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Le cynisme (étude psychologique) - Partie 2

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

En , par


Il affirme le primat de l'égoïsme et son immensité, et pose ainsi le fondement du cynisme « L'égoïsme, par nature, est sans bornes; l'homme n'a qu'un désir absolu, conserver son existence, s'affranchir de toute douleur, même de toute privation; ce qu'il veut, c'est la plus grande somme possible de bien-être, c'est la possession de toutes les jouissances qu'il est capable d'imaginer, et qu'il s'ingénie à varier et à développer sans cesse. Tout obstacle qui se dresse entre son égoïsme et ses convoitises excite son humeur, sa colère, sa haine c'est un ennemi qu'il faut écraser. Il voudrait autant que possible jouir de tout, posséder tout; ne le pouvant, du moins voudrait-il tout dominer « Tout pour moi, rien pour les autres », c'est sa devise. L'égoïsme est colossal, l'univers ne peut le contenir. Car si l'on donnait à chacun le choix entre l'anéantissement de l'univers et sa propre perte, je n'ai pas besoin de dire quelle serait sa réponse. Chacun se fait le centre du monde, rapporte tout à soi; il n'y a pas jusqu'aux grands bouleversements des empires, que l'on ne considère tout d'abord au point de vue de son intérêt, si infime, si lointain qu'il puisse être. Pour peindre d'un trait l'énormité de l'égoïsme dans une hyperbole saisissante, je me sais arrêté à celle-ci « Bien des gens seraient capable de tuer un homme pour prendre la graisse du mort, et en frotter leurs bottes. » Je n'ai qu'un scrupule est-ce bien là une hyperbole? »

Ses conseils vont à nous enseigner de prendre toutes les garanties contre la malice des hommes; par exemple nous devons cacher avec soin tout ce qui pourrait laisser croire à notre supériorité « Comme il faut être novice pour croire que montrer de l'esprit et de la raison est un moyen de se faire bien venir dans la société! Bien au contraire, cela éveille chez la plupart des gens un sentiment de haine et de rancune, d'autant plus amer que celui qui l'éprouve n'est pas autorisé à en déclarer le motif... Satisfaire sa vanité est une jouissance qui, chez les hommes, passe avant toute autre, mais qui n'est possible qu'en vertu d'une comparaison entre eux-mêmes et les autres... Il est donc de la plus grande témérité de leur montrer une supériorité intellectuelle marquée, surtout devant témoins. Cela provoque leur vengeance, et d'ordinaire ils chercheront à l’exercer par des injures... »

Soyons toujours de sang-froid et servons-nous adroitement d'autrui « Ne gardons d'animosité contre personne, autant que possible contentons-nous de bien noter les « procédés » de chacun, et souvenons-nous-en, pour fixer la part de chacun, au moins en ce qui nous concerne, et pour régler en conséquence notre attitude et notre conduite envers les gens; soyons toujours convaincus que le caractère ne change jamais oublier un vilain trait, c'est jeter par la fenêtre de l'argent péniblement acquis. Mais, en suivant ma recommandation, on sera protégé contre la folle confiance et contre la folle amitié. »

Renan, l'acrobate merveilleux du scepticisme soupçonne ce monde d'être une farce et il pense que Dieu se moque de nous. « La gaieté a cela de très philosophique qu'elle semble dire à la nature que nous ne la prenons pas plus au sérieux qu'elle ne nous prend elle-même; si le monde est une mauvaise farce, par la gaieté nous la rendons bonne. »

