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Savants et philosophes (II) - Partie 1

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Le parallèle dont nous avons parlé dans le numéro précédent est à la fois curieux et suggestif. Comme en Grèce, l'art de construire les ponts est né dans les sanctuaires nationaux, et comme à Rome la construction des ponts était la fonction d'un collège de prêtres, il en résulte que, puisqu'à cette époque bâtir un pont était la plus difficile des entreprises, elle tomba tout naturellement aux mains de ceux qui étaient réputés posséder les connaissances les plus profondes et l'habileté la plus grande : les prêtres. Et, probablement, le rapport qui existait entre le clergé et cette partie de la science appliquée fut augmenté par l'apparence surnaturelle de l'arche, une structure qui doit avoir paru incompréhensible au peuple. Mais, de même qu'en science et en philosophie les Romains furent les élèves des Grecs, il est possible donc qu'un parallèle soit né de là entre une certaine fonction du philosophe en Grèce et une autre qu'il exerçait à Rome.

« Le philosophe habitait généralement une vaste maison, où il agissait tout à fait comme un chapelain particulier, instruisant dans la morale ceux qui le désiraient et assistant à leur lit de mort les membres de la famille. »

Très vraisemblablement, la morale et les consolations que nous venons d'indiquer, étaient plus ou moins reliées à des idées théologiques dérivées. Mais, même s'il n'en était pas ainsi, la fonction apparaît comme à demi cléricale.

Pendant ces siècles de ténèbres, qui suivirent la chute de l'Empire romain, il n'exista rien qui méritât le nom de science. Mais lorsque, au fur et à mesure de la réorganisation graduelle, la genèse de la science recommença, ce fut comme jadis, par les hommes cultivés par les prêtres. Ce n'était pas, à la vérité, une genèse de novo, mais bien une genèse qui avait pour point de départ les connaissances, les idées et les méthodes pratiquées par les civilisations antérieures.

C'est de celles-là, enterrées depuis longtemps, qu'elle ressuscitait dans les monastères. Dans sa Science et Littérature au moyen âge, Lacroix écrit :

« A la mort de Charlemagne, les sciences exactes, qui avaient fleuri quelque temps à sa cour, semblèrent se renfermer dans la réclusion des monastères. L'ordre de saint Benoît s'était déjà fait un monopole des sciences exactes, qui étaient tenues en grand honneur à l'abbaye du Mont-Cassin, en Italie; de Saint Martin, à Tours ; de Saint-Arnolphe, à Metz; de Saint-Gall, en Suisse; de Prin, en Bavière ; de Cantorbéry, en Angleterre, etc. »

Il y a à noter ici un parallélisme significatif. Nous avons vu que dans l'Inde, en Assyrie et en Égypte, les premiers pas dans la science avaient été faits au service des besoins religieux. Leur premier but avait été de régler les dates des sacrifices religieux et d'éviter ainsi d'offenser les dieux. Et maintenant, chose curieuse, les annales du moyen âge nous montrent que, chez les peuples chrétiens, on fit d'abord appel à la science pour fixer la date de Pâques.

Il est à peine besoin de faire ressortir comment sur le continent, aux époques primitives, le monopole de la science et de la philosophie demeura aux prêtres. Les dogmes philosophiques courants, pendant ces jours sombres, étaient supplémentaires des dogmes théologiques courants et leur étaient subordonnés. Quand, sous le règne de Charlemagne, la vie intellectuelle commença, elle eut pour point de départ l'établissement d'écoles, en relations avec toutes les abbayes du royaume. Ces écoles, dirigées d'après la règle ecclésiastique, devinrent éventuellement les centres de la science en même temps que de la philosophie. La philosophie, qui était la scolastique, ne faisait qu'un avec la théologie autorisée ; et la science — la géométrie, l'arithmétique, l'astronomie et la musique — était comprise de façon à ne jamais entrer en conflit avec elle. Dans leur nature et dans leur action à la fois, la philosophie et la science de cette époque ne différaient de la théologie, que de façon presque infinitésimale. La différenciation commençait à peine. Et l'identification, si longtemps continuée, de ceux qui cultivaient la philosophie et la science, avec ceux qui cultivaient la théologie, apparaît dans les noms familiers des principaux scolastiques, Guillaume de Champeaux, Abélard, Albert le Grand, Thomas d'Aquin. On peut y ajouter ce fait notable, que l'indépendance du dogme théologique, telle qu'on la croyait impliquée dans la doctrine des Nominalistes, fut condamnée à la fois par le pape et par l'autorité ecclésiastique secondaire. La différenciation ne s'effectua que lentement et avec résistance.

