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Le martyrologe des enfants et des femmes en Angleterre - Partie 3

(La revue des revues

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L. 0..., une veuve, était accusée par la Société de négliger sa fille de six mois, de la laisser habituellement seule, sans nourriture, pendant des heures entières. Une voisine lui fit des remontrances de cette conduite; la mère répondit qu'elle la priait de se mêler de ses affaires, que cela lui était égal parce que, s'il arrivait quoi que ce fût à l'enfant, elle recevrait 3 livres sterling de la Compagnie d'assurances. Cette femme avait eu un enfant mort auparavant qui était assuré à deux sociétés pour 4 liv. 10 sh. Sur la plainte de la Société protectrice, elle fut envoyée en prison.
Leur autre enfant a été trouvé après sa mort ne pesant plus que seize livres au lieu de quarante, le corps émacié et couvert de blessures. Pauvre petit! on se figure ce qu'il lui fallut endurer de souffrances pour procurer aux auteurs de sa vie la modeste somme de 50 francs, pour laquelle il a été assuré!

Les assurances funéraires forment également une tentation irrésistible pour les pauvres gens, désireux de gagner quelques livres pour suppléer à leurs besoins. L'enterrement d'un petit être ne coûte ordinairement que quinze à vingt francs, tandis que l'assurance en paye jusqu'à cent: quel motif puissant pour accélérer le « joyeux » événement! En voulez-vous des preuves? Les voici dans toute leur éloquence. Dans l'espace d'un an, en 1891, la Société protectrice a relevé 1298 cas de cruautés criminelles commises envers les enfants qui tous ont été... assurés pour les funérailles. L'année suivante, il y avait déjà 3908 cas d'enfants martyrisés et... assurés.
Le dur travail qu'on impose aux petits êtres ne contribue pas moins à leur mortalité précoce. La Société protectrice à découvert certaines tenement-houses où les enfants commençaient à travailler dès l'âge de trois ans. Les enfants restant à la maison lorsque leurs parents travaillent dehors sont également condamnés « aux travaux forcés » dès leur enfance la plus tendre. Les cas ne sont pas rares où y des fillettes de 7 à 9 ans sont obligées de faire le ménage de toute une famille plus ou moins nombreuse, ou d'aider leurs parents dans leur travail à domicile.
La Société protectrice nous montre des exemples d'une fillette de 9 ans faisant l'ouvrage de cinq personnes; une autre de 6 ans monte trois ou quatre douzaines de vestons à la fois à une hauteur de cinq étages et la mère ne peut pas comprendre pourquoi l'enfant ne se porte pas bien.

Parmi les 77 familles étudiées on a trouvé 4 enfants de 14 à 16 ans aidant leurs mères à la maison; 31 enfants entre 10 et 14 ans; 23 enfants entre 3 et 10 ans. Une seule avait 3 ans; 24 entre 14 et 18 ans travaillaient pendant la journée dans des fabriques, un grand nombre d'entre elles aidaient encore au travail manuel de la maison en rentrant le soir. Parmi ces 24 jeunes filles, 8 gagnent la moitié du revenu de la famille; 6, un tiers; 1, deux-tiers; 9, un quart.
Le montant exact de l'argent gagné à la maison par les enfants est presque impossible à évaluer; cependant toutes les mères interrogées affirment positivement que l'assistance des petits est une aide financière réelle.
Ailleurs une femme, dont le mari est poitrinaire, travaille à couvrir de soie des moules de bois pour garnitures de robes. Aidée dans son travail par trois enfants de 11, 7 et 3 ans, elle avoue que les enfants sont pour deux tiers dans ses gains, car même le bébé de trois ans, ajoute-t elle avec fierté, travaille toute l'après-midi, sans fatigue.

