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Du rôle de l'idéalisme en philosophie - Partie 1

(Revue de métaphysique et de morale

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Pour l'astronomie, il est indifférent que les corps gravitent les uns vers les autres en vertu d'une attraction qui leur appartienne en propre, ou que, par suite d'une autre cause quelconque, les mouvements des astres s'accomplissent comme si les corps s'attiraient réciproquement en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances. Car les faits visibles et calculables sont les mêmes dans les deux cas. Aussi les spéculations sur la nature et la cause de la gravitation ne sont-elles pas du ressort de l'astronomie.
De même, pour l'expérience et la pratique ordinaire de la vie, il est indifférent que les corps existent en réalité ou que, par suite d'une autre cause quelconque, tous les effets perçus se produisent comme s'ils provenaient des corps, comme si les objets de l'expérience étaient des corps dans l'espace. Car tout ce que nous sentons et percevons est pareil dans les deux cas ou dans les deux hypothèses. Mais, pour la philosophie, il y a là une différence fondamentale.

La philosophie est la tentative par la pensée de se rendre compte d'elle-même et du monde qui est son objet. Si ce monde est trouble et plein de confusion, tout en présentant une apparence d'harmonie, la tâche de la philosophie est d'empêcher que cette confusion n'envahisse la pensée et ne la domine, comme elle l'a fait jusqu'à présent. La question est de savoir si l'on parviendra enfin à la clarté, à la certitude, à l'harmonie de la pensée avec elle-même, ou si l'on continuera à se mouvoir dans la contradiction avec soi-même, la confusion et les ténèbres. L'issue dépend essentiellement de la position que l'on prend vis-à-vis du problème de la réalité des corps. Et comme de la clarté et de l'harmonie dans la pensée dépend l'harmonie dans la vie même, il vaut bien la peine d'examiner encore ce problème à ce point de vue.

Que nie-t-on en niant la réalité du monde matériel?

Comme je l'ai déjà dit dans l'article précédent, on nie que l'explication physique des choses ait une valeur absolue, que l'ordre physique des choses soit un ordre absolu. Or l'expérience nous présente en apparence des objets absolus, des substances de deux sortes, spirituelles et matérielles. C'est ce qu'il faut d'abord bien comprendre.

Il est indubitable que chacun de nous se reconnait, dans la conscience immédiate qu'il a de lui-même, comme un objet absolu, indépendant de tous les autres. En effet, se reconnaître soi-même comme dépendant d'autre chose, comme fonction d'un autre objet, c'est reconnaître son vrai moi dans cet autre objet, ce qui est logiquement contradictoire et impossible. On objectera peut-être que nous nous reconnaissons pourtant comme dépendants de plusieurs conditions extérieures. C'est vrai. Mais cette connaissance est dérivée; elle repose sur l'expérience que nos états intérieurs suivent d'une manière invariable certaines conditions extérieures, et elle ne peut rien changer à la connaissance immédiate que nous avons de nous-mêmes ni à son caractère en apparence absolu. Car aucune condition extérieure ne peut s'interposer entre moi comme sujet et moi comme objet de ma conscience ou de ma connaissance immédiate de moi-même. Bref, un moi n'existe qu'en se distinguant de tout ce qui n'est pas lui, qu'en se reconnaissant comme un objet distinct par son essence même et partant indépendant de tous les autres objets, en d'autres termes, comme un objet absolu mais il se reconnaît comme tel, et, sans cette apparence, il n'existerait pas.

De nos jours, la plupart des hommes capables de réflexion ne croient plus à la substantialité du moi, ne lui attribuent plus aucun caractère absolu. Par là, toute la question qui nous occupe est déjà au fond résolue. Si le témoignage en effet de notre propre conscience sur la substantialité du moi a cessé de passer pour absolument vrai, combien, à plus forte raison, le témoignage de notre perception extérieure sur la substantialité des objets perçus sera-t-il plus facile à dépouiller de toute vérité absolue? Il faut pourtant examiner aussi ce point en particulier.

La matière est l'absolu dans l'espace. Si la matière est une réalité et non une pure apparence, l'ordre physique des choses est absolu. Veut-on le soutenir?
Un ordre absolu est parfait, se suffit à lui-même à tous les points de vue et ne peut nulle part se montrer en défaut. L'ordre physique au contraire se montre en défaut partout.
Et d'abord, dans le domaine subjectif, par l'existence de l'erreur.

Si les objets de notre expérience étaient de véritables substances, des objets absolus, la connaissance que nous en avons posséderait une vérité absolue et l'erreur serait absolument impossible. Il faut, en effet, renoncer à toute pensée logique ou reconnaître la validité du principe de contradiction. Or, suivant ce principe, il y a entre l'affirmation et la négation, c'est-à-dire entre le vrai et le faux, une opposition absolue, et toute réunion de choses opposées d'une manière absolue implique ou constitue une contradiction logique. Le premier fondement de toute erreur est donc le fait que notre perception d'objets extérieurs n'est pas vraie d'une manière absolue, qu'elle renferme une illusion systématiquement organisée, et que la vérité dans notre expérience ne se distingue par conséquent pas de l'erreur par son essence même, mais seulement, comme je l'ai montré dans des articles précédents, par des caractères secondaires. Le vrai qui est mêlé avec le faux dans le monde de l'expérience n'a qu'une vérité relative. Si nous parvenons néanmoins à une vérité absolue dans la connaissance des choses, c'est uniquement en vertu du concept de la nature absolue des choses, concept qui est la loi fondamentale de notre pensée et dont l'expression est le principe de contradiction et la conscience de l'opposition absolue entre le vrai et le faux.


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