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La valeur positive de la psychologie - Partie 1

(Revue de métaphysique et de morale

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I

Lorsque Socrate, faisant appel à la réflexion intérieure, disait à l'homme: « Connais-toi toi-même », il aurait pu donner un conseil absolument identique en lui disant: Réalise-toi toi-même. En effet le moyen tant prôné pour atteindre à cette connaissance, l'analyse psychologique, mène à un résultat tout différent de celui sur lequel on comptait. Peut-il y avoir véritable analyse de phénomènes qui, en eux-mêmes, n'ont de place que dans la durée? Une telle existence est en perpétuel devenir: l'objet que l'analyse se proposait n'est jamais, et celle-ci, pour le saisir, est contrainte de traduire illégitimement la durée en espace qui, pour être interne, n'en a pas moins des caractères essentiellement différents de ceux de la durée réelle.

Aussi la conscience nous révèle-t-elle — et c'est un fait que plus d'un psychologue a reconnu, mais sans en tirer les enseignements qu'il renferme — que, dans notre tentative pour nous connaître grâce à la réflexion, nous créons de nouveaux états de conscience, et qu'ainsi, puisqu'ils nous constituent actuellement, nous nous connaissons réellement tels que nous sommes au moment actuel; notre méprise est de croire que ces nouveaux états de conscience nous font connaître des états et un moi précédents — ceux du moment où s'est formulé le désir de nous connaitre, — de croire, par conséquent, que la durée revient sur elle-même, comme un fleuve qui remonterait vers sa source. Le désir de nous connaître, c'est donc réellement et uniquement le désir de notre existence consciente future: le passé ne revient plus, le présent n'est saisissable que par la conscience et la vérité est toujours dans le futur, parce que nous sommes durée et action, et que l'objet se trouve devant, non derrière nous, n'est pas, mais devient.

Ainsi pour se connaître, il faut se faire: nous ne nous connaissons qu'en nous faisant, et tels que nous nous faisons. Il n'y a pas d'acte de réflexion, si pauvre soit-il, qui n'ait ce caractère d'une création de nous par nous. Création insignifiante et fugitive dans la mesure où l'acte de réflexion a été insignifiant et fugitif, jamais nulle cependant, car c'est du conflit douloureux des tendances à la réalisation, qui subsistent comme résultats des actes isolés et infructueux de réflexion, que naît le besoin d'harmoniser cette incessante création, de donner de la stabilité et de la durée à son effet — besoin qui se traduit par la tentative d'édifier une psychologie. La réflexion semble tendre ainsi d'elle-même à sa propre cessation; en d'autres termes, le sujet pensant tend sans cesse vers sa réalisation intégrale. Il aura alors atteint, dans ce domaine, la vérité qui, jusqu'à ce moment, n'est que pure virtualité.

Toute psychologie n'étant ainsi qu'une tentative pour réaliser l'âme, il suit que l'âme n'est pas l'objet, mais la cause finale de la psychologie. Par là aussi nous sommes nécessairement amenés à affirmer que, à la fois, l'âme existe et n'existe pas encore: existe déjà, en tant qu'elle est une activité, source de la recherche psychologique; n'existe pas encore, en tant qu'elle est la fin poursuivie par cette recherche même. La synthèse de l'être et du non-être étant le devenir, la réalisation de l'âme doit se comprendre comme l'évolution d'une activité, et toute psychologie actuelle comme la conscience du stade où cette évolution est présentement, arrivée grâce à l'acte même par lequel elle prend conscience de soi, grâce à l'effort mental que demanda l'édification de cette psychologie. De même, la représentativité que l'on attribue toujours à un état de conscience réfléchie ne signifie pas que cet état se dépasse lui-même idéalement et comporte une représentation de quoi que ce soit, mais qu'il dépasse réellement cet autre état, qu'il était censé appréhender réflexivement, c'est-à-dire qu'il lui est supérieur comme réalisation.

