Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Annales de l'Institut international de sociologie > Les bases psychologiques de la solidarité sociale

Partie : 1 - 2 - 3 - 4

Les bases psychologiques de la solidarité sociale - Partie 1

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1911, par Baldwin J.M.


La question de la « solidarité sociale » est particulièrement difficile à traiter en raison de la généralité même de ce terme. En tant que notion sociologique l'idée de solidarité se réfère aux relations mutuelles qui existent entre individus appartenant à un même groupe ; en tant que concept psychologique, elle a trait à la signification de ces relations, telles qu'elles se réfléchissent dans les esprits individuels. Nous nous plaçons dans ce qui suit à ce second point de vue ; nous envisagerons les aspects psychologiques de la solidarité, considérés comme base de la solidarité objective des groupes.


I

L'état actuel de la sociologie est loin d'être satisfaisant. La sociologie n'a pas encore atteint actuellement une phase vraiment scientifique, pour deux raisons essentielles.

En premier lieu, ce qu'on appelle sociologie n'est le plus souvent pas autre chose qu'un amas de distinctions toutes verbales et formelles, dont l'objet est abstrait, et qui ne sont susceptibles d'aucune preuve objective, mais seulement de démonstrations logiques. Les définitions de la « société », de l'« association », de la « solidarité », du « progrès », sont constituées par la simple réflexion individuelle, nullement contrôlée par l'observation des faits sociaux. Des observations patientes et étendues sont donc nécessaires, ayant pour objet les mouvements sociaux actuels et les phénomènes de toute sorte, tels qu'ils apparaissent en fait, et considérant ceux-ci tant en eux-mêmes que par rapport aux conditions nécessaires dont ils impliquent l'existence dans le milieu physique et biologique où ils se développent.

En second lieu, nous pouvons objecter que la sociologie a été la dupe de ceux qui ont voulu y transporter des formules bruyantes tirées des autres sciences. Comme on le montrera ci-dessous, les changements sociaux sont conditionnés par des phénomènes physiques, chimiques et biologiques : cela peut être admis sans discussion. Mais autre chose est de dire que telle ou telle des formules qui sont démontrées être fructueuses dans ces sciences, sont capables d'expliquer la réalité sociale en tant que telle ; c'est oublier que la vie sociale est dans son fond un phénomène de conscience. On a fait valoir des analogies biologiques, puis on s'est fondé sur l'énergétique, ou bien on a considéré certains changements géographiques comme impliquant certains changements sociaux. Mais à quelque science qu'on s'adresse, on se heurte à cet obstacle que le phénomène social, considéré aussi bien dans son contenu concret que dans sa forme, présente certains caractères dont les phénomènes que l'on invoque, qu'ils soient chimiques, biologiques ou autres, sont incapables de rendre compte. Par exemple, la vie morale est constituée par une série de situations sociales impliquant des personnes, et par suite tout un ensemble de volitions agissant et réagissant les unes sur les autres ; expliquer de tels phénomènes par les lois de l'énergétique ou de la physiologie, c'est réduire la personnalité à un mécanisme inerte, et fermer la porte par avance à la recherche proprement psychologique et sociologique. Quelle que soit l'interprétation philosophique qu'on donne du phénomène social considéré dans ses rapports avec le phénomène physique ou biologique, cette interprétation, qu'elle soit matérialiste ou intellectualiste, ne doit en aucune manière gêner la connaissance scientifique. Bien au contraire, la science sociale doit se fonder uniquement sur l'observation et l'expérience, et il faut réclamer pour elle le même droit que pour les autres sciences à déterminer par ses propres forces les lois des phénomènes qu'elle étudie. Les biologistes n'abandonneraient pas cette tache aux physiciens : de même le sociologue ne saurait s'en démettre en faveur de quiconque. La psychologie a passé aussi par un moment où elle a dû revendiquer contre la physiologie son droit à l'existence ; elle doit laisser à la sociologie l'indépendance qu'elle a elle-même conquise.

De ce point de vue, je me propose de déterminer ce que nous apprennent la biologie et la psychologie relativement à la nature et à l'évolution de la solidarité sociale.


II

Je n'emploie les mots « nature et évolution » de la société, dans la phrase ci-dessus, qu'avec précaution, car l'étude de l'évolution est corrélative à celle de la nature de la société, et, dans cette question comme dans tout problème d'ordre génétique, l'étude de l'évolution, de l'histoire est nécessaire à la connaissance de la nature même du phénomène social. La méthode purement analytique et formelle s'est montrée inadéquate ici comme partout ailleurs. En biologie et en psychologie une révolution a été accomplie par ce point de vue. L'étude des tissus et des organes a besoin d'être complétée par l'étude des fonctions et des adaptations. La simple section transversale d'un muscle ou d'un nerf ne nous renseigne que sur sa structure actuelle, non sur la série de changements morphologiques dont elle est l'aboutissement. Les sciences de la vie, depuis qu'elles considèrent l'évolution des organismes, ont été complètement bouleversées et reconstruites à la suite des recherches inspirées par la théorie de l'évolution. La morphologie comparée, cette discipline si fructueuse, a été le résultat des recherches génétiques et évolutionnistes.

Il en est exactement de même en psychologie. La méthode analytique qui, dans les mains des empiristes anglais et français, aboutit à la grande doctrine de l'« association des idées », a trouvé aussi ses limitations. Elle considère en quelque sorte l'esprit à l'état statique, et cherche à découvrir des atomes ou des éléments de la réalité psychique, des sensations primitives dont les états de conscience les plus complexes ne seraient que des combinaisons.

Cette méthode, attaquée par M. Spencer, est maintenant dépassée ; car elle ne rend nullement compte de la croissance, du développement, de l'évolution. La psychologie, comme la biologie, est devenue une discipline génétique, décrivant les mouvements et les stades divers du progrès mental « longitudinalement », en partant des états et des fonctions les plus simples et les moins élevés, pour atteindre peu à peu aux plus élevés et aux plus complexes. Elle reconnaît que chaque stade de l'évolution mentale est quelque chose de nouveau, de sui generis, qui requiert son explication propre, et qui ne se laisse pas réduire à une simple combinaison d'éléments plus simples, mais consiste en une organisation originale de ces éléments en des formes et en des fonctions résultant du développement présent.


Partie : 1 - 2 - 3 - 4

A lire également :