Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Revue scientifique > Les maladies de l'imitation

Partie : 1 - 2

Les maladies de l'imitation - Partie 1

(Revue scientifique)

En , par


Dans le monde économique, les excès de coutume ou de mode sont plus dangereux encore, comme chacun sait. Tantôt ce sont les producteurs, tantôt les consommateurs qui sont sujets à ces maladies contraires. Chez les producteurs d'abord, la ténacité routinière d'industries démodées qui ont perdu leur raison d'être, ou de prix et de salaires traditionnels, n'est pas ce qui cause le plus de mal; peut-être la promptitude excessive à introduire partout toute industrie nouvelle qu'on voit réussir quelque part, à adopter partout un prix nouveau, qui quelque part est justifié, est-elle la source de ruines plus lamentables. De là cette périodicité de crises commerciales qu'occasionne la surproduction intermittente. Ce mot de crises, emprunté à la pathologie, vient ici naturellement sous la plume de tous les écrivains. Ce n'est pas qu'il n'existe aussi des crises religieuses, causées à certaines époques par une fermentation de nouveautés hérétiques ou philosophiques, découvertes scientifiques, philosophiques pareillement; n'en traversons-nous pas une, à cette heure? Ce scepticisme éclectique ou pessimiste qui se répand parmi nos contemporains, n'est-ce pas l'équivalent des faillites multipliées qui signalent les crises du commerce et de l'industrie? Chaque esprit qui sombre dans le doute incurable fait banqueroute à la science et à la pensée. Il y a aussi, nous le savons, des crises législatives où les codes mort-nés se succèdent vainement comme des sociétés anonymes pour la liquidation d'une entreprise impossible. Il y a enfin et surtout des crises morales, compliquées de crises esthétiques, où le bien et le beau désorientés cherchent leur pôle. Mais, de toutes ces crises, les plus visibles et les mieux étudiées sont celles qui frappent les commerçants et les industriels; et c'est pour les guérir que les empiriques ou les chirurgiens ont imaginé toute sorte de remèdes, dont les plus préconisés à cette heure composent ce qu'on appelle le socialisme d'État. Malheureusement, les utopistes ou les souverains qui s'occupent de ces questions oublient que toutes leurs panacées seront des palliatifs, s'ils ne trouvent pas le moyen d'agir sur le régime et la pente du fleuve de l'imitation, et de changer son cours, non seulement parmi les producteurs, mais parmi les consommateurs.

