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Le sentiment d'obligation morale - Partie 3

(Revue de métaphysique et de morale

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IV

On résoudra comme la précédente la question connexe de la valeur et de l'usage possible du plaisir et de la peine comme signes de la moralité. La croyance morale est en elle-même indifférente à toute émotion, plaisir ou peine. Sans doute, en traitant la croyance morale comme une pensée ou un système de pensées à priori, on n'exclut pas par là cette science de la vie individuelle ou sociale qui peut se définir un calcul des plaisirs ou des intérêts. La morale est la science des fins, la science de ce que l'on veut invinciblement, la science de l'ordre idéal de la vie. Elle est donc une partie seulement de la science pratique, de la science générale de la vie, mais elle en est la partie dominante, régulatrice. Elle ne méconnaît pas qu'un individu, une société puissent légitimement chercher leur intérêt, mais elle seule peut déterminer à quelles conditions. Elle subordonne la recherche des plaisirs, des intérêts, à celle des fins idéales. L'honnête homme ne se pose donc pas la question du plaisir et de la peine, ou il est décidé, le cas échéant, à ne pas se la poser. Il peut parfois — pour s'encourager par cette contemplation à des luttes nouvelles — se donner le spectacle des plus purs moments de sa vie. Mais même ce plaisir de choix n'est pas son but. Le géomètre cherche la vérité géométrique, il ne se demande pas si la géométrie le récompensera de ses peines ou si elle contribue à promouvoir sa vie, ou celle de l'espèce. L'artiste ou le savant ne font pas le calcul de leurs plaisirs, ils agissent, ils travaillent. L'honnête homme est un homme d'action comme tout penseur. L'honnête homme veut avant tout la vérité, non la vie.

Une croyance dès lors ne compte pas si elle est uniquement inspirée par l'amour, la colère, la haine, etc. A ce point de vue les conditions de la certitude, morale ne sont pas autres que celles d'une certitude quelle qu'elle soit. On n'est pas un savant si on n'est capable de sang-froid. Une croyance est suspecte dont les partisans sont ordinairement dans un état d'excitation qui exclut la possession de soi.

Si la science morale ne se préoccupe pas de nos émotions, cependant la capacité pour la souffrance est, en un sens, le signe d'une vie morale. Il y a peu de chance pour qu'une doctrine raisonnable soit acceptée de tous dès l'abord en morale pas plus qu'ailleurs, qu'elle soit la vérité même, la vérité vraie. Car la volonté, l'effort sont douloureux et celui de la pensée plus que tout autre; notre tendance naturelle est de vivre notre vie sans la penser. Par suite, la souffrance, la mort restent les grands témoignages d'une croyance vivante. Il n'y a pas de foi vraie qui n'ait eu ses apôtres, ses martyrs.

Pour la même raison on peut dire que le désintéressement est un signe ordinaire de la moralité. Sans doute on peut se dévouer aux autres par intérêt personnel. Il y a des défenseurs de causes très générales qui s'y attachent par paresse ou lâcheté, par la peur des devoirs précis, limités. Il est vrai d'autre part qu'on excuse, que l'on justifie même l'égoïsme intellectuel des génies. On irait jusqu'à avouer que leur situation hors de l'humanité leur crée des devoirs hors de l'humanité. On peut prétendre que même le commun des hommes doit en certains cas ne songer qu'à lui, rien qu'à lui. Mais tout homme sincère reconnaîtra que ces devoirs sont rares. Si nous pouvons être égoïstes avec désintéressement et décider impersonnellement en notre faveur, cela est plus difficile. Les dispositions égoïstes sont plus communes et plus fortes que les altruistes, et risquent davantage de nous aveugler sur la vérité. La vie d'un homme peut être plus importante que celle de tout un peuple, dit quelque part Descartes. Cela est en effet possible. Un chef d'armée, un chef d'État doivent ménager leur vie. A tout homme dans telle situation ses amis pourront conseiller de ne pas s'exposer. Sans doute. Mais qu'on attende au moins que les autres vous disent cela. On a un intérêt trop visible à se le dire soi-même. Il faut donc se méfier de nos jugements moraux quand ils concernent ou nous-même ou ceux que nous aimons. Ainsi l'indifférence, ou la souffrance, semblent être les signes presque infaillibles de la moralité.

