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La notion d'égalité sociale - Partie 1

(Revue de métaphysique et de morale

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La notion d'égalité est l'élément essentiel peut-être de l'idéal démocratique; elle constitue un des principes fondamentaux de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen; elle figure dans la devise républicaine; elle marque enfin, au dire de beaucoup, la tendance la plus caractéristique et la plus profonde des sociétés modernes. Il pourrait donc sembler qu'elle domine et triomphe aujourd'hui, au moins en France. Et pourtant, chez les philosophes comme chez les écrivains politiques, nulle notion n'est aujourd'hui plus contestée, plus critiquée, plus ébranlée; non seulement les avocats avoués de l'ancien régime, les adversaires systématiques des institutions françaises contemporaines, mais même leurs défenseurs, semblent la considérer avec défiance ou avec inquiétude: on dirait qu'ils y soupçonnent quelque chose de sophistique et d'illusoire, qu'ils sont tentés presque de ne voir en elle qu'un fantôme d'idée, vide et stérile par soi.

A vrai dire, si les objections qu'on soulève contre l'idée égalitaire sont d'inspiration et de formes très différentes, elles peuvent pourtant se ramener à l'unité d'un reproche fondamental. L'égalité, déclare-t-on, est une conception purement théorique, sans fondement et par suite sans application légitime dans les faits; les sociétés sont des réalités naturelles, fruits de toutes sortes de nécessités complexes, infiniment diverses et variables, et où la pure logique n'a rien à voir; on peut donc tout au plus en observer les caractères ou essayer d'en démêler inductivement les lois, du point de vue d'une science toute positive et empirique; mais vouloir y introduire des concepts aussi simples et aussi évidemment a priori que celui d'égalité, c'est en méconnaître profondément la nature et y porter sans doute le trouble et la contusion. — Sans nier le moins du monde que le reproche puisse avoir quelque part de vérité; sans prétendre non plus déterminer quel rôle il conviendrait, le cas échéant, d'attribuer à l'idée d'égalité en matières politiques et sociales; nous voudrions uniquement examiner si vraiment cette notion est par essence et peut rester tout à fait étrangère à la considération des réalités de la vie collective; sans discuter à fond l'objection naturaliste, et pour en préparer de loin une étude plus complète, nous voudrions essayer seulement d'en circonscrire la portée réelle.

Que la notion d'égalité soit une notion extrêmement abstraite, il ne servirait à rien de le contester. Elle est d'essence et d'origine mathématique beaucoup plutôt qu'expérimentale; elle n'exprime pas, et sans doute ne pourra jamais exprimer, un fait, mais bien un point de vue, une attitude de l'esprit, qui lui permet de penser et d'organiser les faits. On ne constate peut-être jamais, il n'existe peut-être pas d'égalités dans la nature, pas plus que d'identités absolues: mais on considère des choses, des faits ou des êtres comme identiques et égaux, lorsque, faisant abstraction de leurs différences, on s'aperçoit qu'on peut se servir aussi bien des uns que des autres, les substituer les uns aux autres, sans inconvénient pour le but qu'on se propose. Le berger qui compte son troupeau considère nécessairement chaque bête comme équivalente ou égale à n'importe quelle autre, lorsqu'il ne veut qu'en retrouver le nombre; mais s'il s'agit de les vendre séparément au marché, il les considérera sans doute comme très inégales entre elles. Il est clair qu'il n'en va pas autrement même dans l'application des mathématiques aux phénomènes les plus rigides de la nature inorganique: on n'y détermine jamais que des égalités ou des mesures approchées. On convient de considérer comme égaux absolument des objets ou des longueurs qui ne sont en réalité que sensiblement égaux, et cela dans les cas où une approximation plus grande ne nous serait de nulle utilité. Nous admettons que notre unité de mesure, un mètre par exemple, peut rester absolument égale à elle-même pendant tout le temps que nous nous en servons; ou que des quantités réelles peuvent être, soit exactement égales, soit exactement double ou triple l'une de l'autre. Nulle part la mesure, l'égalité ou l'inégalité, ne vont sans l'abstraction, le nécessaire parti pris de négliger les différences qui ne regardent pas notre recherche et ne nous sont d'aucun intérêt actuel.

En d'autres termes, les êtres ou les objets complexes de la nature sont peut-être en eux-mêmes sans cesse différents et autres; peut-être même se présenteraient-ils à nous comme tels, si nous y regardions de très près: mais pour nous y reconnaître et les penser, il faut que nous y discernions des ressemblances; bien plus, ressemblances ou différences, il faut que nous arrivions, pour en tirer parti, à les préciser, à les définir; il faut que nous les comparions par l'intermédiaire d'un terme conventionnellement choisi et supposé stable, c'est-à-dire que nous les mesurions. L'unité de mesure sera donc conçue comme toujours égale à elle-même; des ressemblances vérifiées et précisées à l'aide de l'unité s'appelleront des égalités, et les différences évaluées de même à l'aide de l'unité, s'appelleront non plus seulement des différences, mais des inégalités.

