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L'aphasie depuis Broca - Partie 1

(Revue scientifique

En , par


Messieurs,

Dans sa séance du 21 mars 1861, la Société d'anthropologie fut témoin d'une discussion mémorable entre Gratiolet et Auburtin, au sujet des fonctions des lobes antérieurs du cerveau. Broca intervint dans cette discussion pour préciser de quelle manière on devait procéder à la recherche des localisations cérébrales, et il déclara qu'à son avis les observations pathologiques, complétées par l'autopsie, pourraient seules conduire à découvrir des localisations particulières, à la condition expresse que les observateurs voulussent bien s'attacher à désigner nettement, par des dénominations anatomiques régulières, les circonvolutions malades, au lieu d'indiquer vaguement, comme par le passé, le siège des lésions dans telle ou telle région du cerveau. C'était là le programme qui a été l'origine de tant de découvertes, inaugurées par Broca lui-même, par la découverte de la lésion dans l'aphasie.
Depuis longtemps on avait observé, chez des sujets ayant conservé leur intelligence, des troubles singuliers du langage, troubles de nature à faire penser à la lésion d'un organe cérébral particulier présidant à la fonction de l'expression. Mais quel était cet organe cérébral? Bouillaud avait indiqué les lobes antérieurs du cerveau. Mais ces lobes étant reconnus comme le siège des facultés intellectuelles en général, c'était là une de ces indications vagues auxquelles faisait allusion Broca, en mars 1861, devant la Société d'anthropologie. Pour Broca, chaque circonvolution, chaque méandre d'une circonvolution était peut-être un organe cérébral distinct; c'est dans ce sens qu'il se proposait de chercher. C'est dans ce sens qu'ont été faites toutes les découvertes dont je dois vous donner aujourd'hui un rapide aperçu, et dont la première devait à jamais illustrer le nom de notre fondateur. En effet, quelques mois après avoir précisé, devant la Société d'anthropologie, les principes qui doivent présider à la recherche des localisations dans les circonvolutions cérébrales, Broca découvrait, conformément à ces principes, que la troisième circonvolution frontale gauche est l'organe cérébral de la parole articulée; que les lésions destructives de cette circonvolution produisent l'aphasie.


I

Broca était alors chirurgien de Bicêtre. Or, le 11 avril 1861, on transportait dans son infirmerie, pour une lésion chirurgicale, un vieux pensionnaire de Bicêtre, connu dans l'hospice sons le pseudonyme de Tan, parce qu'à toutes les questions il ne pouvait répondre verbalement que par le mot Tan, mais en y joignant des gestes variés, au moyen desquels il réussissait à exprimer la plupart de ses idées. Il comprenait en effet tout ce qu'on lui disait; mais, quoique les muscles de la langue et du larynx ne fussent nullement paralysés, il ne pouvait proférer que des sons inarticulés, n'ayant conservé d'autre vocabulaire que le monosyllabe en question. Ce malade succomba peu de jours après, et, à l'autopsie, Broca constata qu'un ramollissement chronique avait détruit, sur le lobe frontal gauche, la moitié postérieure des deuxième et troisième circonvolutions frontales, dont la substance était remplacée par une poche pleine de sérosité: l'étude exacte de la lésion montrait que la troisième frontale avait dû être atteinte la première, et qu'en elle la destruction était plus profonde et plus étendue. Broca communiquait cette observation à la Société anatomique en août 1861. Mais, en présence d'un fait isolé, il s'abstenait de formuler une conclusion et déclarait qu'avant de localiser le siège de la faculté du langage articulé dans la moitié postérieure de la troisième frontale, il voulait attendre de nouveaux faits. Il n'attendit pas longtemps.
En effet, le 27 octobre, dans ce même service de Bicêtre, Broca se trouvait en présence d'un nouveau cas, calqué pour ainsi dire sur le précédent. C'était un vieillard qui, frappé d'apoplexie, s'était promptement rétabli, ne conservant de son accident que des troubles désignés par sa famille comme une paralysie de la langue, parce que ce malade avait perdu définitivement la faculté de parler. Mais, en réalité, la langue ni aucun organe musculaire n'était paralysé; le sujet n'était pas non plus aphone, mais il n'avait pour tout vocabulaire que les monosyllabes: oui, non, tois (pour trois) et toujours, qu'il appliquait à tort et à travers; mais, ces mots ne répondant que rarement à ce qu'il voulait exprimer, il corrigeait, par des gestes expressifs, l'imperfection de ce langage rudimentaire, imperfection dont il avait conscience. Il n'avait donc pas perdu l'intelligence. Ce malade étant mort au bout de dix jours environ, l'autopsie révéla une lésion identique à celle du cas précédent, mais beaucoup mieux circonscrite, c'est-à-dire n'occupant exactement que la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche. En communiquant ce nouveau cas à la Société anatomique, Broca se tint encore sur une certaine réserve; une coïncidence purement fortuite pouvait peut-être s'être rencontrée; mais cependant il insistait sur l'importance de ces faits en faveur de son hypothèse des localisations par circonvolutions.

