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L'image consécutive et le souvenir visuel - Partie 2

(Revue scientifique

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Une autre preuve du siège cérébral de l'image consécutive, c'est qu'elle apparaît quelquefois longtemps après l'impression et ressemble dans ce cas à un souvenir ordinaire. Newton, par un effort d'attention, arrivait à reproduire une image consécutive produite par la fixation du soleil plusieurs semaines auparavant. On sait, dit M. Baillarger, que les personnes qui se servent habituellement du microscope voient quelquefois reparaître spontanément, plusieurs heures après qu'elles ont quitté leur travail, un objet qu'elles ont examiné très longtemps. M. Baillarger, ayant préparé pendant plusieurs jours, et plusieurs heures chaque jour, des cerveaux avec de la gaze fine, vit tout à coup la gaze couvrir à chaque instant les objets qui étaient devant lui... et cette hallucination se reproduisit pendant plusieurs jours. C'est un cas analogue à celui de M. Pouchet qui a vu (Société de biologie, 1882, 29 avril), en se promenant dans Paris, les images de ses préparations au microscope se superposer aux objets extérieurs. Ce phénomène n'est pas rare; il suffit de le chercher pour en trouver de nombreux exemples. Cette reviviscence de l'image consécutive à longue échéance, longtemps après que la sensation excitatrice a cessé d'agir, exclut complètement l'idée que l'image consécutive s'est conservée dans la rétine; c'est dans le cerveau que la conservation s'est faite, et très probablement, lorsque l'image renaît, elle n'implique pas une nouvelle mise en activité des cônes et bâtonnets de la rétine.

Nous pouvons donc admettre, comme un fait très vraisemblable, que l'image consécutive a un siège cérébral. Cette conclusion est intéressante pour le psychologue, car elle le conduit à établir un parallèle entre l'image consécutive et les images du souvenir. En quoi diffèrent-elles? D'abord, par l'intensité; l'image consécutive est si vive qu'on peut la projeter sur un écran et l'y fixer, par le dessin: y a-t-il beaucoup de souvenirs qu'on puisse extérioriser de la même façon? Ensuite, par le mode d'apparition; le plus souvent l'image consécutive succède immédiatement à une sensation visuelle, quelquefois elle apparaît spontanément beaucoup plus tard, et jamais elle n'est suscitée par une cause psychique, par association d'idées, comme les images commémoratives ordinaires. Ce fait a frappé les observateurs. M. Pouchet a remarqué qu'au moment où l'image de ses préparations microscopiques a surgi devant ses yeux, il était en cabriolet, causant avec une personne étrangère aux sciences, et il n'a pas pu saisir le moindre rapport entre cette image et le sujet de sa conversation.

L'assimilation de l'image consécutive à l'image du souvenir offre un grand intérêt, car l'expérimentation montre que l'image consécutive possède un certain nombre d'attributs, qui dès lors appartiennent aussi à l'image du souvenir. Ainsi: 1° elle se déplace avec les mouvements intentionnels de l’œil et les mouvements de la tête quand le regard est fixe; 2° elle s'agrandit quand on éloigne l'écran sur lequel on la projette, et se rapetisse quand on rapproche l'écran; 3° elle se déforme avec l'inclinaison de l'écran et elle s'allonge dans le sens de l'inclinaison, absolument comme une image projetée par une lanterne magique (Paul Richer).
Une image réelle, peinte sur l'écran, se comporte tout autrement. Si on éloigne l'écran de l’œil, cette image devient plus petite; si on rapproche l'écran, l'image s'agrandit; si on incline l'écran, l'image se déforme et se rapetisse dans le sens de l'inclinaison: c'est ce que les peintres appellent le raccourci. Bref, l'image consécutive et l'image réelle (la sensation) présentent jusqu'à un certain point des propriétés inverses. Quelle en est la raison? Il est facile de s'en rendre compte.

Supposons d'abord, pour plus de clarté, que l'image consécutive siège dans la rétine, sauf à modifier ensuite notre démonstration, pour la faire concorder avec la théorie du siège cérébral. Le phénomène que nous étudions est déterminé par un jugement inconscient. Il faut partir de ce principe, si bien établi par M. Helmholtz, que toute sensation subjective est perçue, extériorisée et localisée de la même façon que si elle correspondait à un objet extérieur. Cette assimilation explique tout. Perception d'un sensation subjective, selon Helmholtz.Soit l'image consécutive A'B', sur la rétine; si elle est projetée au dehors, sur un écran tenu en EF, l'esprit lui attribuera la dimension d'un objet qui, placé à la distance où on voit l'écran, ferait sur la rétine une image égale à A'B'. Elle aura donc la longueur de la ligne AB, déterminée par les deux lignes A'C et B'C, qui sont menées des deux extrémités de l'image au point c, centre optique de l’œil et prolongées jusqu'à la rencontre de la ligne EF. Maintenant, changeons la distance de l'écran, que se produira-t-il? Comme l'image subjective a une grandeur invariable sur la rétine, elle devra prendre sur l'écran la dimension d'un objet qui, situé à la nouvelle distance où on juge que l'écran est placé, ferait sur la rétine une image égale à A'B'. Il nous reste donc à calculer les grandeurs successives d'un objet assujetti à cette condition de toujours produire au fond de l’œil une image rétinienne de même grandeur, malgré ses changements de distance.

