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L'explication du sentiment - Partie 1

(Revue de métaphysique et de morale

En , par


La théorie physiologique des émotions, ou des sentiments, à laquelle William James et Lange ont donné leur nom, n'a pas encore été, croyons-nous, en France, l'objet d'une discussion philosophique conduite avec méthode. Des physiologistes l'ont adoptée; d'autres physiologistes l'ont discutée. De M. Ribot, dans sa Psychologie des Sentiments, il est impossible, en fin de compte, de dire s'il adhère à la théorie ou s'il la condamne. Le moment peut donc paraître opportun pour soumettre la théorie à l'épreuve de la critique philosophique, et, d'une façon plus précise en même temps que plus générale, de chercher quelles limites la critique philosophique impose à toute tentative d'explication scientifique du sentiment.

La théorie physiologique du sentiment est-elle redevable du succès qu'elle a obtenu à ce qu'elle offre de frappant et même de choquant pour l'imagination? En fait, elle constitue bien, selon l'expression de Lehmann, « une révolution à la Copernic » : elle nous propose d'accepter, dans l'étude de la vie affective, un renversement de point de vue aussi radical que, chez Copernic, au XVIe siècle, dans l'ordre de la mécanique céleste, la négation du géocentrisme, ou, chez Kant, au XVIIIe siècle, dans l'ordre philosophique, la restauration de l'anthropocentrisme. Toute émotion complète comprend trois éléments: un élément intellectuel, une idée, qui paraît contenir la raison justificative de l'émotion, l'élément sentimental proprement dit, l'émotion agréable ou pénible, enfin un élément physiologique, contraction ou relâchement des systèmes vasculaire et musculaire, jeu de la physionomie. L'ordre dans lequel nous venons d'énumérer les trois éléments est l'ordre généralement conçu comme l'ordre causal réel: l'idée suscite l'émotion, qui suscite une expression physique appropriée. Mais, si la théorie physiologique est vraie, l'ordre causal réel est strictement inverse de celui-là. Loin que l'élément physiologique doive être conçu comme suivant l'élément sentimental proprement dit, comme étant l'expression de celui-ci, c'est, tout au contraire, le sentiment qui est l'impression produite par l'altération de l'organisme. Sous la forme paradoxale que William James a donnée à la théorie, « ce n'est pas parce que nous sommes tristes que nous pleurons, courroucés que nous frappons, effrayés que nous tremblons, mais au contraire nous sommes tristes parce que nous pleurons, courroucés parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons », théorie que l'on peut d'ailleurs, en un certain sens, considérer comme conforme à l'esprit de la science moderne et c'est là sans doute qu'il faut chercher la raison vraie du succès qu'elle a obtenu. « Aucun objet, écrit Lange, ne peut être étudié scientifiquement s'il ne possède des caractères objectifs sur la nature desquels les différents observateurs s'entendent ou peuvent s'entendre; ce qui échappe à toute discussion, comme la perception des couleurs ou la sensation spécifique de l'effroi ou de la colère, est par la même en dehors du domaine de la science. » Une science des émotions ne sera donc pas possible tant que l'on n'aura pas découvert un équivalent objectif de l'émotion. C'est la méthode générale qui a permis à la science moderne de se constituer il n'est donc pas surprenant que la théorie physiologique du sentiment ait été formulée pour la première fois, avec une rigueur absolue, par Descartes et ses successeurs immédiats, c'est-à-dire parles mêmes penseurs qui ont défini philosophiquement la notion du mécanisme universel. Puis la théorie a été oubliée, et il a fallu attendre que l'hypothèse mécaniste se fût appliquée successivement, dans le détail, à tous les domaines de la connaissance, pour que la théorie physiologique, ou mécaniste, du sentiment fût découverte à nouveau par deux penseurs qui travaillaient loin l'un de l'autre, chacun dans l'ignorance des recherches de l'autre, et qui ne connaissaient, ni l'un ni l'autre, la théorie cartésienne. Nous appelons théorie intellectualiste du sentiment la théorie qui considère l'existence d'une idée comme la condition nécessaire et suffisante de l'apparition d'un sentiment, — théorie physiologique, celle qui considère comme condition de l'apparition du sentiment l'existence d'une modification de l'organisme physiologique, et nous demandons: 1° dans quelle mesure la théorie physiologique est susceptible de recevoir une détermination suffisante pour constituer une extension légitime de la physique mécaniste, quelle en est la valeur scientifique; 2° dans quelle mesure elle constitue un progrès sur la théorie intellectualiste, quelle en est la valeur philosophique.


