en général, qui peut être cinq ou dix, cette pensée est plutôt la représentation d'une méthode pour représenter en une image une multiplicité. » Ainsi l'idée générale est une habitude ou une méthode, et la définition nous fait assister à la genèse de cette habitude, nous décrit cette méthode. Enfin on substitue les termes aux définitions, et l'on remarque que les termes sont d'autant plus aptes à traduire les procédés suivant lesquels l'esprit forme ses images, qu'ils sont eux-mêmes formés suivant une méthode plus rigoureuse, et rendue plus visible. Telle science, comme la botanique et la chimie, n'est vraiment qu'une langue bien faite. Dans les nomenclatures botanique et chimique, « non seulement un nom particulier est assigné à chaque espèce connue ou genre inférieur, mais, lorsque de nouveaux genres inférieurs sont découverts, ils reçoivent immédiatement des noms créés d'après un principe uniforme ». Ainsi les idées générales sont les procédés constants ou les règles d'après lesquels l'esprit ordonne en séries ses représentations diverses, et les termes univers sels sont l'expression, méthodique elle-même, de ces procédés. Mais l'habitude à laquelle on a ramené l'idée générale est elle-même un effet; il faut l'expliquer et remonter à l'acte dont.elle dérive. « En quoi consiste au juste, demande M. Lalande, cette idée que nous pensons sous un terme général et qui ne peut être une simple image, même confuse? On pourrait peut-être l'expliquer de la façon suivante: quand nous avons vu successivement et comparé nombre d'arbres, d'animaux, de paysages, nous avons fait pour chacun d'eux un certain acte d'intelligence, un certain effort dont la réalité est incontestable, et qui est précisément ce qu'on appelle comparaison. Cette sorte de mouvement de l'esprit, qui s'est renouvelé pour chaque objet particulier, tout en restant au fond identique à lui-même, est le lien de la série tout entière. C'est lui que nous pensons, quand nous énonçons le terme général. Cette pensée est sans doute formelle et vide de tout contenu. Mais l'expérience précédente nous a appris qu'elle était apte à recevoir précisément les déterminations matérielles que nous avons besoin de considérer dans chaque cas. Je forme par exemple le concept de quadrupède: sans doute j'imagine vaguement des pattes de cheval, de lion ou de chien; mais ce que je pense est l'acte intellectuel de compter quatre pieds et d'en reconnaître le compte, acte qui reste bien le même dans tous les cas. Cet acte est à la fois très précis et cependant impossible à imaginer sous une forme matérielle; et tels sont les deux caractères fondamentaux de l'idée générale. De même, si je songe aux idées de hauteur, de profondeur, de justice, de vertu, je verrai surgir dans mon esprit, non pas l'image d'une chose, mais le souvenir et la forme d'une opération mentale, un cadre à images que je me rappelle avoir rempli, et que je sais pouvoir remplir encore; en définitive, le mouvement intellectuel effectué par mon esprit quand il a d'abord perçu, puis comparé les divers individus englobés dans cette idée générale. On peut donc dire que le concept général n'est ni un simple signe, ni une idée véritable, renfermant une matière, un objet sensible de la pensée, mais qu'il consiste dans un schème opératoire de notre entendement, quelque chose comme le rythme d'un vers dont on ne peut retrouver les mots, ou comme le mouvement à vide d'une presse qui continuerait une fois encore son geste automatique, après avoir imprimé la dernière feuille de papier. » Selon nous, une idée générale n'est rien de plus que l'une quelconque d'une série déterminée d'images; mais comment se fait-il que des images particulières s'ordonnent en groupe, forment une série? Si l'on y réfléchit, deux couleurs éloignées, le rouge vif et le vert tendre, sont des sensations qualitativement aussi distinctes que le parfum de la violette et la saveur de la fraise. D'où vient cependant que les deux premières rentrent dans un même genre, et non les secondes? C'est qu'elles affectent le même organe un sentiment vague de l'organe affecté, étant lié aux sensations, devient le fondement de la relation générique. Les