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Le darwinisme en sociologie - Partie 2

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Cet antifinalisme devait d'ailleurs, si l'on en développait tout le contenu, permettre une utile dissociation de deux notions: celle d'évolution et celle du progrès. Pendent longtemps on les a confondues en les appliquant aux sociétés, et, par voie de conséquence, on semblait croire qu'il n'y a pour les sociétés qu'un type d'évolution possible. Cette croyance ne subsiste-t-elle pas dans la sociologie de Comte, sinon dans celle de Spencer? Quiconque prête une fin à l'évolution croit volontiers qu'il n'y a qu'un chemin pour mener à cette fin. Mais, pour des esprits avertis par les théories darwiniennes, les transformations des êtres dépendent au premier chef des conditions d'existence qui choisissent entre les variations individuelles. Il suit de là, d'abord, que toute transformation n'est pas nécessairement un perfectionnement. La pensée de Darwin hésitait sur ce point. La logique de sa théorie prouve que finalement une dégénérescence, comme l'a montré Ray Lancaster, peut, aussi bien qu'une amélioration, résulter de la lutte pour le vie: l'évolution peut être régressive aussi bien que progressive. Et puis, et surtout chaque espèce prend son bien où elle le trouve, chacune cherche sa voie, et survit comme elle peut. Retenez cette notion pour l'appliquer aux sociétés. Vous aboutissez à la théorie de l'évolution « multilinéaire ». Les divergences ne vous surprennent plus. Vous êtes prévenus qu'il importe de ne pas appliquer à toutes les civilisations, le même mètre de progrès, et que les types d'évolution peuvent varier comme varient les espèces sociales elles-mêmes. N'est-ce pas là un des sentiments qui distingue de l'ancienne philosophie de l'histoire la sociologie proprement dite?

Mais si l'on veut mesurer à quel point le darwinisme a pu agir sur les idées sociales, il ne suffit pas de rappeler à quelle conception générale de l'évolution il contribuait à acheminer les esprits. Il faut entrer dans le détail. Il faut estimer l'influence des théories particulières grâce auxquelles Darwin explique le mécanisme de cette évolution même.
C'est comme on le sait aux théories de le sélection naturelle et de la lutte pour la vie, complétées par la notion des variations individuelles, que le nom de l'auteur de l'Origine des espèces reste spécialement attaché. Ces théories devaient être utilisées par des philosophies sociales bien différentes. Pessimistes et optimistes, aristocrates et démocrates, individualistes et socialistes se battront durant des anodes en se jetant à la tête des morceaux du darwinisme.

C'est le spectacle de l'art humain qui suggéra à Darwin ses vues sur la sélection. C'est en étudiant les méthodes des éleveurs de pigeons qu'il devina les procédés grâce auxquels la nature, obtenant sans les avoir visés des résultats analogues, différencie les types. Une fois comprise l'importance de ce tri pour les transformations des espaces animales, il était naturel que la réflexion remontât à l'espèce humaine, et qu'on se demandât dans quelle mesure les hommes respectent, quand il s'agit d'eux-mêmes, les lois qu'ils savent appliquer quand il s'agit des animaux. On reconnaît là l'une des idées directrice des travaux de Galton, parent de Darwin. L'auteur des Recherches sur les facultés humaines a souvent exprimé sa surprise de voir que toutes les précautions que l'on prend pour la perpétuation des races chevalines, par exemple, on néglige de les prendre pour la perpétuation des races humaines. On a l'air d'oublier que celles-ci aussi pâtissent, lorsqu'il n'est pas donné aux « plus aptes » de faire dominer leur type. Ritchie rappelle dans son livre: Darwinisme et Politique, que si Darwin se réjouissait de l'institution de la pairie, c'est que le prestige des pairs leur permettait, pensait-il, d'aller chercher, même dans les basses classes, les femmes de belle race. Mais observe Galton, ce sont trop souvent des « héritières » qu'ils recherchent, dont la statistique des natalités semble prouver qu'elles sont ou moins robustes ou moins fécondes que les antres. En fait, les considérations les plus étrangères au bien de la race, condition pourtant du progrès gêneral, continuent de présider aux mariages. C'est pourquoi il est si important de montrer, en complétant les statistiques d'Odin ou de De Candolle, comment les qualités s'incorporent aux organismes, comment elles se transmettent, comment elles se perdent, et selon quelle loi les éléments eugéniques s'écartent de la moyenne ou y reviennent.

