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La nature de la pensée logique - Partie 4

(Revue de métaphysique et de morale

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Je pense qu'aujourd'hui il ne serait plus difficile de s'accorder sur ce point que la chose extérieure qui dure est une projection dans le sens d'une hypothèse. La plupart des psychologues nous accorderont encore sans trop de difficulté que son contenu est l'idée d'une cause nécessaire, laquelle, puisqu'elle précède constamment tous ses effets, doit être là, d'une façon constante et ininterrompue. Quand ensuite il s'agit du contenu de l'idée de cause, ou du fondement analogique sur laquelle elle repose, il y a eu des luttes bien vives: les uns ont soutenu que la chose principale est l'image visuelle, les autres qu'elle est constituée par les sensations de résistance ou en d'autres termes celles qui sont occasionnées par les nerfs des tendons et des articulations. On a dit encore que la racine de l'idée de cause est dans la conscience de la force personnelle, et procède des sensations musculaires d'innervation. Il n'y a pas de doute que la conscience de volonté personnelle a joué un grand rôle dans le développement de l'idée de cause. D'une part je connais ma propre volonté comme une chose qui est toujours active, constante dans ses conséquences, et qui ne manque jamais d'avoir des effets. D'autre part il y a une association entre mes mouvements volontaires et toute chose aperçue, de sorte que la volonté constitue une moitié des conditions de la réalisation des sensations attendues. Aujourd'hui encore, on discute beaucoup sur la question de savoir si cette idée de force que nous avons puisée dans notre expérience d'activité personnelle, aux étapes primitives est toujours présente dans l'idée de la chose extérieure; mais nous pouvons laisser cette question de côté. La seule vérité qu'il faut maintenir quant à la cause, c'est qu'elle précède toujours et d'une façon constante les événements, quant à la chose, c'est par conséquent qu'elle dure sans cesse. Après avoir ainsi rendu compte de la nature et de la cause de la matière, il nous sera plus facile d'être fixé sur le caractère des deux espèces de conclusions, les conclusions dynamiques et les conclusions logiques. La croyance qu'une chose existe est une conclusion en tant qu'elle est une fonction de notre imagination basée sur le symbolisme et la substitution des images, et obéissant à la loi de la cause nécessaire; mais elle n'est pas une conclusion logique. Croire à la substance veut dire créer quelque chose avec rien, et ceci est une fonction caractéristique de l'imagination. Par contre, la logique ne peut pas et ne doit pas d'après sa définition créer quelque chose avec rien. Nous pouvons appeler ce raisonnement, par lequel on conclut de l'effet à la raison, ou au contraire de la raison à l'effet, une conclusion dynamique. D'après ce que j'ai dit, on se fera une idée assez nette de la nature de ces conclusions. Il reste encore à dire quelques mots sur la conclusion logique, en quoi elle consiste et comment elle se distingue des conclusions dynamiques.

Le trait caractéristique de la pensée logique est qu'elle s'occupe des noms et des mots. C'est pour cette raison qu'on a si longtemps confondu les deux espèces de conclusions, puisque la pensée dynamique. s'appuie aussi le plus souvent sur les mots; pour celle-ci cependant ils ne sont pas absolument indispensables. Il en est tout autrement de la logique. Toute déduction se fait par l'intermédiaire de jugements, et chaque jugement subsume une chose sous une conception, ou bien une conception primaire sous une de nature plus abstraite. Il y a des philosophes qui disent que les mots constituent les conditions des phrases (des jugements) tandis que d'autres soutiennent que la phrase est la condition de la formation des mots, dans le sens que le nom ne se forme qu'en faisant le jugement. Les deux affirmations sont également vraies. En réalité le jugement et la conception forment une chose unique, c'est-à-dire une assimilation.

Ici se pose une nouvelle question, à savoir si le nom a originalement été créé par les hommes pour signifier des sensations et des choses vécues, ou bien des réalités extérieures. Je pense que les philosophes n'ont pas assez arrêté leur attention sur ce fait, que, dans l'évolution animale et humaine, l'hypothèse (la projection) a en règle générale précédé le nom ou le concept et que les noms s'appliquaient ordinairement aux choses, c'est-à-dire à des hypothèses, et non pas à des sensations. Si le lecteur n'est pas d'accord avec moi sur ce point, cela ne saurait pas nuire à notre analyse, puisqu'il m'accordera sans aucun doute, que les noms des choses ont toujours été beaucoup plus importants que ceux des sensations. L'idée du lion — et celle de l'arbre — ont eu plus d'importance que l'idée du « rouge » ou du « jaune ». La dénomination d'une chose est une forme primitive du jugement. Elle est une assimilation dans laquelle le nom se substitue d'une certaine façon à l'idée de la chose. Penser à une chose par l'intermédiaire d'un mot est une fonction analogue à celle qui consiste à se souvenir du passé ou à s'attendre au futur par l'intermédiaire d'une image symbolique ou représentative. Il y a surtout un lien étroit entre les mots et les états d'attente.

