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Le cynisme (étude psychologique) - Partie 5

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

En , par


Le cynisme des parents envers les enfants. — L'enfant est pour les parents une force qui monte et qu'il importe de maîtriser, un x, un inconnu qui leur inspire une vague crainte et qu'il est bon de neutraliser.

Tout va bien tant que l'enfant est en bas âge et qu'on le fait rester tranquille avec des jouets; on lui en apporte à profusion. Qu'il est gentil alors, étant impersonnel, anonyme, pétrissable, docile à merci. Mais il grandit, le redoutable; il prend forme, couleur et accent. Sa personnalité perce et se dessine, qui va s'opposer à la nôtre. Comment se rendre maître de lui?

En usant de toutes armes et de tous nos prestiges.

Le père se donne comme un être supérieur, infaillible, unique, tenant son autorité de droit divin. Son machiavélisme bien connu est d'appeler Dieu à son secours. Le plus souvent le père ne croit pas à la religion, mais, impatient d'estropier son enfant, il s'en sert. Sans dégoût pour la comédie qu'il organise, pour son habileté répugnante, il enseigne à cet enfant des prières, des signes de croix, des pratiques rituelles communions, assistance à la messe, etc., dont il se moque tout le premier; parfois il fait de rapides apparitions à l'église afin de fortifier par sa présence la conspiration des mensonges et de contribuer de sa personne au dressage perfectionné de sa dupe.

D'ailleurs il arrive que les parents haïssent l'enfant; ce n'est pas rare. Ils ne l'ont pas toujours désiré et il leur a coûté si cher. Ils seront jaloux de lui, de son sourire heureux, de sa vigueur naissante. Eh quoi, il va jouir de la vie, alors qu'eux déclinent; il connaîtra le bonheur, alors qu'eux n'y croient plus. Ils seront les ennemis de son intelligence, de sa liberté, de sa vocation, de ses amours. Ils le tiendront sans argent, ils lui feront subir maintes persécutions pour lui rappeler le droit de celui qui paie.

Et ils le poussent au couvent pour s'en débarrasser; ils le marient au hasard, sans le consulter, au mieux des intérêts de leur boutique; ils le mettent en demeure de gagner son pain au plus vite, de couvrir sa part dans les dépenses; tant pis pour lui si son corps en pâtit, si sa croissance se trouve contrariée; tant pis pour son intelligence si un labeur prématuré et servile entraîne un arrêt de développement.

Le cynisme dans l'exercice d'un métier. — Il est une raison première, à signaler, qui incline plus d'un à l'accomplissement cynique de ses devoirs professionnels, c'est la haine du métier. Nous voulons parler ici des gens qui sont dans la profession où on les voit, par accident; bien pis, qui y sont entrés par contrainte, et sans goût aucun, sans vocation. Oh! ils ne se soucient pas d'y briller et de faire honneur à ce qu'on attend d'eux. Ils gâchent à plaisir leurs fonctions, et malheur au public qui les relance, à la clientèle qui s'adresse à eux. Mais tout en se moquant de leur charge ils peuvent cependant en tirer parti pour leur profit personnel, hypocrites et scélérats à souhait. Pourquoi les a-t-on embarqués malgré eux? pourquoi se sont-ils fourvoyés? L'homme ne se sent obligé que dans la mesure où il se commande lui-même; qui ne croit pas à son métier s'y montre sans conscience, et, irrité du personnage qu'il joue gauchement, il se comporte vis-à-vis des autres et de soi-même, cyniquement.

Traitons de ceux qui pratiquent leur métier en toute conviction. Le cynisme dans l'exercice d'un métier a pour forme ordinaire l'exploitation du public par le moyen de notre spécialité. Est-ce que notre métier n'est pas la marmite qui nous nourrit et qui doit toujours bouillir? Ne devons-nous pas lui demander de l'argent et encore de l'argent ? Il a ses « secrets sa technique dont nous sommes maîtres, ses « tours de bâtons », dont il est aisé d'abuser. En voici des exemples courants: Le médecin rançonne son malade, multiplie les visites, impose, à son avantage, des traitements superflus, dangereux, coûteux le notaire provoque d'inutiles actes; l'avoué, l'avocat, de dispendieux procès; le commerçant trompe sur la marchandise; le banquier gonfle le portefeuille des gogos de valeurs véreuses; la courtisane simule l'amour; le politicien, la bonne foi; le prêtre donne son concours à de douteux miracles, trafique des choses sacrées, met en circulation de faux billets sur la vie future, compromet Dieu à force de distribuer des absolutions et de chanter des Te Deum; le restaurateur et ses congénères nous empoisonnent sans vergogne, en toute tranquillité. Les braves gens! il faut bien qu'ils vivent! Et ce qu'il y a de pire dans toute cette farce, dans cette déloyauté générale et monstrueuse, c'est que la malhonnêteté professionnelle est tolérée, presque excusée, qu'on y porte maintes fois une franchise dégoûtante, chacun comptant bien avoir son tour, sa reprise, sa revanche, et c'est à qui se tient embusqué sur son terrain, dans sa profession, tel un bandit au coin d'une route, attendant le client à dépouiller. Quaerens quem devoret.

