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La nature de la pensée logique - Partie 1

(Revue de métaphysique et de morale

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Je vais essayer d'établir, dans la région de la pensée scientifique, une distinction qui n'est pas encore couramment admise, mais qui, selon moi, a la plus grande importance. Dans l'enfance de la philosophie, il n'arrivait que trop souvent aux penseurs de confondre les idées de raison et de cause, et ce n'est qu'en tâtonnant et bien tardivement que la distinction capitale entre ces deux idées s'est fait jour. Encore aujourd'hui, il subsiste beaucoup de confusion au sujet de ces deux idées, et la confusion tient sans doute à ce que ces deux idées ne sont pas suffisantes. Il existe en réalité quatre notions de causes bien distinctes, à savoir deux raisons d'épreuve, l'une réelle et l'autre de nature logique, et pareillement deux espèces de conditions, la condition logique d'une part et de l'autre la cause réelle, deux choses qui n'ont rien de commun. Dans les travaux modernes sur la logique on entrevoit çà et là quelque conscience de la différence capitale qui existe entre ces quatre espèces de causes, et à vrai dire, on devait inévitablement en prendre conscience, du moment où l'on distinguait d'avec les maximes de la logique la loi de causalité pour y voir un principe nouveau et autonome. Le plus grand penseur des Grecs, Aristote, était peut-être trop platonicien, et semble, malgré son analyse pénétrante de la connaissance et son fin esprit d'observation, ne pas avoir encore idée de cette différence; ce n'est que chez les Anglais, et notamment chez David Hume qu'apparaît une claire distinction.