Il faut se garder d'être lourdement vertueux, et il importe de ne pas être dupe. « Si le monde, en effet, n'est pas chose sérieuse, ce sont les gens dogmatiques qui auront été frivoles, et les gens du monde, ceux que les théologiens traitent d'étourdis, qui auront été les vrais sages. Ce qui semble de la sorte conseillé, c'est une sagesse à deux tranchants, prête également aux deux éventualités du dilemme, une voie moyenne dans laquelle, de façon ou d'autre, l'on n'ait pas à dire: Ergo erravimus. In utrumque paratus. Être prêt à tout, voilà peut-être la sagesse. S'abandonner, suivant les heures, à la confiance, au scepticisme, à l’optimisme, à l'ironie, voilà le moyen d'être sûr qu'au moins par moments on a été dans le vrai. » Ailleurs il insiste « Je ne peux m'ôter l'idée que c'est peut-être après tout le libertin qui a raison et qui pratique la vraie philosophie de la vie. »

Ça le hante « Qui sait si le dernier résultat du grand effort qui se fait en ce moment pour percer l'infini n'est pas que tout est vide, si bien que le dernier mot de la sagesse serait de s'étourdir. »

Renan voyait à une profondeur incroyable le néant des choses; il n'était point parvenu au faîte de son ambition orgueilleuse qui lui avait promis la dictature universelle des intelligences; il avait le mépris de la multitude, qui sera toujours bête à manger du foin, avide d'être dupée; quand il s'entretenait avec Dieu en tête-à-tête, il lui prouvait l'absurdité du monde; dans les dernières années de sa vie il était vainement porté en triomphe chaque jour s'accentuait le ton cynique de sa pensée.

Pour Stendhal la vie se résume dans la chasse au bonheur; elle n'a d'autre but que la poursuite de la jouissance immédiate. « La vertu, c'est augmenter le bonheur, le vice augmente le malheur tout le reste n'est qu'hypocrisie ou ânerie bourgeoise. » II peint dans Julien Sorel une figure d'ambitieux repoussante et atroce. Son égotisme a pour formule « Chacun pour soi, dans ce désert d'égoïsme qu'on appelle la vie. »

Mérimée pose la défiance en principe; il relève le côté satanique de la vie, et il émet des avis de cette sorte « Défaites-vous de votre optimisme, et figurez-vous bien que nous sommes dans ce monde pour nous battre... Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire. »

Max Stirner se fait professeur d'égoïsme; il exalte l'individualisme absolu; chacun de nous est l'Unique. Il est l'ennemi irréductible de tout ce qui tend à s'imposer à l'homme comme principe directeur de la conscience le sentiment du divin, le sentiment du sacré, le respect « Homme, s'écrie-t-il, ta tête est hantée, tu as un grain, tu t'imagines de grandes choses, tu te dépeins tout un monde de dieux qui existent pour toi, un royaume des esprits où tu es appelé, un idéal qui te fait signe. Tu as une idée fixe. Ne crois pas que je raille ou que je parle au figuré, quand je dis que les hommes qui se raccrochent à quelque chose de supérieur sont des fous véritables, des fous à lier. »

Selon lui, la seule tâche essentielle est de renverser la tyrannie du christianisme sous quelque forme qu'elle se dissimule dans le monde moderne. « L'Unique se ruera à travers les portes, jusqu'au cœur même du sanctuaire de l'église religieuse, de l'église de l'État, de l'église de l'Humanité, de l'église du Devoir, de l'église de la Loi... Il consommera le sacro-saint et le fera sien. Il digérera l'hostie et s'en sera affranchi. »

