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Psychologie du nominalisme - Partie 2

(Revue de métaphysique et de morale

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IV

S'il n'y a que des idées particulières, qu'est-ce donc que l'idée dite générale? C'est une idée particulière, en quelque sorte provisoire, que l'esprit pose comme un jalon pour marquer le premier pas d'une marche en avant. C'est une idée au delà de laquelle on en aperçoit d'autres, et ce n'est pas dans l'idée, mais dans cet au-delà qui l'enveloppe, que la généralité réside. L'universalité est mieux encore attribuée aux mots qu'aux idées: un mot, en effet, peut signifier à la fois plusieurs idées; du moins il nous en fait entrevoir plusieurs, s'il ne nous en fait voir qu'une. « Un mot devient général, dit Berkeley, quand il est pris pour signe, non d'une idée générale abstraite, mais de différentes idées particulières, chacune desquelles est suggérée indifféremment à l'esprit par ce mot. » Le terme universel fait naître dans l'esprit telle idée particulière, mais en même temps il suscite ou réveille le pouvoir de concevoir d'autres idées de même sorte, et indique en quelque sorte la voie à suivre pour les trouver. Quand je pense à la couleur en général, je me représente toujours en fait une couleur particulière, mais il y a quelque chose de plus dans mon esprit que cette couleur particulière que j'imagine il y a le sentiment obscur, indéfinissable, mais réel, que j'aurais pu et que je pourrais encore imaginer, à la place de la couleur particulière à laquelle j'ai pensé, une autre couleur particulière quelconque; c'est ainsi que, suivant les partisans du libre arbitre, quand je prends une résolution, j'ai conscience que j'en peux prendre une contraire, encore que je ne la prenne pas, la liberté étant, dit Condillac, le pouvoir de faire ce qu'on ne fait pas et de ne pas faire ce qu'on fait. Ce qu'on désigne communément, et fort mal, sous le nom d'idée générale est une opération par laquelle l'esprit évoque une idée particulière, mais ne l'a pas plus tôt évoquée qu'il aspire déjà à la dépasser. Cette pensée qui aspire à être, et qui s'ajoute à une pensée déjà existante ou réelle, est un intermédiaire entre l'être et le néant; c'est une virtualité, une puissance. On a rayé bien à tort de la langue de la psychologie le terme obscur, mais nécessaire, de faculté; ce terme, il faudrait le remettre en honneur, et le rétablir, non dans ses privilèges et abus d'autrefois, mais dans son usage légitime. On ne ferait que suivre en cela l'exemple d'autres sciences. Comme les physiciens distinguent une énergie actuelle et une énergie potentielle, pourquoi ne distinguerions-nous pas une pensée en acte et une pensée en puissance? Une force n'est pas anéantie quand elle cesse de se manifester au dehors par des mouvements, quand elle réside dans un corps à l'état de repos ou d'équilibre; la pensée non plus n'est pas nulle parce qu'elle est recueillie, ramassée sur elle-même et comme à l'état de tension. La connaissance générale n'est pas nulle et sans objet, comme le prétendent les nominalistes; mais elle n'a pas non plus un objet réel, elle n'est pas proprement une pensée, comme le croient les conceptualistes; elle est une pensée en puissance. Mais comme la force potentielle se transforme incessamment en force vive, la pensée générale abstraite se transforme en images particulières et concrètes. La notion de faculté nous est si nécessaire pour comprendre la généralité que Taine, qui a si fortement dénoncé l'obscurité et le vide de cette notion, et qui lui a fait une si rude guerre, comme à un survivant attardé des idoles métaphysiques ou entités scolastiques, n'a pu cependant la chasser de son esprit, et l'invoque, à son insu, sous un autre nom, lorsqu'il en vient lui-même à rendre compte de la formation de l'idée générale. Quand nous avons parcouru du regard une série d'arbres différents ou de tableaux d'un même maître, « une tendance distincte », dit-il, s'éveille en nous, « tendance qui provoque une expression et, entre autres expressions, un nom ». Qu'est-ce que cette tendance, sinon une faculté que la perception a développée en nous, faculté de saisir nettement, clairement et d'un coup d'œil ce que tout à l'heure nous démêlions avec peine dans un chaos d'impressions troubles et confuses? Dire qu'un nom exprime une « tendance » qui se dégage en nous à la vue d'objets semblables, c'est dire que ce nom n'exprime pas seulement une impression ou un résidu d'impressions diverses, qu'il ne traduit pas seulement, mais qu'il anticipe encore l'expérience. Dès lors le mot tendance n'est-il pas synonyme de faculté, et n'exprime-t-il pas, non un état de conscience momentané, comme serait une idée, mais une fonction durable, en laquelle se résume l'expérience passée, et se dessine l'expérience à venir? L'idée, générale que Taine désigne obscurément par le terme de tendance, Hume l'appelle de son vrai nom une habitude. Quand nous remarquons une ressemblance entre plusieurs objets, nous leur donnons à tous le même nom. Ce nom éveille dans l'esprit un de ces objets, forcément conçu sous des traits propres et singuliers. Mais « comme le même nom est supposé avoir été fréquemment appliqué à d'autres individus, différents sous plusieurs rapports de cette idée qui est immédiatement présente à l'esprit, le mot, n'étant pas capable de réveiller l'idée de tous ces individus, ne fait que toucher l'âme, s'il m'est permis de parler ainsi, et réveille cette habitude que nous avons acquise en les considérant. Ils ne sont pas réellement en fait présents à l'esprit; ils ne le sont qu'en puissance; car nous ne nous les figurons pas tous distinctement dans l'imagination; mais nous nous tenons prêts à contempler quelques-uns d'entre eux, si nous y sommes poussés par un dessein ou par une nécessité présente. » Le terme universel éveille: 1° une ou plusieurs idées; 2° une habitude. 