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Physiologie et psychologie du rire - Partie 2

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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II

L'analyse psychologique que le docteur Hecker a présentée du risible est encore, selon nous, beaucoup moins heureuse que son analyse physiologique.

Il tombe d'abord dans une confusion où se sont laissé entraîner tous les esthéticiens des écoles de Schelling et de Hegel. Il identifie le risible avec le comique. L'erreur pourra paraître peu importante mais, comme elle est devenue très commune en Allemagne, il est bon de la signaler. Le comique est simplement ce qui convient à la comédie. Or, les mots de comédie et de tragédie doivent leur origine aux circonstances historiques qui ont accompagné la naissance de deux grands genres dramatiques; bien plus qu'aux caractères qui les distinguent ou aux éléments dont ils se composent, la désignation de comique a été étendue dans la suite aux différents poèmes qui, sous une forme différente, mettent en œuvre la même matière que le drame comique il y a des épopées comiques, la poésie lyrique a ses productions comiques. L'analogie rend légitime cette extension du terme, mais elle est impuissante à justifier son emploi pour désigner proprement ce qui cause le rire. Beaucoup de choses risibles ne conviennent pas à la comédie, et celle-ci ne renferme pas nécessairement des choses qui fassent rire. Si par suite des conditions matérielles qui découlent de sa nature et de sa fin, elle doit souvent rencontrer le rire sur sa route et s'en servir comme d'un instrument; elle ne se le propose pas exclusivement pour but et peut à la rigueur se passer de lui. Si nous voulions donner des exemples, les comédies où il ne se trouve pas un seul mot pour rire ne font pas défaut sur le théâtre contemporain et d'un autre côté, la poésie romantique nous offre fréquemment des traits ou des situations risibles au milieu d'un drame ou d'une tragédie, les chefs-d'œuvre de Shakespeare sont dans ce cas. Le comique est quelque chose de permanent, de continu, il appartient à l'ensemble d'une œuvre, à la totalité d'un caractère. Le risible est, au contraire, quelque chose de momentané, c'est la qualité d'une action particulière, d'un trait, d'une parole, d'un geste, d'une saillie. Une pièce comique fait rire à certains passages un caractère comique fait rire à certains moments. Le comique est le nom d'un genre poétique le sentiment du risible est un mode particulier de la sensibilité. L'étude du comique appartient à la théorie de l'art; celle des causes du rire, à la science du plaisir et de la douleur. Le traité de Cailhava sur L'art de la comédie, et celui des Causes physiques et morales du rire, par Poinsinet de Sivry, peuvent, quelque imparfaits qu'ils soient l'un et l'autre, donner une idée assez exacte de cette différence. Dans l'Encyclopédie et dans les Éléments de littérature, Marmontel consacre avec raison deux articles distincts aux deux théories du comique et du plaisant. C'est pour avoir méconnu cette distinction que les esthéticiens des écoles de Schelling et de Hegel, trop préoccupés d'introduire partout l'identité et d'établir une correspondance rigoureuse entre les formes de l'art et les modes de la sensibilité, ont, sous le titre du comique, traité de la nature et des applications du rire, et associé deux théories incompatibles. C'est encore la même erreur qui a conduit l'un deux, Zeising, à trouver comique l'excellente définition qu'un maître de la grande époque, Schiller, avait donnée du comique.

Une autre confusion du docteur Hecker, plus grave encore parce qu'elle implique une erreur d'analyse, est celle qui consiste à présenter le spirituel (Witz) comme une des espèces du risible. L'esprit consiste à découvrir des rapports nouveaux entre des objets qui paraissaient plus ou moins éloignés. Les traits d'esprit peuvent être en même temps risibles; mais très souvent ils sont sérieux. D'ordinaire, ils font venir le sourire sur les lèvres, comme tout ce qui est agréable mais le sourire n'est pas la même chose que le rire. Quand Pascal dit que « l'homme est un roseau, le plus faible de la nature; mais un roseau pensant », c'est un trait d'esprit qui est plus près du sublime que du risible, bien qu'il ne soit point d'une exactitude irréprochable. Voici maintenant un exemple de trait d'esprit risible: on exagérait devant une dame l'esprit d'un homme assez borné; « Oh oui! » dit-elle, « il doit en avoir beaucoup, car il n'en dépense guère ». Le spirituel consiste ici dans le rapprochement ingénieux de l'esprit et de l'argent; et le risible consiste à donner la preuve qu'un homme n'a point d'esprit en affirmant qu'il en a.

Quant à la théorie que le docteur Hecker donne du risible lui-même, nous pensons qu'elle paraîtra fort étrange à la plupart de nos lecteurs. Elle ferait consister le sentiment auquel correspond le rire dans une suite d'oscillations rapides entre une douleur et un plaisir. Si nous avons bien compris, ce serait la douleur qui s'accompagnerait, comme l'excitation de la peau dans le chatouillement, d'un abaissement du diaphragme, tandis que le plaisir produirait son soulèvement. Il faut avouer que s'il y a de la peine dans le sentiment du risible, cette peine-là ne laisse guère de traces dans la conscience et pourrait bien n'exister que dans l'imagination de notre auteur. Certes le rire, quand il est prolongé, laisse une certaine impression de fatigue, résultant d'un trouble apporté aux fonctions de respiration et de circulation, mais cette fatigue est une conséquence du rire, elle ne peut être considérée ni comme un de ses éléments, ni comme une de ses causes. C'est seulement dans les cas d'humour que l'on peut constater sous le rire une certaine tristesse; mais il ne serait même pas exact de dire que nous oscillons alors entre la tristesse et la gaieté car la tristesse subsiste d'une manière continue pendant toute la durée du rire qui prend, dans l'humour, un caractère d'amertume et de contrainte; le rire n'est plus alors qu'un phénomène intellectuel qui vient se superposer à une peine morale.

