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La sélection indirecte ou corollaire - Partie 2

(Annales de l'Institut international de sociologie

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C'est précisément cette association qui intervient dans chaque procès de sélection psychique et sociale. Si nous n'admettons pas toujours cet élément dans nos calculs, nous nous fermons la connaissance, des sélections sociales. Ainsi, par ce seul facteur intermédiaire de l'association, un nombre infini de sélections indirectes ou corollaires est introduit. Il ne s'agit plus seulement de l'utilité directe de quelque organe ou fonction pour l'individu possesseur, mais encore de sa valeur pour l'association, et souvent son sort sélectif est décidé sous ce dernier rapport.

Il est assez curieux, que ces sélections indirectes par l'association peuvent très bien être contrasélectoires dans leurs effets finaux. Tout ce qui raffermit l'association et ses liens, est d'une utilité positive dans le combat de la vie; les peuples et les groupes d'un esprit peu associatif seront exterminés ou chassés des bons terrains; ceux dont l'esprit de corps est très fort restent et se multiplient. Ainsi le renforcement des sentiments, qui sont les anneaux de l'association, devient un but indépendant de la sélection. La vanité, c'est-à-dire l'estime de l'opinion des autres sur notre personne, le désir de la gloire, la sympathie et la pitié s'augmentent de la sorte, et ainsi la philanthropie, qui n'est rien que la sympathie générale et active, naît moyennant la sélection, dont ensuite elle pervertit si souvent l'action salubre.
La sympathie est de même produite de la sélection entre groupes et elle empêche en même temps la sélection entre individus du même groupe.

Une autre source assez riche de sélections indirectes est la composition complexe de certaines qualités psychiques qui sont objet de sélection. Aussitôt qu'un être vivant n'est plus une combinaison de qualités physiques seules, mais qu'il possède encore un côté psychique, c'est aussi de l'utilité de ces dernières qualités que dépend son élimination ou sa survivance. Ce n'est plus la longueur du cou ou la force des dents qui décide sur l'aptitude de l'être à la vie, mais encore la force intellectuelle et enfin le caractère social, qui le rendent faible ou fort dans le combat de la vie.
Pour me borner au dernier, l'expérience la plus simple nous montre que les divers caractères, c'est-à-dire les ensembles des facultés psychiques des individus (intelligence, sensation, mémoire, émotions, volitions), ne sont pas du tout les mêmes, ou seulement ne se ressemblent pas dans les détails les plus importants; que ces différences sont d'importance vitale; qu'elles décident souvent du succès dans la vie, — cela n'a guère besoin d'être démontré. L'homme à l'intelligence pénétrante et ouverte a plus de chance de frayer son chemin que l'homme à l'esprit lourd et obtus. Mais c'est ici que d'un coup, nous découvrons l'importance de la sélection indirecte.

Résultat immédiat de la haute complexité du caractère humain, est le fait que presque toute qualité caractéristique est un composé d'autres qualités plus simples. Et c'est bien clair que le dérivé est inévitablement lié au sort de ses composants. De la sorte un trait du caractère peut être éliminé, non pas parce que lui-même n'est plus utile ou est devenu dangereux à son possesseur, mais parce qu'un trait plus simple qui entre dans sa composition ne peut plus survivre. L'élimination du composant entraîne celle du composé. Par exemple: la cruauté est contraire à la sympathie qui est nécessaire à l'association, aussi bien qu'elle en est le résultat à un certain degré; et comme ça la cruauté est du moins pour le groupe une qualité désavantageuse et sujette à l'élimination; mais cette sélection-çi est fort lente parce qu'elle opère entre groupes et pas entre individus, et il y a tant de circonstances qui lui peuvent donner un contre-poids dans le groupe. L'indifférence aux souffrances des autres donne certainement une certaine force à l'individu isolé, en concurrence avec les autres. Heureusement la cruauté n'est pas du tout une qualité simple comme je l'ai démontré dans l'introduction psychologique à mon Origine de la peine, et ses composants sont bien autrement sujets à la sélection rigoureuse du combat entre les individus.
Tout ça est aussi vrai pour l'égoïsme: ce vice, si avantageux dans le combat de la vie, suppose une assez forte dose d'insensibilité aux émotions d'autrui, et ainsi l'égoïste court le danger de ne pas s'apercevoir de l'irritation causée par sa conduite: tous les tyrans l'éprouvent, ils méconnaissent la force des mouvements populaires.