Cependant, la confusion entre les quatre espèces de principes conditionnants revient toujours, et devient surtout palpable quand le philosophe regarde la réalisation d'hypothèses scientifiques comme un établissement de prémisses logiques, et comprend l'expérimentation comme une vérification de la conclusion du syllogisme. Une confusion pareille se trouve même chez l'illustre logicien danois Harald Hoeffding, et chez l'Anglais Stanley Jevons, cette faute est commise d'une façon constante. Établir une hypothèse n'est point du tout la même chose que de trouver une raison probante, c'est tout au contraire conclure de la raison à sa condition, et non seulement cela, mais c'est en général une opération qui n'est pas du domaine de la logique, à savoir de s'imaginer la présence d'une énergie préexistante. La raison pourquoi l'on n'est pas encore arrivé à assez de précision dans ces matières, est que notre temps n'a pas encore achevé l'élaboration de la doctrine de l'induction. Il a aussi été ordinaire aux adorateurs modernes de la déduction d'accabler Bacon de critiques, comme si sa découverte de l'induction n'était qu'une oeuvre enfantine. De cette façon, on arrive cependant à effacer le fait que la théorie aristotélicienne de l'induction ne suffit point du tout, et que la nouvelle conception de l'induction introduite par Bacon, devenue plus claire encore depuis les travaux de Stuart Mill, a besoin d'être reprise et poussée encore plus avant, pour que l'on puisse achever l'analyse du rôle de la déduction et la détermination de ses limites dans l'oeuvre de la pensée. Quant à moi, je voudrais qu'on se décidât à dire que l'induction n'est pas une opération logique de notre pensée. On peut me répondre que de telles questions de langage sont assez enfantines, et sans importance. L'induction est extrêmement raisonnable; pourquoi donc ne pas l'appeler une opération logique? Si la question n'avait pas des conséquences dépassant de beaucoup le domaine de la logique formelle, je n'insisterais pas non plus. Mais comme toute la précision dans la gnoséologie dépend de ce qu'on distingue entre les principes réels et les principes logiques, il est de la plus grande importance de retenir que l'induction, qui le plus souvent aboutit à des principes réels est à ce point de vue d'une importance qui surpasse de beaucoup tout ce que peut donner la logique formelle. On ne doit donc se servir du terme pensée logique que quand on veut indiquer la déduction, ou d'autres opérations nominales qui s'y rattachent de bien près. Sans cela, on serait en général disposé à classer ensemble l'induction et la déduction puisque toutes deux s'occupent des ressemblances, et semblent être basées sur elles. Cependant, s'il fallait classer selon ce critérium-là, toute pensée réelle serait de la logique pure, puisqu'en général nous ne statuons rien sur l'existence réelle et objective sauf en vertu des ressemblances. Toutes nos pensées sont symboliques; sur ce point, les philosophes tombent de nos jours de plus en plus d'accord. Il n'en a pas toujours été ainsi. La plus grande erreur dans l'histoire de l'intelligence humaine est peut-être celle qui trouve son expression dans la formule fameuse, que d'exister est la même chose que d'être pensé, esse = percipi. Quoi que puissent penser les différents philosophes sur la réalité objective, nous sommes tous d'accord pour soutenir qu'elle ne coïncide pas avec la pensée subjective de chaque individu, et que celle-ci est la seule forme de la pensée que les hommes connaissent. La vérité fondamentale de toute science épistémologique est de nos jours que d'exister n'est pas la même chose que d'être pensé, ou bien en d'autres termes: Toute pensée est symbolique. Croire à une réalité quelconque veut dire distinguer quelque chose de Rien, et cela Signifie à son tour: diviser le domaine illimité des « Riens psychiques » (der Niehterlebnisse) en deux parties, d'une part le « Rien » et de l'autre tous les « Riens psychiques » qui ne sont pas « Rien ». Analyser la pensée revient a analyser cette espèce de symbolisme. Dans une certaine mesure, la vieille idée que la pensée ne se laisse point analyser, qu'elle est une fonction humaine élémentaire, de la même façon que la sensation et l'émotion, est cependant correcte. Cette affirmation contient du vrai, attendu que la conviction que le « Rien psychique » (« das Nichterlebnis ») peut être quelque chose de différent du Rien absolu, est une fonction tellement spécifique qu'elle ne peut vraiment pas être comparée à d'autres opérations de l'âme; de l'autre côté, il est évident que ce que nous croyons de la réalité emprunte ses attributs à des états psychiques, que ce n'est pas quelque chose de parfaitement inconnu et que par conséquent une certaine analyse sera possible. Toute pensée est symbolique. On peut exprimer la même chose en disant: la réalité dure plus longtemps que la pensée qui la pense. La chose qui dure entre deux étals psychiques est supposée avoir une certaine ressemblance avec ceux-ci. Dans ce sens-là, on pourra dire, que la croyance à une chose réelle est une espèce d'analogie et si l'on veut, une induction. Si la pensée était quelque chose d'absolument élémentaire, de sorte que la chose fût un mystère absolu, sans aucune ressemblance avec des états psychiques, nous ne saurions parvenir à l'étrange croyance que la chose a de la durée, et cela de telle façon qu'elle préexiste partout où se produit un état psychique. Si la chose n'était qu'un mystère créé par la pensée, il suffirait de dire qu'elle dure aussi longtemps que dure la pensée, et que la pensée elle-même étant une espèce d'état psychique, la chose devrait, quelque mystérieuse et élémentaire qu'elle puisse être, toujours rester une espèce d'état psychique, d'une durée très courte. Ce petit attribut de la chose, qu'elle dure est donc déjà une analogie, une ressemblance empruntée au monde des états psychiques. Une chose ou une substance n'est qu'un Rien psychique fourni d'un plus ou moins grand nombre des attributs de l'état psychique. La philosophie occidentale moderne a taché d'enlever à la substance presque toutes ses ressemblances avec l'état psychique. Au commencement, on la privait des couleurs et des tons, de la chaleur et du froid, plus tard de l'aspérité et du poli, et enfin de la forme et de l'extension. Avec l'étendue, elle perdit sa dernière qualité extensive, mais néanmoins, elle resta encore dans l'espace comme un système de points de forces mécaniques, ou d'activités psychiques, ou simplement comme des idées d'ordre purement géométriques. Encore plus tard, l'espace lui-même disparut comme réalité stable, et à la fin le temps aussi. Chez Kant, la substance n'a même pas la qualité de la durée. Elle est au point de devenir un mystère absolu, c'est-à-dire de disparaître, et pourtant elle n'est pas complètement anéantie, ayant encore la qualité d'être cause. Et ceci est un attribut absolument humain, basé sur de nombreuses analogies, qui sont à trouver en dedans du domaine des états psychiques. Aussi les Néo-Kantiens voudraient bien supprimer même cet attribut; quoiqu'ils ne puissent ignorer qu'en faisant cela, on supprime le raisonnement humain; que le criticisme par cela, ou s'abîme dans la cécité complète, dans le scepticisme absolu, ou bien disparaît totalement de sorte que le criticisme ne se distinguerait plus du réalisme naïf. De cette façon, la philosophie moderne a tâché de dépouiller la substance de toutes ses ressemblances avec les états psychiques. Mais durant ce travail on a bien dû s'apercevoir qu'il ne peut pas être mené au bout, sans que la substance elle-même disparaisse, ce qui implique que la pensée est anéantie.


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