sensations rentrent donc dans la même classe, non en tant que semblables, mais en tant que semblablement perçues. On pourrait dire encore qu'une idée générale exprime la façon identique dont l'esprit réagit contre un ordre d'impressions donné. Or, chaque esprit réagit à sa manière contre ses impressions; aussi les idées générales ne sont-elles pas non plus les mêmes en chacun. Taine l'a montré, rien de plus original que les généralisations d'enfants. Toute idée générale est une découverte qu'un esprit fait, soit après d'autres, soit le premier. Le terme universel exprime la façon originale, et constante dont l'esprit se retourne et se retrouve au milieu de ses impressions diverses. Mais si la réaction de notre esprit en face des choses était fugitive, passagère, nous aurions alors une de ces idées heureuses dont on ne tire aucun parti. Les esprits brillants, mais paresseux et rêveurs, ont de ces idées-là. Il faut que l'attitude mentale que nous avons prise une fois persiste, puisse renaître, soit évocable à volonté; pour cela il faut qu'elle se répète, devienne habituelle, et s'incarne en un mot. « A mesure que les idées deviennent plus générales, dit M. Ribot, le rôle des images s'efface peu à peu, le mot devient de plus en plus prépondérant jusqu'au moment où il demeure seul. » Arrivons aux « concepts purement scientifiques. Le mot existe-t-il seul dans l'esprit à cette période suprême de l'abstraction? J'adopte l'affirmative sans hésiter. » Mais « s'il n'y a rien actuellement sous le mot, il y a, il doit y avoir un savoir potentiel, la possibilité d'une connaissance. Dans la pensée actuelle, dit Leibniz, nous avons coutume d'omettre l'explication des signes au moyen de ce qu'ils signifient, sachant ou croyant que nous avons cette explication en notre pouvoir; mais cette application ou explication des mots, nous ne la jugeons pas nécessaire actuellement... J'appelle cette manière de raisonner aveugle ou symbolique. Nous l'employons en algèbre, en arithmétique, et en fait, universellement. » De tout temps, le problème des universaux, alors qu'on croyait pouvoir le résoudre par la méthode logique, et qu'on n'en cherchait pas encore une explication psychologique, a attiré l'attention des philosophes sur le pouvoir des signes. On a bientôt reconnu que le terme universel est un terme auquel ne répond point d'idée, ou répondent au plus une ou plusieurs idées particulières. Restait ou à prendre le parti paradoxal et violent de nier la connaissance universelle, ou à admettre que les termes universels désignent plus d'idées qu'ils n'en évoquent en fait, autrement dit, expriment des idées simplement possibles, traduisent non seulement la pensée en acte, mais encore la pensée à l'état de tendance ou d'habitude, bien plus, de tendance distincte, d'habitude définie. L'esprit, obéit toujours à la loi d'économie, il étend ses connaissances en limitant ses conceptions, et en leur substituant des symboles de plus en plus abréviatifs et sommaires. Le terme de la simplification de la pensée est atteint quand il n'y a plus, pour ainsi dire, dans l'esprit, que des mots, et des mots à travers lesquels on perçoit seulement le mouvement, sourd d'une pensée qui sommeille. Les mots, il est vrai, peuvent toujours servir à ranimer la pensée éteinte mais le plus souvent ils se substituent à elle, ils en remplissent la fonction, ils la rendent inutile. Ils épargnent à l'esprit toute action. Ils remplacent tout ce qu'ils traduisent; or ils traduisent toutes les opérations de l'esprit, voire les plus subtiles et les plus compliquées; mais en même temps ils sont toujours prêts à restituer à l'esprit le pouvoir qu'ils exercent en son nom, et ainsi ils ne sont pas une usurpation de la pensée. Disons qu'ils sont une forme de la pensée, qu'ils sont la pensée non pas anéantie, mais avantageusement simplifiée et volontairement réduite. On ne doit pas hésiter à admettre une pensée symbolique, quand il est prouvé d'une part que la pensée est, par définition, une expression, non une représentation de la réalité, et d'autre part que les mots expriment toujours une pensée, au moins virtuelle.


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