Empruntons à un rapport de la Société protectrice la description d'un cas fréquent, presque typique, de ces ménages infortunés, où il faut spéculer sur le travail enfantin pour arriver à lier les deux bouts.
Voici une veuve avec trois enfants âgées de 6, 8 et 12 ans.
« La mère confectionne des robes d'enfants; elle fait les boutonnières et les parties soignées. La fille de 12 ans fait mouvoir la machine à coudre piquant les coutures et les plis, celle de 8 ans découpe la broderie, faufile et coud les boutons. La mère estime que les deux filles gagnent la moitié du revenu total. Celle de 12 ans travaille depuis six ans avec sa mère, celle de 8 ans, depuis quatre ans. Je demandai à la mère, dit l'auteur du rapport, ce que faisait l'enfant de 6 ans ; — à ce moment elle avait la rougeole. — Oh! vous savez, elle est à moitié idiote et ne peut rien faire, répondit-elle. Evidemment il ne lui était jamais venu à l'idée qu'elle fût trop jeune pour travailler. Habituellement, les enfants de 4 à 10 ans mettent les boutons, rabattent les longues coutures et cousent la grosse besogne; et cela, ils le font sans un murmure, assis presque toute la journée et une partie de la nuit. A la fin, quand la nature n'en peut supporter davantage, l'enfant est amené au dispensaire pour qu'on lui donne un médicament, et les mères sont tout étonnées lorsqu'on leur dit qu'il n'y a pas d'autre remède à appliquer qu'un peu plus d'air pur, moins d'ouvrage, moins de thé et de café et davantage de sommeil. A cette ordonnance, elles répondent que comme elles ne peuvent se passer du travail de l'enfant, il faut absolument donner un médicament qui le guérisse. »

Le procès de la tueuse d'enfants, Mme Annie Dyer, plaidé en 1896, a ôté du reste toute l'illusion au sujet de ces meurtres. Cette dame, appartenant à une famille très honorable, jouissant en outre d'une réputation solidement établie de femme bonne et religieuse, a été convaincue d'avoir, à l'aide des annonces, attiré chez elle et tué un nombre incalculable de petits êtres « adoptés par elle » au prix modeste de 250 à 1 000 francs. On a découvert dans sa villa de Reading plus de 150 kilos de vêtements d'enfants, appartenant à toutes les classes de la société. Pour juger de l'étendue de ces « massacres d'innocents », comme les qualifient les juges anglais, il faut se rappeler qu'en moins de trois semaines la police du district de Westham a découvert, en 1895, une douzaine d'enfants étranglés ou noyés!
Les genres de mort varient du reste à l'infini. Pour la plupart des cas, Mme Dyer se bornait, après avoir étranglé et bâillonné les petits êtres qui lui étaient confiés, à les envelopper dans un morceau de linge qu'elle jetait avec une pierre par-dessus le marché au fond de la Tamise. À la barre, où défilait une série de mères criminelles au point de vue moral, mais indemnes au point de vue de la loi anglaise, le juge a cru utile en paraphrasant le fameux plaidoyer de Mme Waters, de leur jeter à la face ces mots terribles:
« Ce sont des mères comme vous qui font les criminelles comme celle-ci. Si vous n'aviez pas manqué à vos devoirs les plus sacrés, vos enfants seraient encore vivants. Vous êtes responsables de ces assassinats. »

Et que des crimes qui ne parviennent jamais à la connaissance publique! Rappelons-nous que, d'après l'étude si troublante qu'a publiée ici même notre distingué collaborateur, M. le marquis R. Paulucci di Calboli (Revue des Revues, 15 mai, 1er juin 1896), la ville de Londres compte une armée de 150 000 filles vagabondes et qu'on y constate des maternités à l'âge de 14 ans!
On pourrait du reste juger de l'intensité du mal en se rappelant que la ville de Londres n'accuse que 2,49 naissances illégitimes contre 28,6 à Paris. Et ce serait le cas de se demander: que deviennent les 20% manquants, dont on n'entend jamais parler?


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