D'après son origine, le mot est un signe qu'on adresse à autrui pour évoquer dans son esprit l'idée d'une chose, pour éveiller son attente, en dirigeant ainsi son attention. Tout usage des mots est accompagné de la conscience du fait, que le mot n'est qu'un moyen. Les jugements logiques ne sont en fait que des phrases, qu'un homme s'adresse à lui-même, pour éveiller et diriger ses attentes. La liaison entre la parole et l'attente est tellement intime, qu'on est tenté de dire que la parole n'est qu'un état d'attente spéciale, où la chose attendue peut être, ou bien une hypothèse, ou bien une émotion, on une sensation, etc. Cette définition serait bonne et suffisante si ce n'était que l'intensité de l'attente liée à la parole peut varier, et qu'elle peut même sembler réduite à zéro, à savoir quand la sensation ou la représentation attendue est là. Une parole est et reste une parole, une innervation de la langue, un son à entendre, mais à cette parole physique correspond une conception psychique, et cela veut dire que la parole est retenue comme moyen d'évoquer certaines images psychiques, et qu'elle est liée à l'attente de l'apparition de ces images.

Sans l'attente des images concrètes ou des choses qu'elles représentent, le mot ne jouera aucun rôle dans notre pensée. On sait bien qu'un seul mot signifie un plus ou moins grand nombre de choses: plus ce nombre sera grand, et plus nous dirons que le mot a d'extension. Dans le langage de la psychologie on exprime cela soit en disant que le mot peut être associé a une quantité d'états psychiques différents entre eux, soit en disant que l'attente attachée au mot peut être indéfinie, équivoque, n'importe lequel des états psychiques qui s'y rattachent satisfaisant au même degré l'attente liée au mot. La pensée logique est tout entière basée sur ce caractère de notre vie psychique, que l'attente peut avoir un grand nombre d'objets différents, tout en étant minutieusement définie et limitée dans cette ambiguïté. Comme nous l'avons dit, la sphère d'assimilation et d'attente de la parole est déterminée exclusivement par la ressemblance entre les choses dénommées. La ressemblance peut être petite ou grande: s'agit-il du mot quelque chose, elle consiste dans ce seul trait que tous ces objet; ou états psychiques diffèrent du « Rien ». Les mots ayant de cette façon une largeur inégale et l'étendue du cercle dépendant de la ressemblance, il peut arriver que la même chose, suivant le point de vue, peut être désignée par un grand nombre de mots différents, et aussi bien souvent que toutes les choses signifiées par un seul mot sont subsumées, avec une quantité d'autres, sous un mot nouveau et plus large; tous les chimpanzés sont des singes, tous les singes sont des mammifères, tous ceux-ci des vertébrés, etc. Or, quand on connait la sphère d'assimilation des mots, on peut déterminer les qualités de la chose rien que par ses noms. Voilà l'objet de la logique.

Les conclusions logiques sont donc essentiellement nominalistes et formelles, elles consistent en opérations sur des noms et, comme on l'a fort souvent remarqué, elles ne peuvent en général rien nous apprendre de nouveau. On peut comparer les mots à des tiroirs dans lesquels l'homme a déposé et emballé toutes ses expériences et tout son savoir. La logique nous apprend à trouver très vite les tiroirs voulus, quand nous voulons déballer pour nous en servir les grands dépôts de notre race. D'ailleurs, les conclusions logiques ne sont pas tout à fait aussi formelles que les livres en donnent l'impression. Elles sont bien des opérations sur des noms, mais chaque nom signifie un attribut réel qui se trouve dans la chose. Si je dis « Socrate est un homme », je n'ai pas simplement placé Socrate dans un certain sac — celui des hommes, qui de son côté rentre dans celui de tous les animaux —, mais j'ai donné à Socrate toute une série d'attributs spéciaux. On appelle généralement ces attributs le contenu de l'idée, expression qui d'ailleurs détourne trop facilement l'attention du fait que l'idée est une Unité, à savoir le nom, qui se trouve dans l'âme du penseur, tandis que les attributs, dont il s'agit ici, sont des choses concrètes et partant se trouveront en autant d'exemplaires qu'il y a des individus correspondants au mot en question. L'idée est fixée et déterminée par la ressemblance entre tous ces attributs; elle ne signifie donc pas, comme on l'a souvent cru à tort, cette ressemblance même, mais au contraire les choses concrètes avec leurs attributs concrets. C'est pour cela que la pensée logique ne reste pas dans la pratique un jeu vide auquel on se livre avec des noms, et que, si aucun sophisme n'intervient, elle amène à une rapide et sûre définition de la vraie nature des choses réelles. C'est donc un trait commun aux inductions dynamiques et aux conclusions logiques, que toutes les deux déterminent nos attentes et par cela notre connaissance de la réalité. La différence consiste en ce que les opérations logiques font conclure d'un cercle d'extension à un autre, la conception plus particulière étant assimilée à la plus générale de la même façon que la chose à son nom le plus proche. Les conclusions logiques rendent compte de ces processus d'assimilation en même temps qu'elles sont basées dessus. La conclusion logique ne va jamais du passé a l'avenir et jamais de l'avenir au passé. C'est la caractéristique des inductions dynamiques, applications de la loi de causalité, divinations des causes, ou d'un événement. On dit de ces deux sortes de raisonnement, qu'elles consistent à tirer des conclusions, et il est regrettable qu'on n'ait qu'un seul mot pour désigner deux processus aussi différents l'un de l'autre. Il est d'autant plus important que les hommes de science, et notamment les logiciens, évitent toute confusion et gardent la pleine conscience de cette profonde différence. Avouons que de tout temps ils ont fait ce qu'ils pouvaient pour en dissimuler l'existence, ils se sont de tout temps efforcés de l'effacer.


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