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Le devoir social

(Annales de l'Institut international de sociologie

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Permettez-moi un dernier mot touchant la question la plus délicate et à la fois la plus profonde de la sociologie, savoir la définition de notre science. Préalablement, je suis heureux de constater que le Congrès actuel a atteint son but principal: de répandre la lumière scientifique, d'éclairer les esprits. Nos recherches méthodologiques, la discussion élevée, approfondie, souvent même passionnée, d'hier et d'avant-hier, c'était l'orage qui a purifié l'air, jadis si lourd et languissant, cet air sociologique plein de microbes sceptiques. Ce scepticisme concernant la méthode a perdu sa force, son horreur. Nous voyons à présent plus clair et nous finissons par nous entendre. Nous savons ce que nous voulons. Les organicistes nous accordent que nos méthodes diverses, notamment la méthode psychologique de Mr Tarde et ma méthode historique comparée, ont leur raison d'être logique, aussi bien que la méthode organiciste. Cette méthode régnante n'est pas détrônée, mais médiatisée; elle est devenue une méthode parmi les autres. Notre Congrès se présente donc comme une révolution scientifique contre le règne absolu d'une méthode. Nous avons brisé l'absolutisme, en le remplaçant par une confédération républicaine des méthodes sociologiques. Comme dans la Suisse, les trois langues ont le même droit d'existence, ce qui n'empêche pas que le Suisse français préfère sa langue maternelle; ainsi, toutes les méthodes discutées ont leur raison d'être logique dans la république de la sociologie, ce qui n'empêche pas que l'école française continuera à parler sa propre langue, la langue organiciste, peut-être désormais un peu modérée, adoucie et tempérée.

Quant à nous autres, nous reconnaissons volontiers les mérites historiques des organicistes, et nous tâcherons de fortifier leurs résultats en prenant un autre chemin, qui nous paraît plus sûr, plus clair, et, disons-le franchement, plus scientifique. Mais, comme je l'ai fait remarquer dans mon premier discours, marchons séparés, mais combattons ensemble.
J'ai encore une concession à faire. Si l'organicisme renonce à sa définition ontologique, donnée par M. Worms et défendue par M. Espinas, en remplaçant cette définition ontologique par une définition téléologique, nous serons d'accord. Si on déclare que la société n'est qu'un être, qu'elle correspond à la catégorie de l'être, cela ne prouve rien. C'est un mot vide; ce n'est que le sommet d'une pyramide ontologique, et c'est dans ce sens que Hegel a dit fort justement: l'être pur est identique avec le néant, le rien, parce qu'il manque de contenu, de qualités, d'attributs. Mais si vous acceptez ma définition de l'organisme, à savoir: l'organisme est une multitude de parties constituant une unité tendant vers le même but, alors nous serons d'accord. La société sera donc une organisation de différents individus coopérant au même but, tendant vers la même fin. C'est donc la finalité qui décide sur l'unité; en un mot, cette unité sociale n'est pas une unité ontologique, mais plutôt une unité téléologique. Si vous continuez à appeler cette unité téléologique un organisme, j'y consens, pourvu que vous m'accordiez de votre part cette distinction: l'animal est un organisme, et la société est une organisation. La différence entre les deux consiste dans leur degré de conscience. L'organisme constituant un animal est un procès d'instinct, d'inconscient, tandis qu'une organisation dans la société humaine, ordinairement, est le produit de la conscience. Dans les cellules, la coopération à un but commun reste toujours inconsciente; la coopération à un but commun dans une société, est réfléchie, le but étant reconnu par la conscience. Voilà ce que je comprends par unité téléologique, par une organisation et par un organisme.

Un dernier mot encore concernant le but principal, pour ainsi dire la téléologie de notre science. Notre modèle scientifique deviendra de plus en plus la linguistique. Les sociologues sont, pour la société, tout à fait les mêmes que les grammairiens pour la langue. Notre tâche la plus haute consiste dans la construction d'une grammaire des phénomènes sociaux. Le grammairien ne crée pas une langue; il cherche plutôt les règles de la langue existante. Ainsi, nous ne créons pas une vie sociale nouvelle, mais nous cherchons les règles de la vie sociale existante. Le grammairien constate un rythme dans des mots différents, et sur ce rythme il base une règle. Une règle n'est donc pas une loi; les règles permettent des exceptions, les lois, à leur tour, les défendent; de sorte que le sociologue observant un rythme social, une périodicité des actions humaines, doit construire une règle sociale, mais il serait prématuré de généraliser trop, de sauter au-dessus des exceptions, de formuler une loi sociale.

Certes, l'évolution des langues différentes est soumise aux lois phonétiques. C'est le résultat de l'histoire comparée des langues. Sans Bopp, le fondateur de la linguistique comparée, il serait impossible de démontrer qu*il existe des lois phonétiques de la langue. Grâce à cette méthode comparée, nous avons élevé les rythmes des mots jusqu'aux règles, et les règles jusqu'aux lois. Ainsi, notre tâche scientifique est précisée, déterminée par le procédé de la linguistique. Dans la statique sociale nous cherchons les règles, c'est-à-dire la coordination et systématisation des rythmes sociaux; dans la dynamique sociale, nous nous élevons à mettre fin à ce chaos des règles, en cherchant et éclaircissant les lois des règles, tout comme la grammaire comparée a trouvé les lois phonétiques de la langue.

Ayant trouvé ces lois sociales, il ne nous restera qu'une seule tâche: la déontologie, le devoir social. Et, même ici, l'analogie avec la science linguistique continue. La grammaire n'est qu'un impératif du parler, des règles fixées que nous sommes forcés de suivre, pourvu que nous désirions parler comme des gens civilisés, juste et correctement. Mais cet impératif n'est pas concluant, n'a rien d'absolu. Si je parle, par exemple, votre belle langue assez imparfaitement, assez incorrectement, vous n'avez pas, dans votre code pénal, un paragraphe qui me forcera de la parler juste, de ne plus faire de fautes de grammaire. Dans les règles, les exceptions sont permises. La grammaire pour les langues, c'est ce qu'est le tact dans les mœurs. On ne peut pas me forcer non plus à avoir ce tact; ce n'est donc pas un impératif extérieur, mais plutôt un commandement intérieur. Seul le droit connaît des commandements extérieurs qui pourraient être forces, mais la langue et les mots n'ont que des impératifs intérieurs. La grammaire, c'est le tact des langues; les bonnes mœurs, voilà la grammaire du cœur. Telle est donc la déontologie sociale. Les impératifs sociaux, si nous réussissons à les formuler, resteront toujours des impératifs intérieur, des commandements du tact social. Maintenant, c'est notre devoir de chercher les rythmes, afin de construire les règles de ce tact social!


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