Ainsi nous voyons ici une certaine rivalité entre la sélection directe et la sélection indirecte. D'après l'expérience commune c'est la sélection indirecte qui remporte la victoire, seulement cette victoire est rendue fort lente, elle est interrompue et criblée d'exceptions par l'influence de la sélection directe. La cruauté est moindre que jadis, mais elle n'est pas du tout disparue. De cette manière beaucoup peut être expliqué qui reste obscur, quand nous considérons seulement l'oeuvre de la sélection directe, comme on l'a fait habituellement jusqu'ici.
C'est encore par un autre effet de la sélection indirecte que la cruauté brutale et sanguinaire a beaucoup diminué dans le cours des derniers siècles. Il est bien naturel que les hommes à instincts forts, de nature combative, et de tendance cruelles s'adonnassent beaucoup plus à la vocation militaire que les hommes aux penchants opposés; eh bien, les armées, jusqu'à notre temps, consistaient en volontaires et en mercenaires; la mortalité y était excessive par la vie exposée à toutes les rigueurs du climat et des milieux, par les ravages des maladies mal traitées, de l'intempérance, des excès continuels in venere. et enfin par la guerre elle-même. Le résultat en était inévitablement qu'un grand nombre d'hommes à tendance cruelle et brutale était perpétuellement éliminé. De nos jours avec la conscription et le service obligatoire, cette sélection salutaire a beaucoup ralenti; je n'ose pas dire qu'elle s'applique encore aux officiers.

Un effet fatal et contrasélectoire, jusqu'à un certain point, de la sélection indirecte qui nous menace aujourd'hui plus qu'auparavant, et qui n'a pas du tout reçu assez d'attention (comme du reste tous ces problèmes de la sélection et de l'évolution humaine), est le suivant. Dans notre milieu social, il faut travailler ardemment pour parvenir à se restreindre absolument à ce seul but; il absorbe toute la vive force même des forts et la meilleure partie de la jeunesse; ainsi il devient indispensable de se marier très tard et encore de choisir pour femme plutôt une fille riche qu'une fille saine et féconde. Le résultat est une union stérile ou du moins peu féconde, car la fertilité décroît sensiblement avec l'âge des époux. Le type, dont une grande partie est de la sorte condamnée à une moindre reproduction, n'est, heureusement pour nous, point le plus noble type humain, mais c'est pourtant un type d'assez grande valeur. Il est caractérisé par l'esprit pratique à un haut degré, par l'application continue, l'énergie du travail, mais il est aussi un peu borné, pas idéaliste, en général fermé à la vie des autres, très fort, mais pas noble. Ce type qui nous donne les hommes de succès, est ainsi peu reproduit; il est éliminé progressivement comme suite indirecte de ses qualités décisives, quoique ces qualités mêmes lui assurent un grand succès dans le combat individuel de la vie; il perd dans la postérité.

Je crois que cette antinomie entre le succès individuel et le succès dans l'espèce est bornée à la race humaine et à la vie civilisée; chez les sauvages le vainqueur dans la vie laisse le plus grand nombre d'enfants; encore plus tard les riches seuls peuvent être polygames; le meilleur chasseur des Indiens du Nord reçoit souvent toutes les filles d'un père en mariage, étant sûr qu'il sera toujours capable de les nourrir. Cette relation est renversée dans la civilisation: le vainqueur, le riche, laisse moins d'enfants que le vaincu, le pauvre.
Cette tendance est encore fortifiée par le fait connu, que précisément l'homme ambitieux qui veut parvenir cherche à épouser une héritière, c'est-à-dire une jeune fille riche, parce que ses parents sont peu féconds.

De Candolle a déjà remarqué que le célibat se combat soi-même dans son manque de descendance. Mais la dévotion excessive, surtout l'ascétisme, toutes tendances ennemies de la vie animale, sont punies par la nature animale avec la même sévérité: elles ne sont pas reproduites; chaque penchant qui retient de la production ne peut se reproduire soi-même; cela va sans dire, et pourtant c'est d'une importance excessive. De la sorte, ces caractères sont toujours restreints à la variation fortuite, ils sont hérités seulement par la voie de la coïncidence des éléments qui les composent dans les deux parents. C'est un cas de ce qu'on pourrait nommer l'hérédité indirecte, qui doit jouer un rôle considérable, quoique peu connu, dans le domaine biologique. On ne peut vraiment étudier toute l'hérédité qu'après l'analyse des qualités physiques et surtout psychiques dans leurs éléments constitutifs héréditaires. C'est ce qu'ont oublié Galton et Ribot dans leurs livres sur l'hérédité du génie, aussi bien que Lombroso pour l'hérédité du caractère criminel. Un élément psychique paternel joint à un autre du côté maternel peut mener dans la descendance à une qualité quasi nouvelle; l'indolence maternelle se joint à la pauvre fantaisie du père et un haut degré de cruauté en sera le résultat dans le fils.

Le grand fléau de nos peuples, l'alcoolisme, nous présente lui-même une consolation dans sa sélection indirecte. Ceux qui sont éliminés par l'alcool ne sont pas seulement les constitutions faibles qui n'en peuvent supporter l'abus, mais, parce que l'abus est dangereux aux plus forts aussi, tous ceux qui ne possèdent pas l'harmonie et la force de caractère pour éviter cette dangereuse jouissance. On meurt directement parce que la constitution succombe, mais indirectement parce que le caractère ne vaut pas grand chose. Ceux qui restent sont les meilleurs, les plus forts caractères.
Comme nous l'avons vu, tantôt l'action de la sélection indirecte est funeste, tantôt elle est salutaire; mais il est certain que dans la vie psychique et sociale où tout se tient, à côté de la sélection directe, son action ne doit jamais être négligée.


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