1° L'idée, rappelée par le terme universel, étant nécessairement particulière, il faut, pour qu'on puisse lui attribuer néanmoins une valeur générale, que cette idée joigne à sa fonction propre, qui est de représenter une réalité donnée, une fonction accessoire qui est d'évoquer d'autres idées. « Une idée qui, considérée en elle-même, est particulière, devient générale, dit Berkeley, quand on la prend pour représenter toutes les autres idées particulières de la même sorte, et en tenir lieu. » Ainsi l'idée d'un morceau de sucre, pris pour échantillon d'une cargaison, est individuelle en tant qu'elle représente tel morceau de sucre, et générale en tant qu'elle représente, à l'aide de ce morceau de sucre, tout le sucre de la cargaison. L'idée, évoquée par un terme universel, est donc particulière en elle-même ou en tant qu'idée, mais elle acquiert une valeur universelle, en tant qu'elle est interprétée comme type ou signe d'autres idées. En d'autres termes, chaque nom général éveille dans l'esprit une idée particulière; celle-ci, à son tour, joue le rôle de signe et éveille une autre idée; cette autre, une troisième, et ainsi de suite. La généralité ne réside pas dans les idées, mais dans la série qu'elles forment, car cette série est indéfinie. N'est-ce pas dire que notre pensée n'atteint pas le général, au moins en fait? qu'elle n'embrasse pas tous les termes de la série d'idées particulières que représente une idée générale, encore qu'elle soit et se juge capable de parcourir ces termes un à un? N'est-ce pas dire enfin que la prétendue idée générale et abstraite n'est autre chose qu'une série d'images virtuelles, dont le premier terme seul est donné, ce terme étant lui-même une image réelle? 2° Hume l'a remarqué, en fait on ne pense pas le général, parce qu'on ne va jamais et qu'on ne saurait aller jusqu'au bout de cette série indéfinie d'images que chaque terme universel enveloppe. La connaissance générale n'est et ne peut être qu'une pensée enveloppée et virtuelle, qu'une puissance ou une habitude. « Il est certain, dit Hume, que nous formons l'idée d'individus, toutes les fois que nous employons un terme général, que nous pouvons épuiser rarement ou jamais le nombre de ces individus, et que ceux qui restent ne sont représentés qu'au moyen de cette habitude par laquelle nous les rappelons quand l'occasion le demande. » Mais si le terme universel « ne fait que toucher l'âme et éveille seulement l'habitude que nous avons acquise en considérant des objets particuliers qui se ressemblent », on demandera comment une telle habitude peut être appelée une pensée ou peut tenir lieu de pensée. Une habitude ou faculté n'est, sinon réelle, au moins consciente, qu'autant qu'elle se résout en opérations et en actes. Mais aussi l'habitude, à laquelle nous réduisons l'idée générale, éveille toujours quelque idée particulière; sans doute elle n'éveille pas toutes les idées particulières qu'elle pourrait éveiller, mais elle en éveille assez pour attester sa présence et donner la mesure de son pouvoir. « Le mot (universel) suscite, dit Hume, une idée individuelle, et en même temps une certaine habitude et cette habitude produit telle autre idée individuelle où nous pouvons avoir occasion de nous fixer. Mais comme la production de toutes les idées auxquelles nous pouvons avoir occasion de nous fixer est, dans la plupart des cas, impossible, nous abrégeons ce travail, le bornant à une considération plus partielle, et nous ne trouvons que peu d'inconvénient à donner ce travail abrégé pour base à notre raisonnement. » Penser le général, ce n'est donc pas parcourir toute la série d'idées particulières qu'exprime un terme universel, c'est l'avoir parcourue, au moins en partie, c'est être en état et se sentir en force de la parcourir tout entière. Dira-t-on qu'on n'a pas, qu'on ne peut pas avoir conscience d'un pouvoir, qu'on n'en juge et qu'on n'en peut juger que par l'effet? Je réponds d'abord que l'effet se produit ici dans une certaine mesure, qu'il n'est pas sans doute entièrement donné, mais qu'il est esquissé vaguement, qu'il est pressenti, sinon senti. J'ajoute qu'un spectateur du dehors devrait en effet induire la faculté de l'acte, mais que le moi, ayant une fois saisi la faculté dans l'acte, saisit désormais la faculté antérieurement à l'acte, ou dans l'ébauche de l'acte. « Je sais ce que je vaux », dit Corneille, c'est-à-dire je sais ce que je peux, et non pas seulement ce que je fais. Et je n'ai pas à me prouver à moi-même ce que je serais tenu de prouver à d'autres. Pour faire voir par exemple que je connais la couleur en général, je devrais énumérer toutes les couleurs particulières que j'ai expérimentées et dont j'ai gardé le souvenir, mais pour voir que je connais la couleur en général, je n'ai pas besoin de faire mentalement cette énumération, je sens que je pourrais la faire, et cela me suffit. C'est ainsi qu'on tient à bien établir ses droits, qu'on en sent tout le prix, qu'on s'en montre jaloux, et que cependant on ne les revendique point, faute d'occasion, jugée suffisante. C'est ainsi encore que l'exercice du libre arbitre est accidentel et rare chez tous, les caractères faibles reculant devant le moindre parti à prendre, et les caractères fermes n'éprouvant pas le besoin de faire des actes inutiles d'autorité; mais, si rarement qu'on en use et alors qu'on n'en use jamais, le libre arbitre n'en paraît pas moins un pouvoir précieux, qu'on aime à posséder et à sentir. La faculté de réaliser les idées particulières, subsumées sous chaque terme général, est aussi un pouvoir qu'on possède plus qu'on ne l'exerce: on répugne d'autant plus à l'exercer que, le voulût-on, on sent bien qu'on ne l'épuiserait jamais; ayant trop à faire, on ne fait rien, ou on ne fait rien qu'à demi. Comme on a le choix entre un grand nombre d'idées particulières, on en choisit une, sans plus; ou même on n'en choisit aucune; on se contente du mot qui les désigne toutes indifféremment. Ainsi penser à la couleur en général, ou bien c'est penser à une couleur particulière, prise en quelque sorte au hasard du souvenir; ou bien, c'est s'interdire de penser à aucune couleur particulière, et n'avoir dans l'esprit qu'un nom, mais savoir qu'on peut, à l'aide de ce nom, évoquer une couleur particulière quelconque, ou successivement les évoquer toutes. L'esprit se fait crédit à lui-même, et se paie présentement de mots, sachant qu'il pourra, quand il lui plaît, convertir ses mots en idées. La pensée abstraite et générale est donc la pensée verbale ou potentielle substituée à la pensée imaginative ou actuelle.