Mais on ne se contente pas toujours d'entreprendre les minutieuses recherches ainsi suggérées par l'idée sélectionniste. On est pressé de défendre des thèses. Il s'est trouvé des anthroposociologues pour refaire, au nom de cette même idée, le procès de la civilisation et pour affirmer que les « sélections sociales » travaillent le plus souvent contre le vœu de la sélection naturelle. Développant sur ce point une remarque de Broca, Vacher de Lapougs énumère avec complaisance les diverses institutions ou habitudes — du célibat des prêtres à la conscription militaire — qui ont pour conséquence d'éliminer ou de stériliser les porteurs d'une supériorité, soit physique, soit intellectuelle. D'une manière plus générale, c'est au mouvement démocratique qu'il en veut: mouvement « antiphysique » comme dit P. Bourget. Inspiré par les rêveries du plus songe-creux de tous les siècles, le XVIIIe siècle, mais contraire aux lois naturelles du progrès, l'égalitarisme qui nivelle et qui mêle, justement maudit par le comte de Gobineau, empêche l'aristocratie des dolichocéphales blonds de tenir la place et de jouer le rôle qui leur reviennent dans l'intérêt de tous. Otto Ammon en Allemagne, dans la Sélection naturelle chez l'homme ou dans l'Ordre social et ses bases naturelles, défendait des thèses analogues; confrontant la courbe de fréquence des talents et la courbe des revenus il s'efforçait de démontrer que toutes les mesures démocratiques, qui prétendent favoriser la montée des capacités, sont inutiles, sinon dangereuses: elles ne font que généraliser le panmixie, au grand dam de l'espace et de la société.

Parmi les théoriciens de l'aristocratisme, que le darwinisme a pu ainsi inspirer, il faudrait sans doute ranger Nietzsche. On sait qu'il avait entrepris, avant de parfaire sa philosophie, d'ajouter à son éducation philologique une éducation biologique. Plus d'une fois, dans ses remarques sur la Volonté de puissance, il fait précisément allusion à Darwin. C'est le plus souvent, vrai dire, pour dénoncer l'insuffisance des processus par lesquels celui-ci pense expliquer le genèse des espèces. H n'en reste pas moins que la pensée de Nietzsche est comme obsédée par un idéel sélectionniste. Il a lui aussi l'horreur de la panmixie. La notion naturaliste du type « le plus apte » se juxtapose chez lui au souvenir du Héros romantique pour fournir son soubassement à la théorie du Surhomme.

Hâtons-nous d'ajouter, d'ailleurs, qu'au même moment où l'on cherchait, dans la théorie de la sélection, des états pour soutenir les formes diverses de l'aristocratie, ces mêmes formes étaient, par un autre côté, battues en brèche à l'aide de la même théorie. On faisait observer qu'en vertu des lois découvertes par Darwin lui-même l'isolement entraîne l'étiolement; le privilège, qui les soustrait à la concurrence, risque d'abâtardir les éléments privilégiés. En fait, dans ses Études sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chez l'homme, Jacoby pouvait conclure: « La stérilité, les psychopathies, la mort prématurée et finalement l'extinction de la race ne constituent pas un avenir réservé spécialement et exclusivement aux dynasties souveraines; toutes les classes privilégiées, toutes les familles qui se trouvent dans des positions exclusivement élevées, partagent le sort des familles régnantes quoique à un degré moindre et qui est toujours en rapport direct avec la grandeur de leur position sociale. De l'immensité humaine surgissent des individus, familles et races qui tendent à s'élever au-dessus du niveau commun; ils gravissent péniblement les hauteurs abruptes, parviennent au sommets du pouvoir, de la richesse, de l'intelligence, du talent, et une fois arrivés, sont précipités en bas et disparaissent dans les abîmes de la folie et de la dégénérescence ». Les recherches démographiques de Hansen, complétant celles de Dumont, tendaient à prouver en effet que les aristocraties urbaines aussi bien que les castes nobles étaient exposées à s'user rapidement. D'où il était loisible de conclure que le mouvement démocratique, en travaillent à abaisser toutes les barrières, favorisait, au lieu de l'entraver, la sélection humaine.


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