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Les conditions du bonheur et l'évolution humaine - Partie 1

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

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Le pessimisme est un problème à la mode. On s'en est beaucoup occupé, soit pour le défendre, soit pour le combattre; mais le sujet n'est pas épuisé et ne le sera peut-être jamais. Les considérations que je présente ici n'ont nullement pour but de résoudre définitivement la question, dont je ne veux examiner que quelques points. La valeur de la vie humaine ne peut en effet s'établir sans des raisonnements fondés sur un nombre incalculable de faits que personne ne connaît peut-être suffisamment encore, que je ne connais pas à coup sûr. S'il est déjà difficile et presque impossible pour chacun de nous de dire à peu près ce que vaut sa vie propre, à plus forte raison la difficultés augmente-t-elle ou l'impossibilité se montre-t-elle mieux quand il s'agit de porter un jugement sur la vie de l'humanité en général et non seulement sur la vie telle qu'elle s'offre à nous actuellement, mais sur la vie que nos descendants pourront avoir un jour.

La première question qui se pose est celle-ci: Qu'est-ce qui donne de la valeur à la vie? La réponse ici est relativement facile. Ce qui fait la valeur de la vie, d'une manière générale, c'est le bonheur. M. Spencer a très bien établi ce point dans sa Morale évolutionniste, une remarque se présente cependant, et il convient de l'examiner avant de passer outre.

Supposons un homme vertueux à la fois et malheureux, — la chose n'est pas impossible, — sa vie a beaucoup de valeur pour les autres, non à cause de sa vertu prise en elle-même, mais parce que cette vertu contribue au bonheur général de l'humanité; mais la vie n'a pas de valeur pour lui, puisqu'il n'est pas heureux. Faut-il se placer au point de vue général de la société, au point de vue particulier de l'individu? Selon ce que nous ferons, la valeur de la vie, dans ce cas particulier, nous apparaîtra tout autre. A mon avis, les deux solutions sont légitimes. Au point de vue de la société, la vie de cet individu a de la valeur; mais, s'il est légitime pour la société de se mettre à ce point de vue, l'individu peut de son côté se mettre à un point de vue différent et être pessimiste pour son propre compte. Mais nous ne faisons que signaler ici cette difficulté, qui n'a pas une importance générale, car elle ne peut guère se présenter que dans quelques cas isolés, sauf à revenir plus tard sur le même sujet quand il s'agira de traiter un point particulier de morale, les rapports de l'individu et de la société.

Ce problème du pessimisme est donc celui-ci: La vie donnera-t-elle assez de bonheur l'homme pour qu'il lui soit avantageux de vivre? En d'autres termes, la somme des biens excède-t-elle la somme des maux?

La réponse à cette question semblerait à première vue devoir se trouver dans la somme des réponses que donneraient les hommes interrogés sur le bonheur de leur vie, le bonheur et le malheur semblant se dérober à toute autre investigation qu'à celle de la conscience individuelle et se révéler à celle-ci au contraire d'une manière parfaitement sûre. Cependant la réponse ne peut être trouvée par cette voie, non seulement parce que l'interrogatoire universel auquel elle conduit est un fait impossible, mais encore et surtout parce que les réponses qu'on pourrait faire n'auraient pas une grande valeur. — Les illusions de la conscience personnelle, les illusions de la mémoire, les erreurs que l'on peut faire sur l'avenir, suffiraient pour empêcher le témoignage universel des hommes d'avoir une bien grande portée pour établir le bilan de leur vie individuelle, et il ne s'agit pas seulement de celle-ci; il faut tenir compte aussi de l'évolution de notre race et savoir si l'avenir ne modifiera pas de telle sorte les données du problème que la réponse sera un jour le contraire de ce qu'elle serait aujourd'hui.

Le bonheur de l'homme dépend de deux grands facteurs la nature de l'homme, la nature du milieu dans lequel il se trouve. Toutes les sciences qui s'occupent de l'une de ces deux choses, c'est-à-dire toutes les sciences, ont donc leurs résultats à apporter pour la solution du problème; encore faudrait-il une étude postérieure pour systématiser ces résultats, étudier les actions du milieu sur l'homme, directes et indirectes, les réactions de l'homme sur le milieu, directes ou indirectes également, etc., etc., pour déterminer avec précision les rapports de l'homme et de son milieu en tant que donnant la valeur de la vie. Un tel problème paraît être encore insoluble; mais il est possible déjà, d'esquisser certaines réponses partielles ou provisoires ou d'écarter certaines solutions fausses.

Le danger, quand on s'occupe du pessimisme, c'est de se laisser entraîner par des considérations personnelles; il faut l'éviter autant que possible, ce qui est difficile; ce qui est plus difficile encore, c'est de montrer qu'on l'a réellement évité. Si un homme passablement heureux est pessimiste, on ne prend pas son système au sérieux, et l'on se moque de ces philosophes qui, gras et sans souci, viennent discourir sur les misères humaines. Si le pessimisme est défendu par un malheureux, on ne manque pas de voir dans ses infortunes personnelles la raison d'être de ses opinions, et on l'accuse de trouver le monde absolument mauvais, parce que lui il est malade ou a des chagrins. Il faut se résigner à subir l'une de ces deux interprétations, peut-être les deux à la fois, s'il y a doute. Il n'y a pas lieu de renoncer pour cela à spéculer sur le pessimisme, mais il se faut montrer prudent.