Stirner s'attache à montrer la prépondérance invincible de l’égoïsme impossible à chacun de sortir de soi: « Si j'ai dit d'abord: J'aime le monde, je puis tout aussi bien ajouter à présent Je ne l'aime pas car je l'anéantis comme je m'anéantis; j'en use et je l'use. Je ne m'astreins pas à n'éprouver pour les hommes qu'un seul et invariable sentiment, je donne libre carrière à tous ceux dont je suis capable. Pourquoi ne le déclarerais-je pas crûment? Oui, j'exploite le monde et les hommes! Je puis ainsi rester ouvert à toute espèce d'impressions, sans qu'aucune d'elles m'arrache à moi-même. Je puis aimer, aimer de toute mon âme, et laisser brûler dans mon cœur le feu dévorant de la passion, sans cependant prendre l'être aimé pour autre chose que pour l'aliment de ma passion, un aliment qui l'aiguise sans la rassasier jamais. Tous les soins dont je l'entoure ne s'adressent qu'à l'objet de mon amour, qu'à celui dont mon amour a besoin, au « bien-aimé ». Combien il me serait indifférent, n'était mon amour C'est mon amour que je repais de lui, il ne me sert qu'à cela, je jouis de lui. » Nietzsche, l'immoraliste, nous apporte un nouvel évangile « Au fond, toutes les grandes passions sont bonnes, pour peu qu'elles puissent se donner carrière brusquement, que ce soit la colère, la crainte, la volupté, la haine, l'espérance, le triomphe, le désespoir ou la cruauté ». « La volupté, le désir de domination et l'égoïsme » sont « les biens par excellence ».

Les péchés capitaux du chrétien deviennent les vertus capitales de l'antéchrist. « S'il m'est démontré, s'écrie Nietzsche, que la dureté, la cruauté, la ruse, l'audace téméraire, l'humeur batailleuse, sont de nature à augmenter la vitalité de l'homme, je dirai oui au mal et au péché. Et si je découvre que la vérité, la vertu, le bien, en un mot toutes les valeurs vénérées et respectées jusqu'à présent par les hommes sont nuisibles à la vie, je dirai non à la science et à la morale. »

Et il prêche la création d'une élite, il nous enseigne le Surhomme qui veut la plus grande intensité de vie possible, qui atteint par tous les moyens à la puissance. « L'homme doit devenir meilleur et plus méchant — c'est ce que j'enseigne, moi. Le plus grand mal est nécessaire pour le plus grand bien du Surhomme. »

La revue que nous faisons là des écrivains qui ont émis des maximes cyniques n'a pas la prétention d'être complète, et il convient d'y mettre un terme. C'est dans les traités de philosophie sociale, partis d'une main qui n'a pas tremblé, que nous aurions le plus à glaner. Les hommes, en société, n'ayant que des rapports d'intérêt, et se trouvant ainsi férocement aux prises, la lutte entre eux est implacable. Malheur à ceux qui se présentent désarmés! Il en va de même en politique: la conquête du pouvoir, des honneurs, promettant un butin prodigieux fait sur de vagues collectivités qui ne nous demanderont pas de comptes, rassemble des concurrents prêts à toute besogne et âpres à la curée la morale en vigueur dans ce monde spécial ne se pique pas des mêmes délicatesses que la morale privée.

Les théoriciens du cynisme peuvent être considérés comme les peintres exacts des horreurs de notre sort, ou comme les calomniateurs de notre espèce. Du moins ils ont pris parti, ils ont nettement condamné l'humanité et la vie.


III. La métaphysique du cynisme

Le cynisme a pour fondement premier l'immoralité de la nature et de la vie, la nécessité inexorable de l'égoïsme.

La nature est immorale. Elle ignore le juste et l'injuste; elle ne nous fait pressentir ni récompense ni châtiment; le soleil ne se voile point devant le crime; l'avalanche écrase dans sa chute tous ceux qu'elle rencontre; la pluie fertilisante tombe indifféremment sur les champs des bons et sur ceux des pécheurs.