Cependant l'attention des cliniciens était vivement attirée sur ces observations, et des cas qui, dans d'autres circonstances, auraient peut-être passé presque inaperçus, furent de divers côtés soigneusement étudiés avec autopsie. Trousseau, Charcot, Gubler, Vulpian vinrent ainsi ajouter aux deux cas de Broca diverses observations semblables, si bien qu'au bout de deux ans, en 1863, la science se trouvait en possession de onze observations. Broca avait examiné toutes ces pièces; toutes avaient cela de commun que la lésion atteignait le tiers postérieur de la troisième frontale de l'hémisphère gauche.
C'est alors, et devant sa chère Société d'anthropologie, dans les séances des 2 et 16 août 1863, que Broca vint développer ses idées, poser des conclusions fermes, établir en un mot sa découverte. Le symptôme fut désigné par lui sous le nom d'aphémie. Les aphémiques, dit-il, ont perdu la faculté coordinatrice des mouvements du langage articulé; ils n'ont pas perdu la mémoire des mots, puisqu'ils comprennent les mots articulés par leurs interlocuteurs. Ils n'ont pas de trouble général de l'intelligence, puisqu'ils peuvent se faire comprendre à leur tour par la mimique et par l'écriture, et que, par conséquent, ils ont des idées et peuvent les exprimer. La mémoire en général persiste chez eux à un degré remarquable. Et du reste, ajoute Broca, la mémoire ne saurait être considérée comme une faculté simple; chaque faculté a sa mémoire particulière: le pied de la troisième frontale est l'organe de la mémoire des mouvements de la parole articulée.

Mais, avons-nous dit, c'était toujours la frontale gauche qu'on trouvait lésée chez ces aphémiques. Ce fait était surprenant: c'est avec stupéfaction que Broca le signale dès sa seconde observation; celle prédilection étrange pour le côté gauche lui paraît une subversion de nos connaissances en psychologie cérébrale. Mais les faits se multiplient; il faut se rendre à l'évidence. Alors Broca cherche une explication et trouve celle que toutes les observations sont venues confirmer depuis. Il fait remarquer que l'homme s'habitue dès l'enfance à répartir entre les deux hémisphères le travail relatif aux actes compliqués et difficiles dont la pratique ne s'acquiert que par l'éducation. C'est ainsi que la plupart des hommes sont droitiers, c'est-à-dire se servent de préférence de la main droite commandée par l'hémisphère gauche. C'est sans doute de même que l'enfant s'habitue à diriger presque toujours avec l'hémisphère gauche la mécanique délicate du langage articulé. Mais les gauchers, qui sont droitiers du cerveau, doivent devenir aphémiques par lésion de la troisième frontale droite. Aujourd'hui les faits confirmatifs ne se comptent plus. De même le droitier, devenu aphémique par lésion du cerveau gauche, pourra sans doute apprendre, par une nouvelle éducation, à coordonner les mouvements de la parole avec son hémisphère droit. Cette nouvelle induction de Broca est également confirmée par l'observation, si bien que Charcot déclare aujourd'hui n'avoir jamais rencontré de véritable infraction aux lois de Broca.

