Accueil > Dictionnaire > Les termes psychologiques commençant par F > La définition de foule


La définition de Foule


La foule désigne un ensemble peu structuré composé d'un grand nombre de personnes physiquement présentes simultanément.


La naissance de la psychologie des foules

La psychologie des foules est issue du processus d'industrialisation du XIXe siècle en Europe occidentale, mais surtout en France. Ce processus a eu pour conséquence la rupture des liens sociaux traditionnels. Une société de masse se créait, dans laquelle les classes ouvrières, géographiquement séparées, n'était plus visible des autorités. La grande peur de l'âge était que ces masses ne commencent à ne plus croire à l'ordre social établi, ou bien même s'attaquent à lui. Mais, si les masses représentaient un danger éventuel, la foule les masses en action constituaient un danger bien réel. Ainsi, la peur des masses s'est concentrée dans une hostilité envers les foules.
En France, la fragilité de la troisième République a renforcé cette hostilité. La République émergeait de la guerre franco-allemande et, surtout, de l'expérience de la Commune de Paris. Pour les bourgeois français, la défaite de leur ordre social, sous l'action des masses, n'était pas qu'une éventualité, mais quelque chose qu'ils avaient vécu, bien que brièvement. De plus, la République française continuait d'être secouée par plusieurs vagues d'opposition: l'action religieuse, le populisme du général Boulanger et, surtout, la montée des actions socialistes, syndicalistes et anarchistes. C'est dans ce contexte que le débat scientifique concernant la foule a débuté, et il est essentiel de garder ce contexte à l'esprit pour comprendre le résultat du débat.


La théorie des foules de Le Bon

Parmi les premiers théoriciens, l'un d'eux, Gustave Le Bon plus que tous les autres, a inscrit son nom dans l'histoire. Son œuvre de 1895, Psychologie des foules, a été considérée comme le livre ayant eu le plus d'influence dans l'histoire de la psychologie sociale. Le Bon explique le comportement des foules à partir de trois processus associés:

  • La submersion: l'individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à ses instincts.

  • La contagion mentale: dans une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que l'individu sacrifie très facilement son intérêt personnel à l'intérêt collectif.

  • La suggestion: quand les gens perdent leur personnalité individuelle dans la foule, ils reviennent à l'inconscient de la race. Les sentiments et les idées qui sont suggérés par l'inconscient se transforment immédiatement en actes par l'intermédiaire de la contagion. De plus, l'inconscient de la race est atavique. C'est un résidu ancien que nous partageons, plus ancien que la civilisation, et même que l'intellect. Par conséquent, les comportements des foules, ainsi dominés, sont eux aussi ataviques.

Dans la théorie de Le Bon, la foule apparaît comme si elle agissait seule. Ainsi, sa psychologie commence par un acte de décontextualisation. Si on ne peut pas expliquer les comportements en se référant au contexte, il faut alors les associer à quelque chose de stable et d'interne à la foule. Les processus collectifs à l'œuvre dans la lutte des classes de la fin du siècle sont alors réduits à une chose: l'inconscient collectif atavique. De plus, ils ont l'air irrationnels. Il n'y a aucune raison pour que la foule se fâche, puis redevienne docile, attaque, puis recule, si ce n'est en fonction des actions de ceux auxquels elle s'oppose. Ainsi, la décontextualisation mène aussi à la pathologisation des foules.
Si Le Bon sépare la foule de la société sur le plan descriptif, c'est également le cas en ce qui concerne les processus psychologiques humains qu'il présuppose. Pour lui, la rationalité et le contrôle des comportements dépendent uniquement de l'identité personnelle de chaque individu. C'est la seule identité qui soit, et donc la seule base de contrôle. L'unique fonction du contexte social est de déterminer si cette identité fonctionne ou ne fonctionne pas. Dans le cas de la foule, celle-ci ne fonctionne pas et c'est pourquoi le comportement de foule manque de raison et de contrôle.
Ainsi, la psychologie de Le Bon comporte trois élément essentiels:

  • Elle suggère que les comportements collectifs sont toujours d'un niveau intellectuel inférieur. Il est donc inutile de prendre au sérieux les revendications des foules, qui, par définition, manquent de raison.

  • Elle ne permet pas de se demander si les injustices sociales peuvent être à l'origine de l'action des foules, ni si les actions de la police peuvent jouer un rôle dans l'initiation et la généralisation de la violence. La violence est simplement le reflet de la nature atavique des foules. Ainsi, la psychologie de la foule nie la responsabilité des pouvoirs sociaux.