Les raisons que l'on doit faire valoir sont nécessairement d'ordre général. Il faut montrer non pas seulement qu'il y a des malheureux et qu'il y en a eu, mais qu'il doit fatalement en exister un grand nombre et naturellement les plus fortes raisons que l'on pourra donner seront celles qui reposeront sur les lois les plus générales de la nature du monde ou de la nature humaine. On en a donné, et de bien mauvaises telles sont celles de la volonté comme principe du monde ou de la nature négative du plaisir et de la nature positive de la douleur. Il est évident qu'il faut autre chose que des affirmations métaphysiques ou des faits aussi contestables pour établir une thèse quelconque. Or, s'il s'agit d'établir que la vie humaine ne vaut pas la peine d'être vécue, que le bonheur est un leurre, et ne peut en général être atteint, comme une pareille théorie répugne aux sentiments de l'humanité, il faudra qu'elle soit solidement appuyée pour pouvoir triompher. Il n'entre pas dans mes intentions de défendre absolument le pessimisme; je ne suis pas pessimiste, ni optimiste d'ailleurs, et n'ai aucune opinion générale sur cette question; mais il me semble que certains faits viennent jusqu'à un certain point à l'appui de cette doctrine. Je me propose d'aborder ici deux questions, celle du progrès et celle de la morale dans leur rapport avec la théorie pessimiste.


II

Une des raisons qui font souvent rejeter le pessimisme est la croyance à un auteur du monde intelligent et souverainement bon. Que la justice doive régner sur la terre ou dans le ciel, que tout soit bien ou doive être bien un jour, voilà une idée dont on a quelque peine à se défaire alors même qu'on s'est affranchi de toute croyance religieuse. On a quelque peine à admettre que nous naissons sur la terre sans aucun droit au bonheur, sans aucun recours à exercer contre qui ce soit, en cas de déception. Quand nous sommes malheureux, il nous semble qu'on nous vole ce qui nous est dû, et nous ne sommes pas seulement tristes, ce qui est raisonnable, nous sommes indignés. Le pessimisme lui-même provient souvent de cette indignation. Un exemple curieux de cette disposition d'esprit nous est fourni par les poésies de Mme Ackermann, qui paraît avoir dépouillé toute croyance en Dieu et qui cependant se plaît à supposer l'existence de Dieu pour le maudire. On trouve chez elle à la fois l'incrédulité et une certaine croyance momentanée qu'on dirait née du désir d'épancher une indignation qui ne pouvait s'exercer contre les « lois aveugles et fatales » auxquelles Mme Ackermann pouvait croire réellement. — Ce fait montre un sentiment dérivé de cette soif de justice et de bonheur qui est en nous tous et de la croyance qu'elle devrait être satisfaite, et nous en fait voir la puissance. Chacun de nous peut d'ailleurs faire des observations de ce genre très fréquemment, sur soi-même, ou sur d'autres personnes. — La dernière forme de ce sentiment peut être trop entretenue par les philosophes matérialistes, positivistes et évolutionnistes, c'est la croyance au bonheur futur de l'humanité, « le troisième stade de l'illusion ». Certes, à y bien regarder, c'est peut-être une maigre consolation que de savoir, quand nous souffrons, que, dans quelques milliers d'années, l'humanité sera plus heureuse qu'elle ne l'est aujourd'hui; cependant c'en est une, d'abord parce qu'on espère profiter un peu soi-même du progrès, ensuite parce qu'on se trouve relativement heureux en pensant à ceux qui nous ont précédé, enfin parce qu'on ne réfléchit pas toujours beaucoup et qu'il est devenu naturel, par suite d'association d'idées encore faciles à comprendre quoique très complexes, d'éprouver instinctivement quelque joie en songeant au progrès.

Je ne veux pas ici examiner le progrès ou, si l'on préfère, l'évolution en soi, mais rechercher seulement quels sont ses rapports avec l'état d'esprit heureux ou malheureux de l'homme. Certes l'évolution le développement, est une chose tout à fait incontestable. Le progrès industriel, intellectuel, économique ne peut guère être nié; mais la question la plus importante, et c'est celle que l'on examine le moins est, jusqu'à quel point ce progrès profite au bonheur de l'humanité.

Il faut arriver à la fois à ces deux conclusions qui semblent s'exclure et qui cependant sont vraies toutes les deux, que l'évolution est nécessaire au bonheur de l'homme et qu'elle l'empêche d'être heureux. Le bonheur, tout le monde en conviendra, consiste dans l'harmonie des tendances d'un être et de ses conditions d'existence, autrement dit dans l'adaptation d'un organisme à son milieu. Remarquons que cette adaptation ne doit pas être un état d'équilibre absolu, qui amènerait l'inconscience, et qui d'ailleurs n'est guère possible, mais un état changeant et présentant un rythme d'adaptation et de désadaptation. Si une tendance satisfaite ne se réveillait plus et si elle pouvait être entièrement satisfaite chez un être, il n'y aurait plus à s'occuper du bonheur ni du malheur de cet être, ce cas ne se présente pas du reste.

Voici ce qui a lieu en fait: ou bien il ne se crée pas dans une espèce, ou chez un individu, de nouvelles tendances; alors l'espèce ou l'individu peut parvenir tant bien que mal à satisfaire ses tendances actuelles; ces tendances satisfaites s'adaptent pour un certain temps, puis se font sentir de nouveau sous forme de besoin et sont de nouveau satisfaites. — Les individus qui ne peuvent pas s'adapter disparaissent peu à peu les autres survivent et peuvent arriver à jouir d'un bonheur plus ou moins complet. Cet état paraît se réaliser pour certains animaux, pour quelques animaux domestiques, le chat par exemple, et aussi pour quelques hommes que l'on plaint généralement. Ce sont ceux qui ont su borner leurs désirs et leurs aspirations, et qui ont été incapables d'en concevoir vivement. Ils boivent quand ils ont soif, mangent quand ils ont faim, dorment à la fin du jour, ne rêvent guère, et ne s'inquiètent pas.


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