La poursuite incessante d'une connaissance de plus en plus profonde de l'âme et de ses phénomènes ne peut donc nous apparaître que comme une évolution de plus en plus progressive de l'activité qui nous constitue. De même que son aboutissement, le commencement de cette évolution nous échappe: il est antérieur au travail scientifique de la pensée, puisqu'elle est déjà impliquée dans tout état de conscience réfléchie tel qu'il se présente avant toute fin consciente de connaissance scientifique. Seulement, dès que celle fin apparaît, c'est que l'idée du moi, de la personnalité, entraîne le besoin que cette évolution — inconsciente en somme jusque-là — comporte une certaine stabilité permettant une sorte de capitalisation des résultats antérieurement acquis et rendant possible un progrès réci. Ainsi la psychologie parfaite ne serait autre chose que la fin de cet incessant devenir, coïnciderait dans le temps et en essence avec le passage à l'acte de l'âme.

De là la réduction, tentée par les psychologues, des phénomènes à l'unité: réduction qui puise sa légitimité dans l'obscur sentiment que les phénomènes n'ont de valeur et de sens que par rapport à une unité qui les conditionne. Mais la plupart des psychologues considèrent cette unité comme donnée, comme ayant conditionné les phénomènes actuels, au lieu que ce sont les phénomènes qui conspirent à rendre actuelle une unité purement potentielle maintenant. Ainsi les uns essaient de construire, en partant d'une donnée primitive et simple de l'expérience interne, tous les phénomènes qui aujourd'hui constituent notre vie consciente: il est très possible que telle construction de ce genre soit juste, c'est-à-dire que réellement les choses se soient passées de la sorte — et à ce point de vue celle que nous devons à M. Fouillée dans sa Psychologie des idées forces a certainement nos préférences, — mais, ce que l'on fait ainsi, c'est l'histoire de l'âme. Sans doute cette histoire est nécessaire, comme nous le montrerons, à ce que nous croyons, pour notre part, être l'objet propre de la psychologie; peut-être d'ailleurs est-il indispensable pour assurer une évolution progressive à l'activité que nous sommes de reproduire son passé ou plutôt, en termes exacts, de lui créer un passé déterminé: peut-être crée-t-on ainsi une direction pour l'évolution future. Mais nous verrons plus loin que même cette « histoire » est déjà en elle-même réalisation.

Les autres, au contraire, comme M. Renouvier et en général les partisans de la psychologie rationnelle, se bornent à décrire l'âme actuelle, à prendre simplement, à ce qu'ils croient, conscience claire de ce qu'ils sont. Qu'on nous permette ici un symbole explicatif: les uns et les autres sont des voyageurs qui ont marché longtemps en pleine forêt, les yeux bandés — nous commençons tous la route en aveugles et les psychologues seuls entreprennent de l'achever à la lumière — et qui, à un certain moment, sont débarrassés de leur bandeau: tous croient leur voyage terminé, mais les premiers tentent alors de retrouver et de recommencer le chemin parcouru, les seconds ne le tentent pas, disant qu'ils n'ont aucun moyen certain de le retrouver et se bornent à explorer l'endroit où ils étaient venus, comme les autres hommes, en aveugles. Les uns et les autres semblent ne pas reconnaître que, s'ils se meuvent encore, chacun à leur manière, c'est qu'ils ne sont pas au but réel de leur voyage.

L'oeuvre des premiers ainsi que celle des seconds mérite — même abstraction faite du talent déployé des deux côtés — tout notre respect: ils marchent les uns et les autres et il faut marcher. La question est de savoir s'il faudra toujours marcher comme les uns ou comme les autres et ne jamais marcher en avant, avec la volonté et la conscience de marcher en avant. Mais il nous faut d'abord montrer que la psychologie a jusqu'ici, vraiment et sans qu'elle l'avoue, poursuivi l'objet que nous soutenons être le sien: car nous n'avons en vue d'autre réforme qu'une direction nouvelle à prendre dans la poursuite de ce même objet.


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