Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: L'année philosophique > Nature de l'émotion

Partie : 1 - 2 - 3 - 4

Nature de l'émotion - Partie 3

(L'année philosophique

En , par


Mais ces sensations et ces jugements nécessaires pour que l'émotion ait lieu ne sont point elle, pas plus qu'elle n'est l'ébranlement physique généralement inséparable de sa présence. Qu'est-ce donc qui la constitue?

Nous l'avons dit. L'émotion est produite par une invasion inattendue d'idées et de jugements. Elle consiste dans le trouble que cette invasion détermine, dans la rupture d'une série psychique, dans l'impossibilité pour la série envahissante de s'enchaîner à celle-là. Bref l'émotion naît d'un conflit psychique, et elle réside essentiellement dans la conscience de ce conflit. Y aurait-il émotion chez un être tel qu'on se divertit quelquefois à se représenter un pur esprit? La question est vaine et très différente de notre présent problème. Car de dire que sans auxiliaire physiologique il n'est rien de psychique en ce monde, c'est parler sans profit. L'essentiel est de savoir si l'intervention de cet auxiliaire est indispensable à l'analyse de l'émotion. Nous serions heureux d'avoir démontré que cette analyse s'en passe et peut toujours s'en passer.

On est d'autant moins ému que l'on est moins surpris. L'émotion, par suite, est comparable à un choc. Elle amène, peut-être sera-t-il bon de le redire, un renouvellement dans le contenu de la conscience, et par là elle est un remède à l'ennui. Dans l'ordre esthétique, on n'admire sans doute point une œuvre à proportion qu'elle tranche sur celles que l'on avait admirées jusqu'ici. Mais il faut avouer que là où l'originalité manque, le plaisir n'est jamais complet. Il est donc naturel, sinon toujours, du moins en de certaines circonstances où le désœuvrement a trop duré pour n'être pas intolérable, de rechercher les émotions pour elles-mêmes, et cela, sans s'inquiéter des peines futures qu'elles traîneront à leur suite. L'esprit d'aventure est précisément caractérisé par cette recherche. Et il ne va pas sans un vif amour du danger. Quand ce danger met notre vie en cause, nous sommes des héros. Quand il n'expose que notre réputation nous sommes simplement des étourdis. Et c'est pourquoi l'audace dans la conception et dans la production artistique ne semble digne d'admiration qu'au prix d'un plein succès. Les artistes, eux, ont plus d'indulgence que le public. Ils ont éprouvé l'attrait de l'aventure, le « plaisir d'essayer pour voir », la jouissance inséparable de la persuasion qu'on ne fait pas comme les autres. Bref, accessibles à la séduction du risque esthétique, ils estiment ceux qui la ressentent. Et leur estime pour les intentions peut égarer leur admiration pour les œuvres. De là vient l'indifférence des gens du monde à l'égard de ceux que les belles innovations passionnent. Ceux-ci en admirent-ils la beauté ou la nouveauté? On ne sait. Et si c'est la beauté, d'où vient que cette beauté échappe à tant de personnes?

Le risque physique, moral, esthétique et les plaisirs que ce risque fait naître ont été trop bien décrits pour ne pas nous interdire d'y insister plus. Aussi bien la digression a déjà trop duré et l'analyse de l'émotion nous réclame.


IV

On sait la thèse des stoïciens: les douleurs et les plaisirs sont affaire d'opinion. Et les stoïciens en concluaient que l'âme doit tout entreprendre pour se détacher des affections, attendu que l'opinion est principe d'erreur. Cette conclusion froisse passons. Arrêtons-nous à ce qui prétend la motiver. La thèse en vaut la peine puisque aussi bien la nôtre y confine. Donc ces philosophes ont admirablement aperçu d'où l'émotion tire son origine et qu'elle naît d'un jugement, d'un acte d'intellection préalable. Et cet acte est décomposable en deux jugements par le premier, l'âme prend connaissance du fait survenu par le second, elle apprécie l'événement en fonction des plaisirs ou des peines qu'il apporte et qu'il doit bientôt apporter. Et ces deux jugements sont indispensables. En effet, si je ne savais pas que M. X... est mort, je ne souffrirais pas. De plus, saurais-je la mort de X...si X... n'est pas mon ami, si sa disparition ne me paraît devoir amener aucun changement notable dans mes états de conscience futurs, je ne souffrirai point non plus. Et dans tous les cas de ce genre l'émotion est nulle. C'est donc bien le jugement qui permet à l'émotion de naître. Et c'est parce que l'homme pense qu'il est accessible aux joies et aux tristesses de la vie.

Après l'avoir fait naître, c'est encore le jugement qui la fait durer. Car une erreur initiale commise dans l'appréciation des conséquences suffit ou pour que l'émotion cesse ou pour qu'elle change de nature, et de désagréable, par exemple, devienne agréable. Mais où réside le déplaisir? où la jouissance? Dans les idées, dans les jugements qui occupent l'esprit? Soit; et cependant deux personnes penseront à la même chose et en seront diversement et même, si l'on nous permet de le dire, inversement affectées. Une troisième ne sera point affectée du tout. Pourquoi?

Et d'abord remarquons qu'autre chose est penser à un événement agréable, autre chose est s'en réjouir. Le plaisir a beau naître du jugement, il en diffère. Et ce par quoi il en diffère est étranger à l'ordre intellectuel. Le passage d'une perception à une autre que Leibniz distinguait de la perception même doit en rester distingué. Car les perceptions qui se suivent peuvent se suivre avec plus ou moins de lenteur, avec plus ou moins de clarté. Tantôt elles se suivent en ligne droite et dans une direction constante. Tantôt la pensée revient sur ses pas, mais avec augmentation ou diminution du temps employé à franchir l'intervalle. Il se produit là comme une sorte de jeu. Et la conscience, au lieu d'être attentive aux éléments avec lesquels l'esprit joue, est occupé des combinaisons qui s'essaient, qui, aussitôt commencées, sont aussitôt remplacées par d'autres. De là un trouble sans doute, puisque les éléments psychiques se mêlent avec une rapidité qui empêche l'esprit d'en apercevoir le détail. Aussi est-il exact de prétendre qu'on ne se possède pas de joie. On se possède si peu, en effet, que si l'on pense (de quoi il est impossible de douter) on serait en grand embarras de dire à quoi l'on pense au moment même où on vous le demande. Car on pense à beaucoup de choses à la fois. Et si l'expression manque, c'est précisément parce que l'on ne pourrait en exprimer qu'une. Et on ne sait point laquelle. Et l'on hésite à s'orienter dans ce tumulte intérieur. Car l'orientation ramènerait l'état d'indifférence.

Ainsi la peine et le plaisir sont des modes de l'appétition. Et la matière de l'appétition est la perception. Autrement dit, l'émotion est un mouvement et un mouvement dont les images, les idées ou les jugements sont les mobiles. Et il n'en peut aller autrement. Qu'est-ce qui se mouvrait dans l'âme si ce n'est l'âme même? Et qu'est-ce que l'âme en dehors de la conscience? Et enfin qu'est-ce que la conscience si ce n'est l'ensemble de nos perceptions et par suite de nos pensées? Il n'avait point échappé à Spinoza que l'affection et la pensée répondent à deux moments d'une même activité, que celle-ci est le fond de celle-là; mais qu'y étant confuse et manquant à s'apercevoir, elle prend cette autre elle-même pour une autre qu'elle-même, méprise fatale à celui qui ne sait qu'observer, méprise passagère au psychologue qui connaît les insuffisances de l'observation même intérieure.


Partie : 1 - 2 - 3 - 4

A lire également :