Le cynisme intérieur. — L'homme, sur cette terre où tout lui est hostile, souffre continuellement. L'horreur de sa situation l'affole, la vue de ses souffrances l'exaspère ou l'abat. Comment sortir de là? Comment parvenir à se distraire? Seul avec lui-même, sa parole intérieure s'emporte, devient fangeuse, cynique; il ne garde plus de ménagements; il maudit Dieu, le monde: il blasphème avec volupté; des mots ignobles lui viennent aux lèvres et ce lui est un soulagement de les prononcer; il est des heures où nous ne croyons plus à rien, où nous n'aimons plus personne; un flot de boue sort des profondeurs de notre âme et nous nous abandonnons avec délices à des pensées de meurtre, à des rêveries consolantes qui sont d'une franche obscénité.

Le cynisme vis-à-vis de Dieu. — Qu'est-ce que Dieu pour l'homme? Un Être tout-puissant qui lui fait peur, dont il s'efforce de gagner les faveurs au moindre prix, au rabais. Ses prières sont un marchandage ses offrandes, ses sacrifices furent de tout temps un marché; il se donne, il se reprend; il promet et ne tient pas sa parole; il se moque du saint, le péril passé, et de ce croquemitaine divin qui l'effraie et dont il ne sait finalement que penser. Le cours ordinaire de la vie règle nos rapports avec Dieu. Durant les jours ardents de notre jeunesse il est à trop grande distance, ce fantôme qui nous attend au delà du tombeau; et les douceurs de ce mon de qui sont irrésistibles se trouvent trop près. Chaque chose en son temps aujourd'hui les doux péchés contenus dans un corps frais et tendre, mine de voluptés; demain la conversion peureuse du pécheur vidé, et son grotesque repentir. On nous dit bien que pour plaire à Dieu il faut être bon, honnête, pratiquer toutes les vertus plus tard nous nous expliquerons avec lui là-dessus. Mais quand la maladie nous terrasse, elle nous fait penser à lui; bloqué dans un lit de souffrance, il nous vient aux lèvres des oraisons gémissantes; on se sent plus près du ciel que la terre. C'est l'approche de la mort surtout qui nous fait invoquer Dieu; à nous convertir à ce moment nous n'avons plus rien à perdre nous offrons à Dieu les hoquets de notre agonie, notre râle, les relents fétides de notre prochaine décomposition; il n'est plus de porte ouverte que de son côté et nous lui crions: « Ça y est, je viens à toi pardonne! » Nous tombons dans ses bras, anéanti, souillé de nos ignominies, bavant des mots d'amour tardif qu'un retour de force nous fera rétracter en riant; quelle piètre comédie! que ce dernier acte de la vie est immonde car c'est avec l'incertain et l'invisible qu'il est permis d'en prendre à son aise et d'agir avec scepticisme, cyniquement.

Le cynisme des faibles. — Les faibles sont légion ce sont tous ceux qui sont placés en état d'infériorité momentanée ou durable. Il n'est aucun de nous qui, à son jour, ne puisse rentrer dans cette classe; dès lors malheur à nous; Vae victis! on ne se gêne pas avec les vaincus.

Qui sont-ils? Ce sont les pauvres, les lutteurs malheureux, les quêteurs de services, vermine dont il faut se débarrasser; c'est le malade qui est brusqué, injurié, à qui on fait payer cher les soins qu'il faut bien lui donner; c'est le domestique relégué dans des chambres inhospitalières, nourri de nos déchets; ce sont nos employés, nos subalternes, et tous les gens en fâcheuse posture à qui nous imposons des contrats draconiens. C'est aussi le peuple incorporé par la conquête étrangère, qui sert sous le fouet du vainqueur ce sont les proscrits traqués des guerres civiles, et ceux à qui on refuse toute justice dans les partis d'opposition.

On se permet tout contre le faible qui est incapable de se défendre, de protester l'insolence, les brimades, le rire, toutes les grossièretés, toutes les incongruités. Nous en sommes à craindre que ce malheureux, cet épuisé, ce naufragé sinistre ne s'attache à nos pas, n'embarrasse nos mouvements; qu'il nous dérobe notre temps, nos forces, notre argent! Notre intérêt est qu'il disparaisse, qu'il meure au plus tôt. D'ailleurs, en tout état de cause, qu'il fait bon se venger contre plus infortuné que soi! Souffrance pour souffrance la vie nous a été si dure! Écrasons les faibles! piétinons-les! C'est ici l'épanouissement de notre lâcheté secrète, la fête bruyante du cynisme exultant.

Le cynisme familier. — Le cynisme intervient à tout instant dans les actes communs de l'existence. Le garçon d'hôtel maltraite un client dont il n'attend pas de pourboire; le cavalier brutalise son cheval, particulièrement s'il ne lui a pas coûté cher; le parvenu redouble d'impolitesse à mesure qu'il s'élève, et, après en avoir tant essuyé, administre à son tour des rebuffades; nos amis se rapprochent de nous ou s'éloignent, selon que la fortune nous est favorable ou nous trahit; nous exploitons le cœur sans défense et l'attendrissement de ceux qui nous aiment; on insulte le malheur et on prend plaisir à souiller l'innocence.

Cette revue, à qui il faut mettre un terme, des manifestations du cynisme, est pour montrer qu'il est un sentiment qui fait partie de toutes les situations, qu'il se mêle à notre vie entière et que l'analyse ne saurait l'épuiser.



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