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Les maladies de l'imitation - Partie 2

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Me reprochera-t-on de m'être tant attardé sur l'évolution du costume? On devrait plutôt me savoir gré d'avoir ainsi détourné les yeux d'épidémies imitatives tout autrement graves, vraies névroses publiques, qui ont ensanglanté le monde: la longue traînée des jacqueries, les poussées successives des émeutes parisiennes, maillotins, cabochiens, etc., pendant la guerre de Cent ans; la Saint-Barthélemy, ses antécédents et ses suites, les septembrisades et tant d'autres horreurs... Éloignons-nous de ce fleuve de sang. Les maladies de l'imitation, relativement bénignes, celles qui ont trait aux usages de la vie commune, sont plus intéressantes peut-être, parce qu'elles sont plus fréquentes. Par exemple, on a peine à se figurer à quel point a été tenace et indéracinable le ridicule usage des baisers de cérémonie entre hommes. De la cour des rois de Perse, à travers je ne sais combien de vicissitudes, il a passé à la cour des empereurs romains, puis à celle de Louis XIV. Il a fallu un édit de Tibère pour mettre un frein, momentané seulement, à cette fureur d'embrassades grotesques. — Disons encore un mot d'une autre sorte d'usage, les voyages.
Non seulement les voyages favorisent le développement de l'imitation en tout genre, mais encore ils sont eux-mêmes une des formes les plus développées du besoin social d'imiter ses semblables. Les oiseaux ou les poissons migrateurs, qui se suivent à la queue-leu-leu dans l'air ou dans l'eau, ne se copient pas plus docilement entre eux que les voyageurs humains, voire même les touristes, réputés pourtant si capricieux. Sous l'empire romain, comme à notre époque, les touristes allaient de ville en ville, de ruine en ruine, sur les pas les uns des autres, et, soit que la curiosité historique ou le dilettantisme artistique fût leur mobile apparent, la direction de leur instinct locomoteur appartenait en fait à la coutume ou à la mode, de même que la force de cet instinct était due en majeure partie à cette série de découvertes réussies, imitées, qui, en facilitant les transports, en avaient accru le besoin au point d'en faire oublier la source physique, c'est-à-dire le besoin tout animal de mouvoir les jambes.
Pourquoi des milliers de Romains nomades étaient-ils si curieux d'aller voir, à Sparte, le prétendu œuf de Léda suspendu au plafond d'un temple, ou ailleurs une lance d'Achille, aussi authentique à peu près que l'épée de Roland, visitée à Roc-Amadour, de nos jours, par des pèlerins? Pourquoi, en fait de beautés naturelles, n'appréciait-on alors que les rivages de la mer ou les plaines ondulées, jamais les montagnes, tandis que, de nos jours, on se précipite en Suisse et on fuit les vallées larges et sans pittoresque? Pourquoi le courant de ces migrations, en apparence fantaisistes, en réalité moutonnières, traversait-il exclusivement la Grèce, l'Égypte, l'Asie-Mineure (comme aujourd'hui l'Italie, l'Espagne, la Suisse), pendant que d'autres régions, très curieuses à voir, restaient oubliées? « Non seulement, dit Friedlaender, les steppes de la Russie, les mers arctiques, les merveilles de l'Afrique demeurèrent inexplorées, mais l'Inde même, ce pays des fables, paraît avoir peu tenté la curiosité des voyageurs romains. Bien que de grandes flottes marchandes, naviguant pour le Compte d'Alexandrie, fissent voile, chaque année, à la côte de Malabar, et que, par conséquent, l'occasion de visiter l'Inde ne manquât jamais, nous ne voyons pas que des voyageurs autres que ceux du commerce aient jamais pris part à ces expéditions. »

Le besoin d'imitation peut seul fournir réponse aux questions ici posées. — Tantôt c'est la mode qui dirige les touristes, même les touristes religieux, appelés pèlerins. Dans l'antiquité, il en était de même; mais c'étaient surtout les villes d'eaux qui bénéficiaient ou souffraient, suivant les cas, des caprices de la mode. De nos jours, quelle est, s'il vous plaît, la raison de la préférence générale accordée au Mont-Dore sur Cauterets ou à Cauterets sur le Mont-Dore, ou à la Bourboule sur les deux? On va moutonnièrement où l'on voit son voisin aller (sans parler des réclames doctorales). — D'autres fois, c'est la coutume qui impose des itinéraires traditionnels: l'affluence périodique à de vieux sanctuaires, tels qu'Éleusis chez les anciens, ou les voyages périodiques des Grecs à Olympie...