I

Si l'on veut attribuer à la théorie physiologique des sentiments une valeur scientifique, il faut lui donner un caractère défini, ne pas se borner à cette affirmation générale qu'il existe un équivalent mécanique des émotions, mais dire quel est cet équivalent. Suffira-t-il donc, pour dénier à la théorie toute valeur scientifique, de se prévaloir du fait que la théorie a déjà subi des variations nombreuses, et qu'à vrai dire chaque défenseur de l'hypothèse en a donné une exposition différente? Ce serait, en réalité, une méthode de réfutation trop aisée, car il faudrait d'abord avoir su distinguer, dans ces expositions diverses, les éléments moins essentiels, susceptibles de varier sans que la théorie soit compromise, et les éléments essentiels, vraiment constitutifs de la théorie. — Descartes, par exemple, semble donner pour équivalent mécanique aux « passions de l'âme » les réactions du grand sympathique: « Sitôt, écrit-il, que la joie spirituelle (joie qui est purement intellectuelle et tellement indépendante des émotions du corps que les stoïques n'ont pu la dénier à leur sage, bien qu'ils aient voulu qu'il fût exempt de toute passion) vient de l'entendement en l'imagination, elle fait que les esprits coulent du cerveau vers les muscles qui sont autour du cœur, et là excitent le mouvement des nerfs, par lequel est excité un autre mouvement dans le cerveau qui donne à l'âme le sentiment ou la passion de la joie. » Mais, d'autre part, Malebranche rattache les émotions aux réactions du système vaso-moteur, des « nerfs qui environnent les artères, tant celles qui montent au cerveau que celles qui conduisent le sang à toutes les autres parties » et Lange, après deux siècles écoulés, se rallie à l'opinion de Malebranche. Et la théorie de Lange elle-même n'a pas été sans soulever la discussion. Lange avait conçu l'espoir d'établir enfin une classification méthodique des émotions, fondée sur l'observation de leurs caractères objectifs; quelques-uns de ses disciples avaient cru, par exemple, pouvoir établir une distinction primordiale entre les émotions qui sont accompagnées de vaso-constriction, d'une part, et, d'autre part, celles qui s'accompagnent d'une vaso-dilatation. Or, si l'on en croit Binet, dont les observations paraissent méthodiques et attentives, toutes les émotions sans exception seraient accompagnées de vaso-constrictions, et accéléreraient la respiration et le cœur: ce n'est pas à dire d'ailleurs que Binet s'en tienne à ces conclusions négatives, puisqu'il croit de plus pouvoir noter, en finissant, certaines relations fixes de concomitance entre les variations des émotions et celles du pouls capillaire. De même encore, Lange compte sur sa théorie vaso-motrice pour permettre une localisation cérébrale des émotions, et croit pouvoir placer le siège des émotions dans « le centre vaso-moteur, groupe de cellules qui régularise l'innervation des cellules ». Bien au contraire, selon William James, la marque distinctive de la théorie nouvelle, c'est précisément qu'elle n'exige pas l'attribution au sentiment d'un centre cérébral distinct: « Rapides comme les courants réflexes traversent les canaux prédisposés, altèrent la condition des muscles, de la peau et des viscères, et ces altérations perçues, comme l'objet original, en autant de parties différentes de l'écorce cérébrale, se combinent avec lui dans la conscience et le font passer de l'état d'objet simplement appréhendé à l'état d'objet émotivement senti. » C'est à la définition de la théorie proposée par James que nous nous tiendrons, parce qu'elle nous paraît la plus large de toutes, la mieux faite pour retenir l'élément commun à toutes les théories physiologiques du sentiment. Toutes aboutissent à cette formule: le sentiment est la conscience d'une réaction organique. Essayons de rendre la formule plus claire par une comparaison et par un exemple. J'entends un son, je vois une couleur; j'en dois conclure qu'une ondulation soit de l'air, soit de l'éther des physiciens, a impressionné mon organisme. J'éprouve de la colère, de la tristesse; j'en dois conclure, en raisonnant d'une façon semblable, aux termes de la nouvelle théorie, que mon organisme a réagi sur l'impression extérieure, de telle ou telle manière déterminée, et que cette réaction est la cause même de l'émotion ressentie.