Chez ces derniers, dont les goûts et les besoins, tour à tour incorrigibles et capricieux, font loi pour les premiers, il souffle parfois des vents, des ouragans de mode, qui renversent tout, et échappent à toute prévision comme à toute direction. L'histoire du costume abonde en illustrations de cette vérité. « Il est prouvé par d'irrécusables témoignages, dit Quicherat, que l'usage du linge de corps, les larges chaperons à cornettes, les jaquettes froncées et bordées de pelleteries, les mahoîtres, les souliers à la poulaine, furent adoptés par les paysans. » Ainsi accoutrés, des paysans ne devaient être guère moins curieux à voir que des nègres africains en habit noir. Tous ces vêtements de luxe leur venaient des villes de leur voisinage, où ils les avaient, admirés, et qui elles-mêmes les avaient reçues, dans le Nord, du Midi plus riche et plus civilisé, par la même raison qu'aujourd'hui le Midi au contraire se règle sur le Nord. Aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles, le foyer de la civilisation européenne était sur les rives de la Méditerranée, en Sicile principalement, en Provence, en Espagne, en Italie. De ces régions sont parties toutes les innovations, souvent excentriques et disgracieuses, mais toujours adoptées avec un empressement frénétique, qui ont plusieurs fois révolutionné le costume au moyen âge. La révolution qui eut lieu en 1190 et qui inonda l'Europe de vêtements longs, encombrants, fastueusement incommodes — les robes de nos hommes de loi en sont le dernier vestige — provenait des Normands-Siciliens. La révolution de 1340, qui, en une année, substitua à cet excès d'ampleur les formes les plus étriquées, à l'exception des chapeaux, devenus au contraire gigantesques, prit naissance en Catalogne ou en Italie. A cette époque, « les mêmes usages étaient communs à toutes les villes de la Méditerranée, depuis Barcelone jusqu'à Gênes ». Quand, au XVe siècle, Gand et Bruges devinrent les villes les plus riches du monde, quand la cour du duc de Bourgogne fut le centre le plus brillant de l'Europe, c'est de là que partirent les rénovations du costume, par exemple la mode du hennin, cette coiffure si bizarre, en 1428. Cette multitude d'édits, de décrets, de règlements anciens et modernes, qui ont interdit à telles classes de citoyens de porter tels costumes, aux sénateurs romains de s'habiller en Asiatiques, aux roturiers de s'habiller en seigneurs, etc., prouvent la force universelle et constante du penchant à se parer sur le patron d'autrui.
Cette force est encore attestée, dans certains cas, par l'incommodité et la laideur des modes copiées. Conçoit-on qu'au XIIIe siècle les femmes se soient maquillées en se jaunissant les joues avec du safran! Jusqu'où va la tyrannie de la mode! Ce siècle, d'ailleurs, aimait le jaune; il jaunissait le linge mis à la lessive, comme nous le bleuissons. — La mode des vêtements longs, au XIIe siècle, dont nous venons de parler plus haut, était ce qu'on peut imaginer de plus gênant. Le manteau, notamment, au lieu d'être attaché sur l'épaule droite, ce qui eût laissé au bras droit sa liberté, fut attaché sur l'épaule gauche, ce qui entravait tous les mouvements du bras ouvrier. Notez que le siècle où ce costume insensé se généralisa si vite était un siècle remarquable par son activité remuante. Mais, précisément parce qu'il était très actif, très sociable, il était très imitatif...

Puisque nous parlons du costume, profitons de cette occasion pour remarquer les confirmations frappantes que son histoire vient apporter à quelques-unes des lois de l'imitation énoncées, en passant, ci-dessus. D'abord, nous y voyons toujours l'exemple descendre du supérieur à l'inférieur, c'est-à-dire des régions les plus civilisées, les plus prospères, les plus fertiles en inventions heureusement exploitées, aux nations plus arriérées et plus pauvres, et, dans chaque nation, des aristocraties, j'entends des aristocraties jeunes et partant novatrices, aux tiers états et aux plèbes. Ajoutons, ce qui surprendra notre siècle, des hommes aux femmes. L'homme n'a jamais été porté à imiter le costume féminin. Mais jadis, quand la supériorité masculine était écrasante et indéniable, la femme se parait à l'instar de l'homme, et voilà pourquoi nous constatons que le guerrier primitif, et non sa compagne, est couvert de bijoux. Le civil, anciennement, était porté à imiter le militaire. La chlamyde, vêtement militaire, devint, au IVe siècle, le manteau préféré des personnes de condition noble.
En second lieu, l'histoire du costume nous fournit des exemples sans nombre de cette alternance de la coutume et de la mode, ou plutôt de cette consécration de la mode en coutume, que nous avons érigée en loi générale. On s'aperçoit, à la résistance opposée par les prédicateurs du moyen âge aux moindres changements dans la coupe ou l'étoffe des vêtements, que le costume ancien était devenu très cher et presque sacré aux populations. Cependant, ce costume lui-même, si l'on remonte à ses origines, a commencé par causer, à sa naissance, un scandale égal à celui que provoqua sa disparition. On a la preuve que la coupe de cheveux traditionnelle des Bretons, conservée, de nos jours mêmes, avec un respect religieux, a été importée en Bretagne au XVe siècle: c'est la coupe mise en vogue par la cour de Louis XI. De même, les bonnets des Cauchoises « ne sont que les hauts bonnets du temps de Charles VII », mis à la mode vers 1430. « Les bonnets de certains villages vendéens rappellent encore les larges atours de la reine Isabelle, » etc. Voilà pourquoi — le rite n'étant qu'une habitude et toute habitude finissant par prendre un air rituel, comme l'a finement remarqué Guyau — nous ne devons pas être surpris de voir les soutiens attitrés du rite et de la tradition, prédicateurs, moralistes, conciles, au moyen âge et même dans les temps modernes, tonner contre les modes nouvelles, quelles qu'elles soient, et signaler comme l'indécence suprême une dérogation quelconque à des toilettes traditionnelles, qu'ils avaient pourtant maudites autrefois. Si les vêtements s'allongent, augmentent d'ampleur, comme en 1190, c'est la ruine des familles, c'est de la folie. S'ils se raccourcissent, comme en 1340, c'est une inconvenance sans nom, une immoralité criante. Tel seigneur, en se baissant, a laissé voir le haut de ses braies; là-dessus, toutes les foudres séculières ou ecclésiastiques sont lancées. Les cornes des coiffures de femmes étaient anathématisées, parce qu'elles rappelaient les cornes du diable; les souliers à la poulaine, parce que leur pointe faisait songer à l'ergot du diable! Mais, en 1480, quand ces dernières chaussures furent remplacées par des souliers à bout rond, plus commodes, à coup sûr, les prédicateurs se scandalisèrent encore, et on fit à ce sujet des doléances sans fin.