La vie, telle que nous la recevons, telle qu'elle est sous nos yeux, manifeste la même immoralité. Elle nous est donnée par le moyen d'un acte aveugle, sans que nous soyons consultés, et ne parvenant point à pénétrer son énigme, nous sommes libres de la mépriser. Elle est incertaine, éphémère, et la mort qui nous talonne, du même coup nous invite à nous étourdir, à nous amuser. « Hâtons-nous, jouissons » ! Quelle différence entre les destinées! Il y a des forts, des bien portants qui regorgent de sève, et des malingres, aux rouages grinçants, qui ne profèrent que des plaintes et ne savent à qui les adresser. Le vouloir-vivre est, au fond, aveugle, obstiné, infatigable; chez les plus humbles, le moi s'affirme outrageusement; il est impatient de s'étendre, avide d'hommages et fou d'orgueil; rarement l'idéal triomphe et nous fait abdiquer en faveur d'autrui. Chacun se tient pour un absolu, s'admire, s'approuve, se préfère, s'estime l'égal de tous. Toute bête se défend, aime son fumier; le crapaud ne se juge pas indigne de vivre; l'homme le plus vil ne se condamne pas entièrement; l'imbécile le plus avéré s'en fait accroire, ne se renie pas lui-même. Ce cynisme immanent qui fait qu'un scélérat ne sent pas sa vilenie, qu'un lâche s'absout et recommence, qu'un sot soit assuré, habite à l'aise dans sa sottise, est pour désespérer ceux qui ont voulu aimer les hommes. Gœthe s'est exprimé ainsi « J'ai voulu écarter les hommes. On ne peut rien faire pour eux et ils nous empêchent de rien faire pour nous-mêmes. S'ils sont heureux, ils veulent qu'on respecte leur sottise malheureux, ils veulent qu'on les sauve sans toucher à cette sottise, et personne ne vous demande à vous si vous êtes heureux ou malheureux. » L'égoïsme est la loi des êtres; il a mille voix, il joue tous les personnages comment ne pas reconnaître sa royauté? Chacun tend à la prééminence, se vante, met en avant sa personnalité avec une habileté inventive, et tous les moyens sont bons pour nous imposer jugements tranchants, parole insolente, actes audacieux, gageures dangereuses. On se grandit en rabaissant les autres, en les ravalant au-dessous de soi de là les plaisanteries sanglantes, le maniement redouté du ridicule, le goût d'infliger des humiliations. On souhaite notre mort et de nous voir par terre on tâche de nous décourager, de nous amener au désespoir, de nous suggérer l'idée du suicide. Ce monde est la guerre contre tous, une concurrence universelle; tout ce qui survient de désavantageux à nos adversaires est pour nous un avantage, vaut comme faveur du sort, tourne à notre agrément les échecs de leur ambition; leurs déceptions petites et grandes; leurs maladies; les accidents dont ils sont victimes la perte des êtres qu'ils aiment, douleur cruelle qui les rongera. Nous épions leur dégradation physique, nous supputons leur âge; nous escomptons la marche des années qui leur enlève leurs espérances, qui les enlaidit, qui les vide et qui les brisera. L'égoïsme nous contraint d'arracher de notre cœur la pitié qui prend du temps, qui est amollissante, qui nous transporterait hors de nous. Le mot a fait fortune « Il faut que le cœur se brise, ou se bronze ». Le choix se fait sans qu'on y pense: on est vite durci; bronzé. « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui. »

Nous jouerons serré avec nos semblables. L'amitié sera un échange de services, un commerce ouvert ou dissimulé; l'expression seule de nos pensées dans des conversations dont nous sommes avares prête à un marché; il n'y a de liaison possible qu'avec un égal qui nous paie de notre monnaie on ne doit donner que pour recevoir. L'amour est une folie entraînante où le bonheur est de délirer on se tiendra sur ses gardes il est bon de demeurer en arrière et de laisser l'autre s'emballer. En toute rencontre on tâchera d'être celui qui fait une bonne affairé, le joueur avisé qui gagne le plus.

Il arrive que nous perdons des êtres chers consolons-nous; oublions-les; après avoir payé au chagrin notre juste dette, il est indispensable de redevenir gais. Et nous secondons de tout notre pouvoir la loi de la nature qui nous crie de nous conserver on devance le jour où l'on pourra faire dans le plaisir une rentrée brillante, où il sera permis de se montrer avec une joyeuse figure; allons, il faut se secouer, rien ne met en fui te un mort gênant, comme une toilette pimpante, des fleurs, des éclats de rire, des bouteilles bruyamment débouchées.



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