  • Si les foules sont toujours violentes ou ont toujours la possibilité d'être violentes, on ne peut les traiter que par la force. La psychologie de la foule constitue également un outil de légitimation de la répression.

Les modèles de désindividualisation

Les idées de Le Bon ont été directement reprises dans les recherches expérimentales sur la désindividuation. En effet, en 1952, Leon Festinger, Albert Pepitone et Theodore Newcomb ont montré que leurs sujets exprimaient plus d'hostilité envers leurs parents quand ils étaient rendus anonymes au sein d'un groupe. Aussi, plusieurs théoriciens ont tenté d'expliquer ce phénomène. Philip Zimbardo a d'abord proposé que l'anonymat en groupe entraîne une baisse de l'observation et de l'évaluation de soi, et donc un intérêt minime envers l'évaluation des autres. Par conséquent, les contrôles basés sur la honte, la culpabilité, l'engagement ou la peur sont affaiblis et le seuil de production des comportements inhibés s'abaisse. Une personne en état de désindividuation agit de façon antisociale.
Cependant, Edward Diener s'est attaqué aux idées de Zimbardo sur deux fronts:

  • Sur le plan empirique: il remarque que plusieurs expériences ont montré que la désindividuation peut entraîner une augmentation des comportements en faveur d'autrui.
  • Sur le plan conceptuel: il souligne un manque de précision concernant la nature des transformations psychologiques qui sous-tendent la désindividuation.

C'est ainsi qu'il reformule la théorie en utilisant le concept de conscience de soi objective (CSO). Dans un état de CSO élevé, l'attention de l'individu se dirige à l'intérieur et vers le soi. La surveillance de soi est active et l'autorégulation des comportements s'ensuit. Dans un état de CSO basse, l'attention est dirigée vers l'extérieur, la surveillance de soi disparaît et les comportements sont régulés par des facteurs externes. C'est ce à quoi correspond la désindividuation, dont l'un des antécédents est l'immersion dans un groupe. Ainsi, les gens désindividués n'ont plus conscience de soi en tant qu'individus. Ils ne peuvent ni surveiller leur propre comportement, ni agir selon les normes personnelles ou sociales, ni faire preuve de prévoyance. Leurs comportements ne sont pas nécessairement antisociaux, mais ces personnes ne peuvent pas répondre sélectivement à ces types de stimulus.
Steven Prentice-Dunn et Ronald Rogers ont ajouté, en 1989, une dimension supplémentaire à ce modèle. Selon eux, il faut distinguer deux types de conscience de soi:

  • La conscience de soi publique: elle fait référence à l'intérêt de l'individu à l'égard de l'évaluation des autres. Dans un groupe, l'anonymat donne aux membres le sentiment qu'ils peuvent ignorer ce que pensent les autres. C'est ce qui mène aux comportements contre-normatifs prévus par Zimbardo.

  • La conscience de soi privée: elle est semblable aux processus proposés par Diener. Ainsi, des facteurs comme la cohésion du groupe attirent l'attention loin du soi et conduisent à un état de désindividuation interne, dans lequel la perte de régulation de soi entraîne un moindre appui sur des normes internes et une soumission aux signaux du milieu.

Malgré leurs différences, ces modèles de désindividuation ont trois éléments en commun entre eux et avec les idées de Le Bon:

  • Si les uns caractérisent le comportement désindividué comme antisocial et les autres le caractérisent comme une fonction des stimulus contextuels, pour tous, ces comportements dénotent un manque de contrôle et un manque de raisonnement rationnel.
  • Pour tous, ce manque est le résultat de l'occlusion du soi individuel.
  • Le soi individuel est considéré comme la seule base de contrôle et de choix cognitif.