Mais si nous y regardons de près, nous verrons qu'au fond ces jérémiades, pour être abusives, n'étaient pourtant pas aussi dénuées de fondement sérieux que nous pourrions le penser. Et cette considération confirmera ce que nous disions plus haut relativement à la marche normale de l'imitation, qui va des dedans aux dehors de l'homme, ab interioribus ad exteriora. En effet, si les costumes nouveaux, venus, avons-nous dit, des régions les plus civilisées et les plus émancipées intellectuellement de la chrétienté ou même de l'islam, du Midi d'abord, foyer de toutes les hérésies alors, plus tard du Nord, scandalisaient à ce point les gardiens du dogme, n'allons pas croire que ceux-ci, gens fort intelligents, aient obéi à une simple horreur instinctive du changement, à un misonéisme puéril, comme dirait M. Lombroso. Ils savaient ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, et leurs déclamations prouvent — ce dont témoignent d'ailleurs tant d'autres faits (le succès d'hérésies nombreuses, l'émancipation des communes, etc.) — que l'invasion des idées émancipatrices, d'origine méridionale, puis septentrionale, avait précédé et préparé l'invasion des mœurs et des toilettes nouvelles, de même source. Quand parut la mode des vêtements longs, inspirée aux Siciliens par le costume musulman, nous savons que déjà la science, les arts, les idées et les mœurs arabes avaient fait leur chemin dans l'Europe chrétienne, et que cette nouvelle importation orientale contribuait à accélérer leurs progrès. Les sermonneurs n'avaient donc pas tort de croire ces nouveautés « imaginées en dérision de Dieu et de la sainte Église ». Elles étaient apportées par un grand vent d'indépendance spirituelle. Sans cette raison-là, comment n'aurait-on pas ouvert les yeux à l'évidence, qui montrait la supériorité de la mode de 1340 sur l'ancienne? Le vêtement de cette date n'avait rien d'indécent, et, simple autant que commode, il était éminemment propre à l'action. — Mais ces grands vents dont je parle ne soufflaient que par bouffées, au moyen âge. Aussi, quand ils étaient apaisés, le changement qu'ils avaient produit dans les usages cessait de faire fulminer les autorités religieuses et bientôt même s'abritait sous leur protection, sans qu'il y eût là de leur part la moindre inconséquence.


Partie : 1 - 2

A lire également :