V

Nier qu'il existe des idées abstraites et générales, et dire que ces prétendues idées sont des habitudes qui se résolvent en idées particulières, c'est rejeter la fiction conceptualiste, sans donner gain de cause pourtant au nihilisme nominaliste. En effet, le nom général n'est pas un pur nom; il n'éveille pas sans doute une idée unique et abstraite, mais il éveille directement une habitude, et indirectement une multiplicité indéfinie d'images concrètes. Le postulat fondamental du conceptualisme est que les mots éveillent toujours des idées, et éveillent seulement des idées. Or, en fait, il est des mots qui n'éveillent point d'idées, encore qu'ils aient le pouvoir d'en éveiller, et il en est d'autres qui signifient, non point des représentations, mais des sentiments, des tendances, des habitudes et des actes. On limite singulièrement la portée du langage, quand on croit qu'il est créé uniquement pour les besoins de l'intellection. Établissons d'abord que la plupart des mots n'éveillent point d'idées, même alors que leur fonction est représentative. « Un peu d'attention montre, dit Berkeley, qu'il n'est point nécessaire, même dans les raisonnements les plus exacts, que les noms significatifs qui représentent des idées, excitent dans l'entendement, toutes les fois qu'ils sont employés, ces idées que leur fonction est de représenter. En effet, on se sert en très grande partie des noms, soit en lisant, soit en discourant, comme on fait des lettres en algèbre, lesquelles désignent respectivement des quantités particulières, sans qu'on soit obligé pour cela, et pour procéder correctement, de penser à chaque instant, à propos de chaque lettre, à la quantité particulière qu'elle est appelée à représenter. » C'est surtout dans l'ordre de la pensée générale qu'on fait le plus grand usage des mots et qu'on réalise la plus grande économie d'idées. « Les noms généraux s'emploient souvent conformément aux lois du langage, sans que celui qui parle les affecte à marquer dans ce qu'elles ont de propre les idées qu'il voudrait qu'ils fissent naître dans l'esprit de celui qui les écoute. » « En fait, dit aussi Ed. Clay, les mots fonctionnent si bien d'une manière suffisante sans les idées, l'esprit est si bien porté par indolence à user de toute l'utilité des mots que c'est une opération généralement rebutante, lente, difficile d'éveiller des idées... Le nom prend la place de l'idée comme objet immédiat dans la plupart de nos opérations discursives qui la concernent. Nous discernons une fois pour toutes, dans une figure géométrique, un propre, au sens logique du mot: ainsi, dans un triangle, l'égalité de la somme des trois angles avec deux droits. Nous lui donnons un nom; après quoi ce nom dispense notre esprit de reproduire un symbole des circonstances concrètes de ce propre, à chaque fois que nous avons occasion d'y penser. Grâce à cette économie, nous suffisons presque entièrement aux besoins de notre pensée et de nos communications intellectuelles, sans intervention des idées. »


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