Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Annales de l'Institut international de sociologie > Les bases psychologiques de la solidarité sociale

Partie : 1 - 2 - 3 - 4

Les bases psychologiques de la solidarité sociale - Partie 4

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1911, par Baldwin J.M.


2° On peut en dire autant de la tentative d'interpréter l'organisation sociale uniquement par la tradition commune et par la coopération spontanée et plastique qui lui correspond. La foule qui suit un meneur — que celui-ci soit un pouvoir organisé ou un chef temporaire — constitue pour ces théories le phénomène social typique: elle est la forme la plus pure du groupement social. L'imitation et la contrainte — contrainte par suggestion ou contrainte per se — sont les réponses qu'on donne à cette question : Qu'est-ce qu'une société?
Nous devons naturellement admettre que cette solidarité issue de l'imitation, de la suggestion et de la contrainte, joue dans la vie collective actuelle un rôle considérable. A mesure que se relâchent au cours de l'évolution ethnique, les liens sociaux issus de l'instinct, de nouvelles formes de groupement se développent. La suggestion prend la place de l'instinct, la tradition sociale se substitue à l'hérédité physique. Mais ici encore l'examen impartial des faits apporte à ce point de vue des limitations. Le règne de la suggestion et de la contagion, et même le pouvoir de la tradition, ne détermine pas ces formes d'organisation sociale qui sont en harmonie avec le progrès. L'adaptation de l'individu à des rapports sociaux de plus en plus complexes, comme le développement d'institutions socialement utiles, a besoin du concours de l'esprit d'invention des individus; et requiert l'adoption de leurs idées par la société. L'individu émet des idées originales; elles sont discutées mais aussi imitées et sont ainsi l'objet d'une propagation de caractère réfléchi et plastique. C'est seulement après que la société a ainsi généralisé les idées individuelles, en les faisant unanimes, qu'elles se concrétisent en des institutions qui viennent s'ajouter à l'acquis social déjà existant. Tout ce processus dépend évidemment de la réflexion personnelle et du jugement individuel ; et il ne peut être réduit à de simples réactions émotionnelles, ni à la contrainte de la tradition.

3° Le mode le plus élevé de la solidarité appartient en commun à la psychologie sociale et à la sociologie. La psychologie sociale considère l'activité des consciences individuelles en tant qu'elle constitue un état social, qu'elle met un ensemble d'individus sociaux, de socii, en relations permanentes et actuelles. Ces relations ont pour résultat l'établissement d'institutions sociales. La sociologie envisage la situation objective qui résulte de cette activité. Mais, pour les deux disciplines, leur objet est quelque chose de sui generis; pour la physiologie il s'agit d'une expérience sui generis, pour la sociologie d'un mode d'organisation sui generis; c'est là toute la différence. La sociologie ne peut en faire une étude proprement scientifique qu'en faisant l'observation détaillée et exhaustive des formes actuelles que présente cette organisation.

4° Dans toutes les discussions sur la solidarité, la première condition est de déterminer auquel des modes de solidarité appartiennent les faits qui sont en discussion. La religion, par exemple, passe par ces trois états successivement; de même le gouvernement; de même la moralité. Il est vain de discuter sur ces grands phénomènes en analysant seulement un des états par où ils ont passé. Leur étude doit être « longitudinale », génétique ; c'est seulement par cette méthode qu'on peut parvenir à une connaissance suffisamment fondée des manifestations successives des motifs étudiés, et à une vue de l'importance ethnique des institutions dans lesquelles ils se sont incorporés.


VI

Pour conclure, on peut trouver, dans les études criminologiques récentes, une bonne illustration par la négative de notre classification des trois formes de la solidarité en observant ce qui se produit quand la solidarité est absente. La loi distingue trois grandes catégories de criminels: le criminel-né, le criminel d'occasion ou émotionnel, et le criminel de profession ou criminel volontaire. Le premier est un criminel en vertu de l'hérédité ; ses actes sont instinctifs et mécaniques, et il n'en est point responsable; il faut les traiter comme des manifestations d'une maladie chronique et incurable. Le second, le criminel d'occasion, est une victime de la suggestion, de l'imitation, de l'émotion spontanée. C'est l'occasion, l'opportunité du moment, qui surexcite sa passion et le conduit au crime. Il faut lui ménager une éducation solide de ses passions, et le faire vivre dans un milieu bien choisi ; car pour lui c'est le milieu social qui est la chose essentielle; c'est un traitement tout à fait différent de celui qui doit être appliqué au criminel-né. Enfin le troisième, le criminel de profession, le criminel volontaire, qui est en révolte consciente et délibérée contre l'ordre social, est le véritable criminel, le criminel au point de vue social. Son crime est réfléchi et volontaire; il use de moyens convenablement adaptés à ses fins destructrices. C'est lui qui est pour la société le véritable ennemi ; et elle doit user contre lui de tous les moyens de destruction qui sont à sa disposition. — Ainsi à nos trois types de solidarité correspondent trois types de criminalité qui se caractérisent par l'absence d'un mode de solidarité.

J'estime que cette illustration est la plus instructive de toutes, en raison même de son caractère négatif. Il y a une forme biologique du crime, résultant de la mauvaise hérédité ; il y en a une forme plastique ou émotionnelle, procédant de l'habitude des mauvaises actions, d'émotions et de contagions mentales malsaines ; il y a enfin une forme délibérée, traduisant de mauvaises dispositions, des vouloirs égoïstes, des intentions destructives. Ces trois types, biologique, psychologique, social, sont bien ceux auxquels, d'après notre analyse, nous devions nous attendre.

Combien inadéquates sont la sociologie et la criminologie qui, dans la pratique comme dans la théorie, méconnaissent ces distinctions ! et de même aussi la théorie de la solidarité qui les ignore. Le crime ne peut être défini en termes généraux et abstraits. Un acte criminel donné peut ressortir à l'un ou a l'autre de ces trois types : réaction biologique, explosion passionnelle, décision délibérée. lien est ainsi pour tous les concepts sociologiques fondamentaux, la concurrence, le progrès, etc. Il faut substituer dans tous les cas les faits eux-mêmes aux définitions abstraites et verbales ; c'est l'explication de ces faits qui constitue l’œuvre propre de la science.


Partie : 1 - 2 - 3 - 4

A lire également :