Pour simplifier le problème, nous donnerons à l'image consécutive la forme d'un cercle; dès lors, on peut remplacer l'angle visuel ACB par un cône droit à base circulaire, dont le sommet est en C, et dont AC et BC sont les apothèmes. Ceci posé, quand on projette l'image consécutive sur un écran, l'écran coupe ce cône, et la grandeur et la forme de la section conique sont celles de l'objet qui, à la distance où on tient l'écran, produit une image rétinienne égale à A'B'; par conséquent, ce sont aussi celles que l'esprit donne à l'image consécutive projetée. Ainsi, quand on tient l'écran verticalement (c'est-à-dire perpendiculairement à l'axe optique), l'image consécutive doit avoir la forme circulaire, car la section est faite dans un plan perpendiculaire à l'axe du cône et a la forme d'un cercle. Quand on incline l'écran, l'image consécutive doit s'allonger, car la section est oblique et a la forme d'une ellipse; quand on éloigne l'écran, l'image doit s'agrandir, car la section est faite plus loin du sommet du cône et devient plus grande. C'est ce que l'expérience confirme.
S'il n'en est pas ainsi pour l'image réelle, peinte sur l'écran, c'est que son diamètre apparent augmente quand on rapproche l'objet, diminue quand on l’éloigne, et diminue dans le sens de l'inclinaison quand on l'incline. Nous n'insistons pas.

On sera peut-être tenté de conclure de cette démonstration que l'image consécutive a bien son siège dans la rétine, car elle ne se comporterait pas autrement si elle était rétinienne. Mais remarquez que l'image consécutive transférée possède les mêmes propriétés. Nous avons maintes fois constaté qu'elle s'agrandit et se rapetisse quand on éloigne et qu'on rapproche l'écran. Soutiendra-t-on que cette image transférée est rétinienne? Recueillie par l’œil droit, elle est extériorisée par l’œil gauche, qui est resté fermé jusqu'au dernier moment; il est donc bien probable qu'elle n'a pas impressionné la rétine gauche.
« Il est rationnel d'admettre, dit à ce sujet M. Richer, que la rétine a sa représentation exacte dans le centre visuel cérébral. Il existe en quelque sorte une rétine cérébrale dont chaque point est en relation intime avec les points correspondants de la rétine périphérique. » (Études cliniques sur l'hystéro-épilepsie, 2e édition, 1885, p. 714).
On comprend dès lors qu'une impression portée directement sur un point de cette rétine cérébrale (image consécutive) produise le même effet pour la conscience qu'une impression qui siégerait sur le point correspondant de la rétine périphérique, à droite ou à gauche, ou en haut ou en bas, ou sur la tache jaune.
On comprend aussi que l'image consécutive, malgré son siège cérébral, paraisse se déplacer avec le regard, car la seule condition nécessaire à cet effet, c'est que l'image ne se modifie pas quand l’œil est mis en mouvement (voir la note plus haut); or une image cérébrale peut satisfaire à cette condition aussi bien qu'une image rétinienne.

Nous admettons volontiers, jusqu'à preuve contraire, que les propriétés de l'image consécutive sont communes à l'image ordinaire, au souvenir par exemple, bien qu'on ne puisse les observer directement sur une image aussi faible. Mais il y a des cas où l'image, évoquée par une personne saine d'esprit, atteint un degré d'intensité suffisant pour s'extérioriser. Brierre de Boismont, qui s'était exercé à imprimer en lui la figure d'un ecclésiastique de ses amis, avait acquis la faculté de l'évoquer les yeux ouverts ou fermés; l'image lui paraissait extérieure, placée dans la direction du rayon visuel; elle était colorée, délimitée, pourvue de tous les caractères appartenant à la personne réelle. Nous engageons vivement les personnes qui ont le don de visualiser, à essayer l'expérience suivante: penser à une croix rouge, la projeter sur un écran et chercher si elle se comporte comme une image consécutive, si elle s'agrandit quand on rapproche l'écran, et se rapetisse quand on l'éloigne. La réussite de cette expérience donnerait à notre thèse une confirmation définitive.

De tout ce qui précède on peut conclure, au moins provisoirement, et avec un grand degré de vraisemblance, qu'il y a dans le centre visuel une rétine dont tous les points sont représentés dans la rétine périphérique. L'expression « œil de l'esprit » cesse d'être une métaphore, et le champ de l'esprit est comme calqué sur le champ visuel. En effet, en expérimentant sur l'image consécutive transférée, on voit que cette image, qui est cérébrale comme un souvenir, a une dimension définie, un haut et un bas, un côté droit et un côté gauche, une position dans le champ visuel, propriétés qui paraissent communes à toutes les images de l'esprit et rendent encore plus intime le rapport de l'image à la sensation.


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