En fait d'arts, les maladies de l'imitation, bien connues des critiques, sont: ou le fétichisme ultra-classique, ou l'extravagance moderniste de l'innovation à outrance, de la mode à tout prix. Je n'y insiste pas. On rira fort, dans quelques aimées, de nos admirations actuelles pour certaines musiques, certaines peintures, certaines littératures... — En fait de mœurs et de moralité, il y a à noter pareillement le culte superstitieux des mœurs et des pratiques qui ont fait leur temps, ou l'adoption servile des nouvelles façons d'agir. N'en parlons ici que pour mémoire. Notons seulement l'alternance de la morale-mode et de la morale-coutume, leur lutte fréquente et le passage de la première à la seconde. La morale-mode, c'est l'honneur, écho intérieur de l'opinion contemporaine et étrangère. La morale-coutume, c'est le devoir, écho intérieur d'une voix plus profonde, d'une voix antérieure et antique, de la voix des aïeux. Mais tout ce qui est devenu devoir n'a-t-il pas commencé par être point d'honneur?
Notons aussi l'inappréciable avantage que ce jeu alternatif a pour effet de produire: le nivellement graduel des morales locales, qui s'acheminent vers une ère de morale universelle et une, et, par suite, l'agrandissement continu du champ moral, qui, d'abord réduit aux limites de la horde, de la famille ou de la tribu, hors desquelles il n'y avait ni droits ni devoirs reconnus, ni salut ni pitié à attendre, finira par embrasser l'humanité tout entière et même l'animalité domestique. C'est là le bénéfice moral le plus net dont nous soyons redevables à la civilisation, c'est-à-dire à la culture intensive et extensive à la fois de l'imitation. Car tous les nivellements analogues que la mode et la coutume, en alternant, opèrent à d'autres points de vue, tous les agrandissements du champ religieux ou scientifique, du champ politique, du champ économique, du champ esthétique, auxquels elles travaillent sans cesse, concourent à cette oeuvre de la grande pacification future, dont nous pouvons déjà entrevoir l'aurore. Par là, nous sommes en possession d'une pierre de touche infaillible, applicable à tous les temps et à tous les lieux, pour juger de la valeur morale des hommes. Ou peut poser ce principe: toute conduite qui, dans une époque et un pays donnés, tend, par son exemple, à étendre un peu, si peu que ce soit, la frontière morale reconnue jusque-là, est digne d'éloges; toute conduite qui tend à faire rétrograder et resserrer cette limite est digne de blâme. En vertu de ce principe, on ne saurait reprocher au citoyen antique l'étroitesse de sa notion du devoir, limitée aux remparts de sa cité. Car le domaine de cette notion et de ce sentiment n'avait jamais été, auparavant, plus large. Au contraire, chez ses ancêtres, il était plus étroit encore, borné à sa tribu. Mais on est en droit de s'indigner contre le politicien ou même l'homme d'État moderne qui, ayant vécu à une époque de large horizon moral, étendu à l'Europe entière ou à presque toute l'humanité, trace autour de sa petite coterie ou de son petit pays un cercle de Popilius, dans l'enceinte étriquée duquel il ramènerait peu à peu, si nous l'imitions, l'idée et le sentiment mutilés de la justice. — Épaminondas ne se préoccupait que du petit monde hellénique, et eût massacré sans scrupule ou réduit en esclavage tout l'univers barbare, si l'intérêt grec l'eût voulu. Mais il fallait autant de hauteur d'âme à un Grec du temps d'Épaminondas pour travailler sciemment et résolument, comme ce grand homme, dans le sens de la culture hellénique prise dans son ensemble, et non pas seulement dans un intérêt béotien ou athénien, ou spartiate, qu'il en faut à un homme d'État de nos jours pour adopter une politique vraiment européenne et non pas exclusivement nationale. A ce compte, aucun des grands ministres de ce siècle n'est comparable au général thébain.

