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L'instinct - Partie 2

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Probablement la diversité qu'on observe chez les êtres humains, au point de vue des réactions psychiques, tient en grande partie au développement énorme de la mémoire. La mémoire fait que nous gardons le souvenir des objets vus par nous, des actes accomplis par nous, et de toutes nos sensations. Or ces souvenirs sont extrêmement différents chez les différents hommes, car les conditions de la vie ont été différentes pour chacun. De là une collection de souvenirs qui pour chacun est absolument différente, et, comme ce sont nos souvenirs qui constituent en grande partie notre individualité psychique, chacun a une individualité diverse, alors que chez des animaux sans mémoire, la réaction à une irritation donnée est toujours la même et ne peut être autre.
Cependant la diversité des souvenirs ne suffit pas à expliquer la diversité des individus, car les formes physiques (pour lesquelles évidemment le souvenir n'est rien) créent déjà des différences individuelles énormes, et elles sont d'autant plus grandes que l'animal occupe dans la hiérarchie des êtres une situation plus élevée.
C'est une conséquence de la complication des organismes supérieurs. Plus un organisme est compliqué, plus il est différentiable, tandis qu'un organisme simple ne comporte que des variations faibles.
En tout cas, chez les êtres inférieurs, comme chez les êtres supérieurs, les réactions et les actes sont la conséquence fatale de l'organisation. Et si les mouvements, simples ou compliqués, réflexes ou instinctifs, sont différents, c'est qu'il y a chez tous les êtres des systèmes nerveux différemment construits et organisés.
Par là s'explique comme quoi la même excitation, frappant des êtres divers, va provoquer des réactions toutes différentes. Cette différence est due à la différence de l'organisation nerveuse de ces êtres.

L'animal peut-il se mouvoir sans une incitation provocatrice?
Laissons les mouvements intelligents, et ne parlons que des mouvements qui ne sont pas voulus et qui ont un caractère de fatalité.
Posée ainsi, la question est plutôt théorique que réelle; car, chez tout être vivant, les incitations provocatrices venant, soit du dehors, soit de la périphérie viscérale, ne font jamais défaut. Toujours il y a une sensibilité suffisante pour que les vibrations du milieu ambiant retentissent sur l'animal. Ainsi un animal nouveau-né se remue, s'agite, se débat, sans provocation extérieure apparente. Mais les causes de ses mouvements ne font pas défaut; c'est le contact de l'air extérieur, c'est la lumière qui l'entoure, c'est le bruit qui frappe ses oreilles: toutes ces excitations agissent sur son être, encore qu'il n'ait aucune conscience ni du bruit, ni de la lumière, ni du froid.
Donc les mouvements spontanés du nouveau-né sont déterminés par l'action du monde extérieur. Pour l'adulte, dont les sens sont mieux éveillés, et qui reçoit de toutes parts des incitations provocatrices variant à chaque instant, cette spontanéité est plus difficile encore à admettre, et il nous paraît vraisemblable que, s'il agit et s'il se meut, cela tient à ce que son système nerveux a été provoqué à l'action par une stimulation quelconque.
Mais cette même stimulation peut être minime, c'est-à-dire que la relation entre la cause stimulus et l'effet motus peut être tout à fait disproportionnée.
Supposons un être d'une sensibilité extraordinaire, telle qu'une différence de température d'un centième de degré détermine en lui des réactions extrêmement fortes, sa réaction à cette excitation thermique sera un véritable réflexe. Cependant, si nous ne savons pas que la température extérieure a changé d'un centième de degré, nous serons persuadé que son mouvement a été spontané, et si nous n'avons pas un thermomètre marquant les centièmes de degré, nous aurons presque le droit de dire que le mouvement a été spontané et non réflexe.
Le fait d'un animal qui se meut sans incitation extérieure est tout à fait théorique. Mais il est bien plus théorique encore de supposer que les incitations intérieures lui font défaut. En effet, à chaque instant, la circulation et la respiration modifient nos organes périphériques et viscéraux, et cette perpétuelle mutabilité exerce à son tour sur les centres nerveux une influence excitatrice ou paralysante. L'état du système nerveux central est fonction des incitations viscérales; de sorte que, même en l'absence — théorique — de toute incitation extérieure, il existe quantité d'incitations viscérales, qui déterminent quantité de mouvements, mouvements qu'on a le droit d'appeler réflexes, aussi bien que les mouvements déterminés par les incitations extérieures.
Il semble donc impossible d'affirmer qu'il y a des mouvements vraiment spontanés. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il existe certains mouvements dont la cause excitatrice est si faible qu'on peut presque les considérer comme spontanés. C'est le cas des mouvements instinctifs.
Il nous paraît impossible de connaître plus précisément la cause des mouvements des êtres. Un mouvement vraiment spontané serait une absurdité, puisqu'il serait un effet sans cause; tout comme il serait absurde de supposer qu'une pierre, sans force extérieure qui l'ébranle, va changer de température. L'organisme, sans une stimulation quelconque, resterait toujours immobile. Or, comme la première de ces conditions, l'absence de stimulation, n'est jamais réalisée, il s'ensuit que nous ne pourrons guère vérifier cette loi qui reste à l'état d'hypothèse vraisemblables mais non démontrée.
Dans le cas des phénomènes instinctifs, il se produit un fait caractéristique et dont l'intérêt psychologique est considérable: le mouvement qui a suivi l'incitation périphérique est lui-même suivi d'une série d'autres mouvements qui sont la conséquence du premier. C'est une sorte de concaténation régulière qui n'est pas interrompue, et les mouvements succèdent aux mouvements, appelés les uns par les autres.
Quelque étonnant que paraisse cet enchaînement d'actes divers liés les uns aux autres, et dépendant du premier acte accompli, nous trouvons dans l'étude des propriétés élémentaires des tissus un phénomène analogue, c'est le rythme.
Ainsi, quand on excite la pointe du ventricule du cœur par un courant électrique, après une seule excitation électrique, le cœur donne toute une série de mouvements successifs. De même, chez la méduse, chez certains insectes et chez certains crustacés, une excitation unique provoque des réponses rythmées, successives.