En Angleterre, l'identité n'apparaît pas moins claire du prêtre avec le philosophe et le savant. Kemble écrit à propos du clergé saxon : « Ils se distinguaient honorablement par la possession d'arts et de connaissances qu'on n'eût pas trouvés dans les autres classes. C'est à eux que l'Angleterre doit les calculs les plus minutieux qui ont permis de déterminer exactement les divisions du temps et des saisons. »

Le premier exemple nous est fourni par Bède, un moine qui, outre des ouvrages d'une autre nature, écrivit un livre sur La Nature des choses, dans lequel il a, pour ainsi dire, réuni toutes les connaissances scientifiques de son temps. On peut nommer ensuite Dicutt, moine irlandais qui écrivit sur la géographie. Puis vient l'archevêque Dunstan.

« Il était extrêmement habile dans beaucoup d'arts libéraux et entre autres dans l'art d'affiner et de forger les métaux. Comme ces différentes qualifications étaient fort au-dessus du génie du siècle dans lequel il vivait, il s'acquit d'abord le nom de sorcier, puis celui de saint. »

Bien qu'immédiatement après la conquête aient vécu deux adeptes de la science qui paraissent n'avoir pas été des prêtres, — Gerland et Athelard de Bath, — il faut néanmoins faire remarquer, au sujet du premier, que sa science se dévoua au but essentiellement religieux d'établir un Comput ou calcul de Pâques ; et, au sujet du second, qu'il acquit ses connaissances scientifiques pendant un voyage en Orient et ne saurait, en conséquence, être considéré comme une manifestation du développement indigène. Sous le règne de Richard Ier florissait l'abbé Neckam, qui écrivit un traité scientifique en vers latins, et l'abbé Giraldus Cambrensis, qui était un topographe.

Sous le roi Jean, nous avons l'évêque Grosseteste, un écrivain de sciences physiques, et, sous le règne suivant, vient le moine franciscain Roger Bacon, dont la réputation scientifique est familière à tous. Le xve siècle nous offre, parmi ses prêtres qui étaient en même temps des savants, John Lydgate, surtout connu pour ses poésies.

Si nous nous retournons pour examiner quels furent ceux qui s'adonnèrent les premiers à la science des sciences, la philosophie, le même rapport nous apparaît. Dans l'ancienne période anglaise, vivait Scot Érigène, un philosophe ecclésiastique dont la philosophie était théologique jusque dans ses fondements. Après un long intervalle, celui que nous retrouvons dans la même classe est le prieur Henry de Huntingdon qui, en tant que moraliste, proposa d'autres motifs que les commandements divins comme règle de conduite. Puis Vint l'évêque Jean de Salisbury qui, outre qu'il était rangé parmi ceux qui écrivent sur la morale, l'était aussi et plus distinctement parmi ceux qui écrivaient sur la philosophie des anciens. Grosseteste ajouta à la philosophie physique la philosophie mentale, comme le fit également Roger Bacon.

Rapprochés de cette circonstance qu'au moyen âge on comptait à peine quelques laïques dévoués aux études de cette nature, les faits ci-dessus mentionnés suffisent à montrer que, dans l'Europe chrétienne comme dans l'Orient païen, le savant et le philosophe étaient d'origine ecclésiastique. Les preuves inductives paraissent inutiles si nous nous souvenons qu'aux temps de la féodalité et aux époques antérieures, la guerre et la chasse étaient considérées par les classes dirigeantes comme les seules occupations honorables. Ne sachant eux-mêmes ni lire ni écrire, les nobles tenaient à ce que l'instruction fût abandonnée aux enfants des classes moyennes. Et, comme cette instruction était inaccessible aux masses, il s'ensuit nécessairement que la classe des prêtres était la seule à laquelle se limitât la culture mentale de toute nature, y compris la culture scientifique et philosophique.


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