Quand Broca eut établi cette localisation du langage, des voix ne manquèrent pas pour en attribuer la découverte à des auteurs antérieurs. On a surtout parlé de Bouillaud et de Dax. Je n'ai pas ici à traiter de l'aphasie avant Broca, et du reste l'examen de cette question prouve que Broca est bien absolument l'auteur de la découverte. Bouillaud, à la tribune de l'Académie de médecine, s'est lui-même désisté de toute prétention à ce sujet. Quant au mémoire de Dax, qui aurait été lu en 1836 devant une société savante du Midi, il était resté inédit et ne fut exhumé qu'en 1865; et du reste il a été fait bonne justice de ces prétentions dans la monographie du Dr Bernard. Passons et, après ce rapide résumé de la découverte de Broca, voyons ce que lui réserve l'avenir; nous entrons ainsi seulement dans notre sujet: l'aphasie depuis Broca.


II

D'abord, et par le fait de Trousseau, en vertu de considérations de grammaire grecque, on voulut substituer au mot aphémie, celui d'aphasie. Or les deux mots doivent être conservés aujourd'hui, le premier pour désigner précisément le symptôme si bien étudié par Broca; le second pour désigner l'ensemble des troubles de l'expression, car le langage articulé n'est pas le seul mode d'expression; il y a encore l'écriture, la mimique; et puis, il y a, comme nous allons le voir, bien d'autres troubles, bien d'autres lésions cérébrales qui peuvent entraver le mécanisme complexe de l'expression. Chacun de ces troubles devra recevoir un nom particulier: celui de la coordination des mouvements phonateurs conservera le nom d'aphémie: l'aphasie désignera un ensemble, dont l'aphémie est un cas particulier.
En effet, dans les nombreuses observations cliniques qui suivirent la découverte de Broca et vinrent la confirmer, on s'attacha à étudier sur les malades l'état des autres modes d'expression, en dehors de la parole. En se reportant au mémoire de Jules Falret publié en 1864 on voit que déjà à ce moment on reconnaît que tantôt les aphémiques peuvent encore écrire, et que tantôt ils ont également perdu ce mode d'expression de la pensée. Bientôt on observe des malades qui peuvent plus ou moins parler, mais ont complètement perdu la faculté d'écrire. D'autres peuvent écrire et parler, mais ils ne peuvent plus lire, soit l'écriture, soit l'imprimé.
D'autres ne peuvent ni écrire ni parler, mais ils lisent soit l'écriture, soit l'imprimé. Enfin quelques-uns peuvent écrire, parler, lire; mais ils ne comprennent plus les questions qu'on leur adresse, ils n'entendent plus la parole parlée, et s'ils ont conservé tous les moyens d'expression, entre autres l'expression verbale, ils ne reconnaissent plus cette expression verbale émise par un interlocuteur. Et toutes ces formes diverses de troubles se trouvant mêlées et combinées chez les différents malades, la question de l'aphasie a pu un moment apparaître comme un chaos défiant toute systématisation simple, chaos duquel émergeait seulement, avec sa netteté symptomatique, vu sa localisation cérébrale précise, l'aphémie de Broca ou perte de la faculté coordinatrice du langage parlé.
Ce chaos est aujourd'hui débrouillé d'une manière aussi nette que possible: et faire l'histoire de l'aphasie depuis Broca, c'est précisément montrer les résultats acquis à cet égard par les observations cliniques suivies d'autopsie, selon les règles mêmes posées par Broca. Ce travail a commencé vers 1874, grâce surtout aux travaux de Magnan et de Charcot en France, de Wernicke, de Kussmaul en Allemagne, pour ne citer ici que les principaux. On connaît ainsi aujourd'hui quatre formes d'aphasie, à localisations cérébrales bien précisées; nous allons les passer en revue, en établissant pour chaque type une sorte de schéma symptomique dont nous empruntons les éléments à diverses observations cliniques.


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