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Note sur les rapports de la biologie et de la sociologie - Partie 1

(Annales de l'Institut international de sociologie

En , par


Savants ou rêveurs, philosophes ou poètes, nous vivons tous d'analogies. Celles du poète se nomment métaphores, celles du savant ou du philosophe généralisations. Celui-ci étend à la gravitation des astres la chute d'une pomme, comme celui-là voit dans le croissant de la lune une « faucille d'or ». L'essentiel est que les comparaisons du poète soient frappantes, émouvantes, et que les comparaisons du penseur soient éclairantes. Donc, quand celles du premier n'ont rien d'expressif, quand celles du second n'ont rien d'explicatif, elles sont pareillement mauvaises et à rejeter. Tel est le cas, à mon avis, du fameux rapprochement entre les organismes et les sociétés, du moins en tant qu'il prétend servir à mieux faire comprendre celles-ci. Car, assurément, il sert beaucoup à jeter du jour sur les phénomènes vivants. M. Novicow, dans Conscience et volonté sociales, a beau conserver toute sa verve intellectuelle, sa riche imagination, à rajeunir le thème de l'organisme social, il ne parvient pas plus que M. Worms à nous montrer les véritables services que cette extension de la notion d'organisme aurait rendus aux sociologues. M. Novicow nous dit bien pourtant: « Si on l'avait conçue depuis longtemps, on aurait compris que l'élite ou sensorium est un organe indispensable. » Mais, précisément, il me semble au contraire que la comparaison en question est on ne peut plus propre à empêcher de voir que l'équivalent social du sensorium commune est l'élite sociale, l'élite extra-officielle encore plus qu'officielle. Abusé par la fausse lumière des analogies anatomiques, on devrait dire que le cerveau social, c'est le gouvernement, le groupe morphologiquement précis et distinct des fonctionnaires chargés de recueillir les informations et de transmettre les injonctions. — Je ne vois pas non plus comment l'analogie dont il s'agit « aurait fait comprendre d'emblée au comte Tolstoï que les fonctions mentales sont aussi nécessaires dans les groupes collectifs que les fonctions économiques », ou plutôt je ne vois pas pourquoi le comte Tolstoï, qui a souvent aperçu des choses bien plus difficiles à démêler, aurait eu absolument besoin de s'appuyer sur la biologie pour reconnaître cette vérité d'évidence. — Ailleurs, je lis ceci: « Ainsi, pour le Dr Le Bon, tantôt l'initiative vient d'une petite élite, tantôt cette élite n'a aucune importance dans les mouvements sociaux, M. Le Bon, qui est médecin, ne serait jamais tombé dans ces contradictions s'il avait songé au fonctionnement du cerveau. » Le malheur est que le Dr Le Bon a été l'un des premiers, après Spencer, à développer la thèse de l'organisme social et que l'excès manifeste où il est enclin à tomber est d'exagérer l'interprétation biologique des sociétés, notamment dans ses considérations sur l'importance de la race.

Je ne veux pas insister sur ces objections ni revenir sur beaucoup d'autres. En revanche, et comme correctif à mes observations précédentes, je tiendrais à faire voir, par un exemple, la nature des services, — plutôt philosophiques, à vrai dire, que proprement scientifiques — que la thèse de l'organisme-société, inverse de celle de la société-organisme, pourrait rendre encore à l'intelligence des phénomènes vivants, après lui en avoir déjà rendus beaucoup. Voici un sujet très obscur physiologiquement: les effets de la fécondation directe ou croisée. Voyons si, en appelant la sociologie à son secours, la biologie ici ne substituera pas au moins la pénombre à la nuit noire, ou ne permettra pas d'entrevoir le côté d'où peut venir la solution vraie. C'est peu de chose, je le reconnais, mais c'est quelque chose.
Fécondées par leur propre pollen, les plantes sont souvent stériles; fécondées par le pollen d'une plante élevée dans des conditions un peu différentes, elles sont très productives; fécondées par le pollen de plantes très différenciées, elles redeviennent stériles. Un peu de différence les féconde, un peu plus de différence les stérilise. En psychologie, en science sociale, nous trouvons force exemples d'une pareille symétrie vague des extrêmes. En matière d'impôts, élevez un peu le tarif d'une substance, vous obtenez un surcroît de rendement: élevez-le encore, le rendement fléchit. Une extrême douceur et une extrême rigueur, de la part des gouvernants, produisent souvent le même effet, l'anarchie et la révolte. L'inattention émousse les sensations, l'excessive attention ne les émousse pas moins. Mais ces comparaisons ne sont que d'une bien imparfaite justesse, cherchons-en de plus rigoureuses, toujours dans le monde humain.

Remarquons que les bons effets du croisement, lorsqu'ils se produisent, sont dus à l'accouplement de deux individus qui ont grandi dans des conditions dissemblables auxquelles chacun d'eux s'est adapté séparément — ou plutôt qu'il a adaptées à lui. Car, si l'un d'eux était rachitique, la différence des deux n'empêcherait pas le produit d'être probablement défectueux. — Eh bien, qu'est-ce qui est, socialement, l'analogue d'un type spécifique? C'est un système ou un programme, une théorie ou une entreprise, une religion ou une société industrielle, en un mot un harmonieux faisceau d'idées et de tendances. Une théorie d'une certaine fécondité, celle de la sélection naturelle par exemple, ou de la triade hégélienne, est applicable à bien des sphères de la pensée, à la psychologie, à l'économie politique, à l'astronomie, comme à la biologie. Il est dans la nature d'une manière de voir (d'un système) d'être encyclopédique, comme il est dans la nature d'une manière de vivre (d'une espèce vivante) d'être cosmopolite et de couvrir l'univers. On peut considérer chacune des applications diverses d'une théorie, d'un point de vue systématique, comme une alimentation différente de ce principe mental, — j'allais dire vital, — comme une nouvelle adaptation de ce principe à des conditions extérieures qu'aussi souvent il adapte à lui-même et qui lui sont faites par les exigences des faits démontrés. Aussi, qu'arrive-t-il? Si, dans un salon, dans une réunion scientifique, deux darwiniens, deux hégéliens, développant leur idée dans le même sens, à l'aide des mêmes livres, des mêmes expériences, du même fonds d'érudition et de souvenirs, viennent à se rencontrer et à s'aboucher, leur conversation sera peu instructive pour l'un et pour l'autre. A la suite de cet entretien, leur foi hégélienne ou darwinienne ne sera ni accrue ni diminuée: ils ne se seront pas fécondés l'un l'autre, ils n'auront pas senti se raviver en eux cette ardeur, cette intrépidité enthousiaste qui avait animé leurs premières recherches et que la lente usure du temps, du découragement, des mésaventures intellectuelles, a considérablement amoindrie. Mais, dans un autre coin de la salle, voyez causer ce darwinien naturaliste et ce darwinien psychologue, ou seulement ce darwinien zoologiste et ce darwinien botaniste. Chacun d'eux a des preuves particulières de la vérité du principe commun, chacun d'eux a plié la même idée à des faits distincts, ou des faits distincts à la même idée. Par suite, leur échange de preuves distinctes a pour résultat de produire non pas une simple addition mais une véritable multiplication d'effets. Leurs preuves s'entre-pénètrent, et chacune d'elles est fortifiée par la connaissance des autres. De là une consolidation extraordinaire, un ravivement prodigieux de la foi et de l'enthousiasme de chacun des deux interlocuteurs qui, en causant, se sont pour ainsi dire combinés en un nouvel esprit né de leurs esprits différents.


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