La théorie physiologique des émotions est donc la conséquence directe de la théorie de l'acte réflexe: elle permettrait, si elle était vraie, de mettre dans les phénomènes de la vie consciente une symétrie correspondante à celle que la théorie des réflexes a mise dans les actions et réactions du système nerveux. Au mouvement centripète, qui commence avec l'impression périphérique pour aboutir au centre, correspondrait la sensation au mouvement centrifuge, qui commence au centre pour aboutir à la réaction périphérique, correspondrait le sentiment ou l'émotion. Mais, pour que cette thèse présentât un caractère scientifique, il faudrait qu'elle fût susceptible d'une vérification expérimentale: on essaiera effectivement de voir s'il suffit de provoquer la réaction organique pour provoquer l'apparition du sentiment, et de la supprimer pour abolir le sentiment. Alors, semble-t-il, la théorie serait démontrée expérimentalement. Seulement la question est de savoir si la simplicité apparente de la méthode n'est pas de nature à faire illusion sur la possibilité de réaliser l'expérience. Est-il possible, d'une part, d'instituer des expériences physiologiques assez rigoureuses pour être assuré qu'en provoquant ou en supprimant la réaction organique, on ne provoque pas, ou l'on ne supprime pas d'autres phénomènes insaisissables pour l'expérimentateur, et qui pourraient bien cependant être la cause réelle de l'émotion? Et, d'autre part, en admettant que cette difficulté peut être surmontée, est-ce que la théorie de l'action réflexe, postulée en quelque sorte par la théorie physiologique des émotions, n'est pas, au moins sous la forme simplifiée et schématique où nous l'avons exposée, impuissante à rendre compte de la complexité des phénomènes psychiques et physiologiques?

Admettons d'abord la théorie de l'action réflexe est-il possible de démontrer expérimentalement, en se plaçant ce point de vue, que la cause de l'émotion, c'est la réaction organique? A en croire Lange, non seulement l'expérience est possible, mais encore elle est de sens commun. « Il n'est peut-être pas aussi facile qu'on le pense, écrit Lange, de tracer une ligne de démarcation précise entre les causes matérielles et les causes psychiques des émotions: si nous cherchons à analyser la différence physiologique, nous voyons qu'elle se résout physiologiquement en quelque chose d'irréel et nous glisse entre les doigts. » Effectivement, un même sentiment, comme le sentiment de la peur, se présente à nous, dans tous les cas, accompagné d'un même phénomène physiologique, tel que, par exemple, le frisson. Mais tout le monde admet que le frisson tantôt est accompagné de l'idée d'un péril menaçant, tantôt au contraire n'a d'autre cause qu'une impression de froid, et engendre seulement plus tard un sentiment de dépression mentale et de crainte. Donc la condition nécessaire et suffisante pour que l'émotion se produise, ce n'est pas l'opération intellectuelle qui l'accompagne quelquefois mais non toujours, c'est la réaction physiologique qui l'accompagne toujours. — Le raisonnement serait concluant s'il ne reposait sur des prémisses expérimentales qui sont discutables, s'il ne se mêlait, aux expériences qu'il suppose, un élément subjectif dont l'interprétation appartient non pas au physiologiste mais au psychologue. On affirme que, dans certains cas, la représentation, que l'on croyait nécessaire à la production de l'émotion, fait défaut. Or il est évident que la représentation, et même, si l'on veut, l'équivalent cérébral de la représentation, sont insaisissables en ce cas à l'expérimentation physiologique: l'expérimentateur ne sait, et ne peut savoir qu'une chose, à savoir qu'en donnant le frisson il a provoqué un sentiment de crainte. Mais est-il certain qu'en ce cas même, dans l'intervalle, la représentation ait été absente? Si, réellement présente, elle était seulement invisible en raison des conditions de l'expérience, peut-être faudrait-il retourner la proposition de Lange, et dire qu' « entre les causes matérielles et les causes psychiques des émotions, si nous cherchons à analyser la différence psychologique, nous voyons qu'elle se résout psychologiquement en quelque chose d'irréel et nous glisse entre les doigts. »


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