Suivant le docteur Hecker la peine proviendrait, dans le rire, de ce que nous apercevons une contradiction, soit entre les qualités d'un objet, soit entre les qualités de l'objet et nos propres idées. Quant au plaisir, il l'explique dans la plupart des cas par un sentiment d'orgueil que nous inspirerait l'absurdité de l'objet risible. C'est en revenir, en somme, à la théorie généralement attribuée à Hobbes, et qu'il serait plus juste de restituer à Platon, qui l'a soutenue le premier (Philèbe et république, liv.II). Un bossu, suivant Hecker, nous ferait de la peine parce qu'il est en contradiction avec notre idéal de la forme humaine, et en même temps, il nous fait plaisir parce qu'il nous donne à penser que nous ne partageons pas sa difformité. Un anachronisme serait désagréable par l'erreur de fait qu'il renferme et agréable en nous faisant sentir notre capacité de reconnaître cette erreur. Les aventures du baron de Munchhausen et les autres récits du même genre renfermeraient en eux-mêmes des contradictions plus ou moins désagréables et en même temps ils nous feraient apercevoir notre supériorité sur les imbéciles qui croient à de telles plaisanteries. Tout cela est chimérique; dans tous ces exemples, la conscience ne conserve pas plus de traces d'un mouvement d'orgueil que d'un sentiment pénible. Pour juger de notre supériorité relativement à l'objet risible, il faudrait avoir eu le temps de faire des réflexions sur nous-mêmes, et c'est ce qui ne serait guère possible pendant la durée de l'émotion du rire. On peut s'y livrer après avoir ri, mais une telle opération ne peut être une des causes du rire. D'un autre côté, il n'est pas exact de dire que toute contradiction soit un objet pénible à chaque instant; nous découvrons des erreurs, nous nous rendons compte d'une absurdité, et les opérations intellectuelles qui nous conduisent à apercevoir de tels défauts sont plutôt une source de plaisirs que de douleurs. C'est surtout lorsque la contradiction nous fait rire qu'elle est loin d'être pénible.

La contradiction ne nous fait rire que dans les cas où elle agit sur nous d'une manière particulière. Il ne faut pas que nous jugions de la contradiction, mais que nous la sentions ou plutôt que notre entendement même en soit le théâtre. Le jugement peut venir plus tard lorsque le rire a cessé. Il est certain qu'on ne peut arriver à réunir deux éléments contradictoires dans une seule conception, pas plus qu'on ne peut faire entrer deux corps dans un même lieu. Mais il peut se faire que deux forces distinctes tendent à pousser deux corps dans un même lieu de manière à produire un choc ou une succession de chocs de même des circonstances diverses peuvent déterminer l'entendement à essayer de faire entrer deux idées contradictoires dans l'unité d'une même conception; il en résulte une sorte de rencontre intellectuelle dont le rire est la traduction. Nous avons, dans notre traité des Causes du rire, montré que cette explication convenait à tous les faits possibles et nous n'avons pas eu besoin de recourir à de prétendues oscillations entre la douleur et l'orgueil.

Quand un objet présente des caractères que nous avons l'habitude de considérer comme les signes de certaine qualité et qu'en même temps nous découvrons par d'autres signes qu'il ne possède réellement pas cette qualité, nous rions, parce que nous sommes déterminés dans le même moment à nier et à affirmer une seule et même chose d'un seul objet. Cela est d'une réalisation impossible, mais le double effort n'en a pas moins existé. Or, comme aucune force ne peut se perdre, comme le double effort dont il est ici question n'a pu aboutir à un phénomène intellectuel, il faut bien qu'il se transforme en autre chose et se traduise au dehors par une dépense d'énergie musculaire. L'homme est conformé de telle façon que les forces cérébrales inutilisées dans le phénomène du rire deviennent une excitation du diaphragme. Comme la contraction prolongée de ce muscle entraverait d'une manière pénible la respiration, elle est en partie compensée par des aspirations plus ou moins profondes qui ne sont que la continuation très imparfaite des fonctions ordinaires, malgré le trouble accidentel du rire. Si l'excitation du diaphragme est tellement considérable qu'elle ne permette plus que des aspirations insuffisantes ou même les empêche presque complètement, on peut aller jusqu'à une sorte d'étouffement ou de suffocation; on se pâme de rire, il devient impossible d'avaler ou de prononcer une seule parole. Le rouge et la sueur montent au visage; les veines se gonflent et les yeux se remplissent de larmes par suite de la gêne de la respiration. De là l'expression de mourir de rire. Ce n'est qu'après avoir fait pénétrer à plusieurs reprises de l'air dans la poitrine par de profonds soupirs que l'équilibre se rétablit.


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