La psychologie des foules selon Allport

L'influence de la perspective de Le Bon est telle que non seulement ceux qui l'ont adoptée, mais aussi ses détracteurs, en partagent les éléments essentiels. L'opposition a été menée par Floyd Allport, en 1924. Pour lui, l'idée d'une conscience collective qui soit séparée de la conscience individuelle est une abstraction métaphysique. À l'encontre de Le Bon, il propose que la conséquence d'être dans un groupe est non pas l'occultation du soi, mais son accentuation. Il est resté célèbre pour avoir déclaré que l'individu dans la foule réagit comme il le ferait isolément, et même davantage. Cette amplification est attribuable au processus de facilitation sociale, où la stimulation, due à la présence des autres, mène à une accentuation des réponses habituelles. Selon cette perspective, si les foules agissent en commun, c'est parce que des gens semblables se réunissent en foules. Et si les foules sont violentes, c'est surtout parce que les éléments antisociaux sont attirés par la foule selon la théorie de la racaille.
On pourrait dire que Allport est l'image inversée de Le Bon. En effet, là où l'un dit que les personnes pathologiques se réunissent en foule, l'autre dit que les gens normaux deviennent pathologiques en foule. Là où l'un affirme que l'individualité est accentuée en foule, l'autre affirme que l'individualité est perdue en foule. Mais ces oppositions ne sont possibles que parce qu'ils partagent à un niveau plus profond. Pour l'un et l'autre, la foule est sortie de son contexte et son comportement est expliqué par des dynamiques purement internes. Pour l'un et l'autre, ces dynamiques se résument au soi individuel considéré comme la seule base de contrôle des comportements. Ainsi, la seule différence entre les deux théoriciens se ramène à savoir si le soi fonctionne, ou non, en foule: la métathéorie individualiste est la même. Un modèle social du contrôle des comportements en foule reste absent.


Les difficultés des théories des foules

Outre ces problèmes théoriques, ces théories de la foule posent de sérieux problèmes empiriques. En effet, elles suggèrent que les comportements des foules, et surtout la violence en foule, reflètent, soit la pathologie collective, soit la pathologie individuelle, et sont dépourvus de raison et de limites. Or, la recherche historique montre bien que les gens ne font pas n'importe quoi en foule. Les actions collectives ont une forme et un sens social. Cela a conduit John Turner et Killian, en 1972 à développer leur théorie des normes émergentes. Ils proposent que les foules sont guidées par des normes sociales qui se développent au cours des événements. Dans une première période de fourmillement, les foules sont hétérogènes. Certains individus tentent alors de définir ce que la collectivité devrait faire en tenant, face à la foule, des discours-programmes. Enfin, ceux qui sont les plus distinctifs, les plus marquants, parviennent à donner une direction à l'action collective.
Tandis que ce modèle a l'avantage d'insister sur la normativité de l'action des foules, les difficultés persistent quant à l'explication de l'origine de ces normes. Ce modèle pourrait suggérer que le choix entre différentes possibilités normatives se réduit à l'éloquence de rhétoriciens individuels. Ainsi, l'explication de l'action collective se résumerait à l'individualité de quelques orateurs. Mais si tel était le cas, il serait toujours difficile d'expliquer la forme sociale de ces actions collectives.
Une autre façon d'aborder la psychologie des foules se base sur les théories de l'identité sociale et de la catégorisation de soi. Ces théories proposent que le soi ne soit pas singulier et individuel mais constitue un système complexe. Le soi peut être défini à différents niveaux d'abstraction:

  • Individuel: moi contre toi.
  • Catégoriel: nous contre vous.
  • Humain: tout le monde.

En groupe, les gens se comportent sur la base d'identités catégorielles, également appelées identités sociales. Nous possédons tous plusieurs identités sociales, qui correspondent aux groupes auxquels nous appartenons et qui sont saillantes dans différents contextes (par exemple, français en regardant les jeux Olympiques, psychologue à l'université, socialiste dans une manifestation, etc...). Lorsqu'une identité quelconque est saillante, on se comporte en fonction des normes et des croyances qui définissent cette identité.
Ainsi, dans les foules, ce n'est pas que les gens perdent leur identité. En réalité, alors que l'identité individuelle devient moins saillante, l'identité sociale qui correspond à la catégorie de la foule devient plus saillante. De même, ce n'est pas que l'on perd son contrôle dans la foule, c'est le contrôle des comportements qui passe des normes et croyances individuelles aux normes et croyances associées à la définition catégorielle de soi. Cela signifie que l'action des foules a toujours des limites, mais que ces limites seront différentes selon les contenus d'identification de différentes collectivités.
En somme, si la psychologie a pris une forme anticollective pour nier les alternatives à l'ordre social actuel, l'étude des événements collectifs montre que les gens peuvent agir en fonction de visions différentes de la société. La rationalité n'est pas seulement basée sur l'intérêt personnel et l'action individuelle. Elle peut être guidée par des prémisses collectives, même si celles-ci sont opposées à la raison dominante.


Autres termes psychologiques :