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Physiologie et psychologie du rire - Partie 3

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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Comme nous le disions dans cette Revue même, à l'occasion du livre de Darwin sur l'Expression des sentiments, la véritable cause du rire est que la plupart de nos associations d'idées sont fondées sur les liaisons accidentelles bien qu'ordinaires des faits, au lieu d'être fondées sur des liaisons nécessaires et universelles. Il en résulte que nous prenons souvent une qualité pour signe de certaines autres qui coexistent en effet avec elle dans un grand nombre de cas, mais se trouve justement, dans le cas risible, coexister avec une qualité contradictoire. Nous rions quand nous voyons un homme de petite taille se baisser pour passer sous une porte, parce qu'il fait un geste qui suggère ordinairement en nous l'idée de haute taille et qu'en même temps nous voyons qu'il est petit. Nous sommes dans le même moment portés à faire entrer, dans notre conception de cet homme, les idées contradictoires de grande et de petite taille, et un éclat de rire vient exprimer l'inutilité de notre effort.

Revenons au chatouillement et à l'attente trompée. Lorsqu'on nous promène la main sur la peau, la direction et la vitesse des mouvements antérieurs nous font prévoir de nouveaux attouchements à telle place, à tel moment. Cette prévision prend la forme d'une conception. Si par suite des changements qui sont, comme nous l'avons vu, les conditions d'un chatouillement efficace, l'attouchement se réalise à une autre place, à un autre moment, ou même ne se réalise pas du tout, la conception qui accompagne l'attente se trouve en contradiction avec les données nouvelles que les perceptions successives tendent à y faire entrer, et la conscience devient le théâtre de notions qui se rencontrent et s'excluent. Quand, au contraire, les attouchements se produisent aux lieux et aux moments où ils sont attendus, leur conception, au lieu d'être heurtée, se trouve confirmée par les perceptions, et aucun rire ne se produit. On fait rire tous les jours les enfants en leur montrant sur leurs vêtements une tache qui n'y existe point; c'est exactement comme si on les chatouillait ils s'attendent à une perception et ils en reçoivent une autre. Quand, en jouant avec un jeune chien, on fait le geste de le tirer par une oreille et qu'on le tire réellement par l'autre, nous sommes persuadé qu'on éveille dans son entendement les mêmes phénomènes qui, chez l'homme, s'expriment par le rire; mais le superflu de force qui, chez nous, se dépense en contractions du diaphragme, se transforme chez le chien, par suite de différences d'organisation, en mouvements de la queue, en bonds, ou en une sorte de grognement joyeux qui n'est déjà pas si éloigné du rire. « Ridendi quoque ratio, » disait Lactance (Institutiones 1. III, c. x), « apparet in ceteris animalibus aliqua, cum, demulsis auribus, contractoque rictu et oculis in lasciviam resolutis, aut homini alludunt, aut suis quisque conjugibus ac foetibus propriis. »

Parmi les faits visibles, ceux qui peuvent être avec le plus d'exactitude rapprochés du chatouillement et impliquent une attente déçue sont ceux qui se rapportent à des mouvements. Un homme se prépare à franchir un fossé; nous le voyons prendre son élan; sous l'influence de l'association des idées, notre imagination nous le montre déjà arrivé sur l'autre bord; mais dans le même moment nous le voyons réellement tombé dans la boue; les deux conceptions opposées se heurtent dans notre esprit et nous éclatons de rire. Certaines grimaces qui ne sont que des mouvements du corps et de la physionomie sont plaisantes pour la même raison les circonstances, les paroles d'une personne nous font attendre d'elle certains gestes, et elle exécute devant nous les gestes précisément opposés; elle nous dit en pleurant qu'elle est contente, ou en dansant qu'elle est triste. Les comédiens du Théâtre-Français, quand ils remplissent le rôle de Gros-René du Dépit amoureux, et qu'ils arrivent à ce passage où la femme est comparée a la mer:

Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît,
Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroît,
Vient à se courroucer, te vent souffle et ravage,
Les flots contre les flots font un remue-ménage
Horrible et le vaisseau, malgré le nautonier,
Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier.

ne manquent jamais de lever le bras vers le ciel en prononçant le mot cave, et de l'abaisser vers la terre en parlant de grenier, et cette incompatibilité des gestes avec les paroles produit sur les spectateurs absolument le même effet que le chatouillement.

On voit qu'il était vraiment impossible d'expliquer le rire, même dans le cas du chatouillement, avec le seul secours de l'observation physiologique. Si le docteur Hecker tenait à étudier des cas de rire complètement détachés de tout phénomène intellectuel, il les aurait plutôt trouvés dans un petit nombre de faits qui sont du domaine pathologique, et qui malheureusement paraissent d'une constatation difficile. On peut observer des mouvements semblables à ceux du rire dans des cas d'asphyxie, d'hystérie, d'épilepsie. Suivant les anciens, l'ingestion de certains sucs (Ranunculus sardonicus), la piqûre de certains insectes, produisaient également le même effet. J. J. Rousseau (art. Musique de son Dictionnaire) parle d'une dame de Paris qui ne pouvait entendre quelque musique que ce soit sans être saisie d'un rire convulsif. Hippocrate avait déjà observé, et il a été confirmé par le témoignage de plusieurs médecins, que certaines blessures du diaphragme s'accompagnent d'un rire douloureux. Nous avons rencontré dans Vivès une observation singulière « Toutes les fois qu'après une longue abstinence je me mets à manger, je ne puis, à la première et à la seconde bouchée d'aliments, m'empêcher de rire. » (De anima, 1. III.). Quant au protoxyde d'azote, que l'on appelle gaz hilarant, nous avons essayé son action sur nous-mêmes en prolongeant l'expérience jusqu'à l'anesthésie complète; nous avons simplement ressenti une sorte de bien-être, une disposition à la gaieté, mais sans aller jusqu'à l'éclat de rire.

Dans l'immense majorité des cas, le rire n'est point, comme le prétend le docteur Hecker, l'expression d'un sentiment en partie agréable, en partie désagréable. Ce sentiment est d'ordinaire un sentiment de plaisir pur et même très vif, parce qu'il s'accompagne de la conscience d'une double excitation, et que le plaisir consiste précisément à sentir une augmentation dans l'ensemble des forces qui constituent notre individualité consciente. S'il en était autrement, verrait-on les hommes rechercher avec tant d'avidité les occasions de rire? Il arrive cependant que, dans certaines circonstances, un objet, en même temps qu'il est risible, est contraire à nos désirs et nous cause par conséquent une peine morale; nous ne pouvons en ce cas nous empêcher de rire, parce que le choc du risible se produit quand même dans l'entendement; mais si le plaisir causé par cette excitation intellectuelle n'est pas suffisant pour faire compensation à la douleur que l'objet nous cause pour d'autres motifs, l'impression totale peut rester, en définitive, un sentiment pénible. C'est ce que l'on appelle le rire jaune, le rire amer. Le rire de l'humour est causé aussi par des objets qui renferment toutes les conditions du risible et sont en même temps de nature à nous attrister. Le plaisir du rire passe, la tristesse subsiste.


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