On le voit, en dépit de ses exagérations morbides, grâce à elles parfois, l'imitation, à son insu, s'oriente vers un grand but lointain; elle tend au port vaste et souhaitable où tous les vaisseaux réunis de l'humanité ne formeront plus qu'une même flotte pacifique. Bien mieux, l'opération même du nivellement, à force de se prolonger, aboutira sans doute à renforcer en chacun de nous les traits de son originalité distinctive. On ne s'affranchit, en effet, de l'imitation que par la multiplicité même des imitations, c'est-à-dire par la culture de l'esprit, qui consiste en une accumulation de connaissances enseignées. On imite de moins en moins par moutonnerie, de plus en plus par réflexion, à mesure qu'on se civilise. Mais ce changement lui-même est dû au développement de l'imitation. L'imitation élective, réfléchie, suppose qu'on a le choix entre des modèles différents, ce qui implique une foule d'inventions et de découvertes conservées et rassemblées, moyennant une suite et une superposition de traditions.
On peut se demander lequel des deux excès opposés, de la mode et de la coutume, dont nous avons rapidement — et trop superficiellement — indiqué les principales variétés pathologiques, doit finalement prévaloir. Nous croyons que c'est le dernier. La mode sévit dans un temps donné et sous un aspect social donné — rarement sous tous les aspects sociaux à la fois — parce que ce temps, sous ce rapport, a montré une fécondité remarquable d'invention. Or, à mesure que les inventions et les imitations, qui en sont le rayonnement social, se multiplient, il devient de plus en plus facile, il est vrai, jusqu'à un certain point, mais de plus en plus inutile à la longue, d'inventer de nouveau. La facilité d'inventer croit à raison des croisements nombreux d'idées flottantes dans l'air, d'où la chance plus grande d'interférences heureuses. L'utilité d'inventer décroît, en revanche; car à quoi bon se mettre en frais de génie quand on a sous la main tant de modèles excellents? — De là deux penchants contraires, qui luttent dans le sein des civilisations avancées: un penchant à profiter de la facilité croissante des inventions pour innover sans fin, et même sans motif suffisant, et un penchant contraire à profiter du trésor d'idées géniales léguées par le passé pour se reposer en une activité délicieusement machinale. Entre les deux, la victoire est fort disputée. De nos jours, en Europe, le premier l'emporte; mais est-il probable qu'il triomphe toujours? Non, l'expérience de l'histoire, qui nous montre tant d'empires, tant de civilisations différentes, parvenus successivement, plus tôt ou plus tard, à l'équilibre mobile — Égypte, Chine, Empire byzantin, etc. — ne nous permet pas de le croire. Déjà, dans nos beaux-arts mêmes et dans certaines branches de notre littérature, ne voyons-nous pas se révéler, sous des dehors d'imagination postiche, une véritable paresse d'esprit, habile à copier sans en avoir l'air et à démarquer le linge brodé d'autrui? — La société, en son évolution, part de la stérilité imaginative et y retourne, mais sous des formes bien dissemblables. Chez les peuples qui se reposent dans leur civilisation consommée — la nôtre ne l'est pas encore, celle de Rome l'était déjà dès le second siècle de l'empire — on n'invente plus rien; l'empire romain, après les Antonins, a vécu trois siècles, avec assez de prospérité parfois, ou du moins en continuant à assimiler ses peuples, et même les peuples voisins, sans d'ailleurs rien découvrir dans les sciences, dans les arts, dans le droit même. Mais les habitudes de travail, loin de se perdre, s'étendaient, en se déformant, il est vrai, peu à peu, et ne laissaient pas d'entretenir une prospérité grandissante en apparence, assez semblable à l'engraissement d'un eunuque. Tout autre est l'inertie intellectuelle des peuples barbares, tels que l'étaient les Germains avant leur contact fécond avec Rome. Ici, par paresse, on guerroie pour éviter le travail; là, pour s'épargner la peine d'inventer; on travaille, on imite; et, pour s'épargner la peine de vouloir, on obéit...

Entre autres griefs, Sumner-Maine reproche au suffrage universel (il aurait pu encore mieux reprocher au jury) d'être essentiellement hostile au progrès et voué à un conservatisme absurde. Suivant lui, si le suffrage universel eût fonctionné depuis deux siècles sur toute la surface du monde civilisé, « il aurait certainement chassé la mull-jenny et le métier mécanique, interdit la machine à battre, etc. ». C'est bien possible. Mais il se pourrait que cette maladie constitutionnelle des institutions démocratique devint leur meilleure raison d'être dans l'avenir. Quand il sera temps que le flot des innovations superflues s'arrête et se solidifie immuablement, elles se chargeront de cette opération cristallisante... Mais, par bonheur, nous sommes encore loin de cette paix sénile.


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