Il serait cependant absurde de ne tenir pour morales que les actions indifférentes ou douloureuses pour la sensibilité rebelle. Le sacrifice, la douleur n'ont pas de valeur en soi. Il est des hommes dont l'activité rationnelle se développe en émotions joyeuses. Il importe peu si ces émotions expriment des pensées. Le signe d'une croyance forte est aussi bien la joie qui naît de son développement naturel que la capacité de résister et de souffrir. Il en est au contraire dont l'activité s'exprime en images et en actes indifférents. Il est possible que ceux-là aient plus de chances de s'élever à la vérité. Ce n'est pas une raison cependant pour identifier le calme et la raison. La sottise, la lâcheté consciente ou inconsciente ont des allures parfois sages, méthodiques. Il y a au contraire de saintes colères et les haines vigoureuses ont toujours été la marque des âmes vertueuses. Ne prenons pas le signe pour la chose signifiée. Quel que soit le tempérament d'un homme, du moment que vous pouvez rattacher ses actes à une pensée, au moins à une intention, à un parti pris de penser, il est honnête ou veut l'être. Que Flaubert ait peiné sur son œuvre, que V. Hugo ait enfanté dans la joie, cela ne fait leur œuvre ni plus ni moins belle. Une pensée morale se caractérise en elle-même comme toute autre pensée. Les hommes étant en général plus occupés de leurs passions et de leurs relations avec les hommes que de pensées spéculatives, il est à vrai dire essentiel de connaître le tempérament psychologique ou même physiologique de quiconque juge des choses morales. Mais cela n'est utile que comme un moyen de s'assurer de l'impartialité du témoin. On peut seulement dire que l'homme n'étant pas naturellement raisonnable, il y a lieu de croire qu'une expérience morale qui s'harmonise trop bien avec les intérêts d'un individu ou d'une classe est en général mal faite. Le sentiment du devoir, la capacité de souffrir, de se désintéresser, peuvent servir à désigner extérieurement une vie morale. Ils ne la constituent pas.


V

Une conclusion importante résulte de ce qui précède. Il y a une science rationnelle de la conduite, et par suite une valeur objective des actes indépendante du sentiment que nous avons d'y être plus ou moins strictement obligés. Cette idée que nous aurons occasion de développer dans l'ouvrage annoncé plus haut et que nous justifierons là plus complètement peut déjà se déduire des analyses que nous venons d'esquisser. Plaçons-nous pour le montrer au double point de vue de l'idéal que poursuit l'honnête homme et de ses moyens d'action: de l'idéal d'abord. Mon sentiment du devoir peut continuer à s'attacher à des croyances morales que je tiens désormais pour fausses. Le sentiment de rationalité pratique, qui me révèle la vérité morale, est aussi indépendant que peut l'être le sentiment de rationalité théorique, par lequel je reconnais une vérité scientifique, de l'effort que je fais pour la découvrir. C'est une tendance naturelle à l'homme qui élève spontanément tous ses sentiments, l'absolu de mesurer la valeur des choses à la peine qu'il se donne pour les conquérir: c'est pourquoi on prise si haut les qualités que l'on n'a pas. Nous risquons à cause de cela de mesurer la valeur morale de nos actions à l'intensité du sentiment du devoir. Les puritains, les piétistes sont plus préoccupés de l'obligation que de la vérité morale. Il s'agit de savoir non ce que je dois mais ce que je veux en définitive plus que tout au monde, quand je me place dans une attitude impersonnelle. Une conscience morale n'aboutit pas à la formule: je dois faire ceci, mais à la formule: ceci est à faire. L'honnête homme se sert du sentiment de l'obligation, de la souffrance comme de signes — parmi bien d'autres — du seul sentiment qui nous fixe le sentiment de rationalité pratique. Le sentiment du devoir ne me révèle pas nécessairement l'idéal moral; me révèle-t-il davantage ma puissance?

La souffrance, l'effort, le sentiment du devoir me révéleront sans doute ce que je peux plus que ce que je veux. J'ai par ma conscience le sentiment de ma puissance ou de mon impuissance. Mais ce sentiment n'est qu'un élément d'appréciation très faillible, et à confronter avec d'autres. Je connais ma puissance par mes actes passés ou inconscients, par ce que les autres pensent de moi, par ce que je sais en général de la nature humaine, au moins autant que par le témoignage de ma conscience. Juger de ma force morale par ma conscience, serait faire comme le médecin qui utiliserait pour son diagnostic uniquement la douleur du malade.

On pourrait étendre les mêmes conclusions à ce qu'on appelle les sentiments moraux, sentiments de respect, de mépris, etc., qu'on appellerait mieux des jugements accompagnés de sentiments concernant la moralité de l'agent moral. Les consciences modernes semblent attacher à l'intention morale comme telle une valeur particulière. Mais quoi qu'on pense de cette conception, les jugements relatifs à la valeur de l'acte doivent être profondément distingués des jugements relatifs à la valeur de l'agent. D'une façon générale on peut dire qu'il faut distinguer la science générale des fins rationnelles, la science de la vérité et de l'action morales de la science des croyances relatives à l'agent moral, croyance au devoir, à la liberté, sentiments moraux, etc. La science morale objective utilise toutes ces données subjectives. Mais elle se sert de bien d'autres moyens encore pour aboutir au critère moral ultime, à la conscience impersonnelle de nos préférences idéales.


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