Mais la difficulté capitale ne se présente-t-elle pas tout de suite ici, sous sa forme métaphysique la plus profonde: passer des différences à des inégalités et des similitudes à des égalités, n'est-ce pas exprimer en termes de quantité des relations purement qualitatives, n'est-ce donc pas les dénaturer? — Il suffira de remarquer ici que nous ne faisons pas de métaphysique; qu'il ne s'agit pas de savoir si la qualité peut ou non se réduire à la quantité (ce qui, peut-être, n'est qu'une équivoque et n'offre au fond pas grand sens); mais qu'il suffit pour notre objet présent que des relations, que l'on peut supposer en soi qualitatives, doivent se traduire nécessairement en langage quantitatif, afin que nous puissions avoir prise sur elles à la fois par la pensée et par l'action. Métaphore si l'on veut, la métaphore est naturelle et indispensable à l'esprit, comme celles, qui n'en sont que des formes à peine différentes, par lesquelles, selon M. Bergson, il traduit la durée vécue en temps homogène ou l'hétérogénéité des états psychologiques dans la notion trouble d'intensité. Tout en sachant donc fort bien que ni les comparaisons, ailleurs qu'en mathématiques pures, ne sont des mesures exactes, ni les étalons de valeurs, de véritables unités métriques, il faudra reconnaître que la tendance de l'esprit est d'assimiler les premières aux secondes, et de parler d'intensités ou de valeurs plus grandes ou plus petites, de mérites égaux ou inégaux. Que l'assimilation appauvrisse quelque peu la réalité, qu'elle en laisse toujours échapper quelque chose, il n'importe ici: nul n'en pourra conclure que le procédé cesse pour cela d'être rationnel et nécessaire, puisque le vice, si vice il y a, serait le vice propre de la raison même. Et nul n'en pourrait conclure non plus qu'il soit illégitime dans son application à la réalité concrète, puisque, bien qu'essentiellement abstraite en elle-même, la mesure est exigée par ce qu'il y a de plus concret en nous, notre action, et qu'elle est inévitablement impliquée dans toutes nos relations pratiques aussi bien qu'intellectuelles avec les objets ou les êtres de la nature.

D'où il suit d'abord que toute classification, tout ordre établi entre des choses ou des êtres suppose qu'on considère comme égaux, au point de vue qu'on a choisi pour établir la classification, tous les objets ou les êtres qu'on range dans la même classe: définir ou classer, c'est poser les individus de la classe comme équivalents, interchangeables, égaux; la notion d'égalité, ou de ressemblance mesurée, apparaît liée à la facilité d'abstraire et d'ordonner, conçue dans tonte sa généralité. Mais il en résulte qu'il en sera de même lorsqu'il s'agira de classification ou d'ordre en matière sociale: il est par là même de l'essence de toute loi, de toute règle, de toute action gouvernementale, d'être à quelque degré égalitaire, alors même qu'elle se déploierait dans ce que l'on appelle un régime aristocratique ou même qu'elle tendrait à le définir et à l'instituer: dans les limites au moins de l'ordre, de la classe, de la caste auquel il doit s'appliquer, quelque égalité s'introduira en même temps que le moindre effort de législation, de réglementation intentionnelle et réfléchie. Dès lors, il suffira qu'on soit amené à concevoir quelque règle ou quelque mesure sociale tellement nécessaire et universelle qu'elle doive s'appliquer à tous les membres de la collectivité, quels qu'ils soient et si différents qu'ils soient par ailleurs, par les mérites, les talents ou les privilèges: il faudra bien concevoir du même coup entre eux une égale aptitude à se soumettre à la règle, quelque aspect par où ils puissent et doivent être considérés comme égaux.

D'où il suit encore que la notion d'égalité sert aussi souvent à manifester des différences et à les définir exactement qu'à constater des identités de valeur. En mathématique même, en considérant l'unité de mesure comme constamment égale à elle-même et égale à chaque portion de la droite à laquelle on la superpose, on détermine des inégalités proprement dites. Deux grandeurs ne sont inégales qu'en tant que, comparées à l'unité de mesure, elles apparaissent comme comportant une partie égale, plus une partie absente en l'une, présente dans l'autre: tant qu'on ne se réfère pas ainsi à leur égalité partielle, les deux grandeurs sont simplement différentes ou autres, elles ne peuvent pas être dites inégales. De même en matière sociale: ce n'est que grâce à la conception, quelle qu'elle soit, d'une unité de valeur qu'on peut définir et justifier les inégalités sociales elles-mêmes. A moins donc que, dans une collectivité; les diverses classes, les divers groupes humains restent simplement juxtaposés ou superposés, différents en fait, sans nul essai de se délimiter et de se fonder en droit, il faudra, bon gré malgré, que la raison trouve moyen de les comparer d'après quelque norme commune. C'est du point de vue seulement d'une certaine égalité, telle quelle, qu'on peut déterminer et rationaliser les inégalités.


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