Ce qu'on observe pour le muscle peut s'observer pour les centres nerveux. Une incitation va mettre en jeu l'activité nerveuse, et cette activité, au lieu de se traduire par un seul mouvement réflexe, simple ou compliqué, va se traduire par une série de mouvements, simples ou mêmes compliqués, qui seront logiquement et fatalement enchaînés l'un à l'autre.
Au fond, ce sera toujours le même phénomène, c'est-à-dire une réponse motrice à l'excitation, réponse dont la forme, la durée et l'intensité sont déterminées par la nature de l'organisation nerveuse.
Mais l’enchaînement et la succession d'actes divers, voilà précisément le caractère de l'instinct. Dans le mouvement réflexe et dans le mouvement simple, nous n'avons rien de semblable. Une excitation provoque un mouvement, lequel est plus ou moins prolongé, mais enfin qui s'arrête s'il n'est plus renouvelé par une incitation nouvelle; tandis que, dans le cas qui nous occupe, une incitation provoque un mouvement A, lequel est suivi d'un mouvement B, puis d'un mouvement C, puis d'un mouvement D, tous phénomènes s'enchaînant l'un à l'autre avec une implacable et inexorable régularité.
Si l'on ajoute à ce caractère d'enchaînement le caractère de spontanéité apparente, autrement dit de cause excitatrice minime (car la spontanéité ne peut être que cela), nous aurons énuméré les principaux éléments qui constituent l'acte instinctif.
Finalité, fatalité, spontanéité apparente, enchaînement de mouvements successifs, qui sont la conséquence nécessaire du mouvement premier et par conséquent de l'incitation, tels sont en effet les caractères de l'instinct.
Cet ensemble de caractères en entraîne un autre très important. Puisque l'excitation extérieure est minime et provoque une série considérable de mouvements divers, il s'ensuit que, chez des êtres différents, la même excitation va pouvoir provoquer des effets énormément différents, divergents pour ainsi dire. Alors que les mouvements réflexes simples, chez tous les animaux, sont à peu près les mêmes, les mouvements instinctifs seront très variables et ne présenteront d'un animal à l'autre aucune analogie.
En effet, pour ces sortes de mouvements, l'excitant n'est presque rien. C'est l'organisme répondant qui est tout. Aussi les organismes, étant très divers de structure et de fonction, devront évidemment répondre avec une diversité presque infinie à des stimulations même identiques.
Le même objet, un morceau de viande par exemple, va exciter des mouvements bien différents dans un chien et une chèvre, car les organisations du chien et de la chèvre sont très différentes.
C'est ainsi que, dans la nature, grâce à l'inépuisable variété des organismes vivants, alors que les stimulations sont identiques, la variété des réponses est inépuisable.
Mais, quelque variée que soit l'organisation des espèces animales, il y a des propriétés communes générales, des relations entre nerfs sensitifs et moteurs qui sont toujours les mêmes; de sorte que, s'il s'agit d'un réflexe simple, ce réflexe se retrouvera dans toute la série. Par exemple, l'attouchement de la conjonctive va, chez tout être pourvu de paupières et d'appareil oculaire, provoquer, par voie réflexe, l'occlusion de la paupière. Ainsi les réflexes simples sont généraux et universels, tandis que les réflexes compliqués diffèrent d'autant plus qu'ils sont plus compliqués.

Si nous essayons d'établir une comparaison entre l'acte instinctif et l'acte réflexe, nous dirons:
1° L'un et l'autre ont le caractère de la finalité, c'est-à-dire qu'ils sont appropriés et adaptés à la vie de l'animal, utiles et nécessaires à son existence.
2° L'un et l'autre ont le caractère de la fatalité, c'est-à-dire qu'ils dépendent de l'excitation extérieure d'une part, de l'organisation de l'être, d'autre part: deux conditions qui suffisent pour déterminer rigoureusement le mode, la durée et l'intensité de la réponse.
3° L'acte réflexe est une réaction simple, qui ne consiste qu'en un petit nombre de mouvements, ou plutôt en un seul acte, constitué par des contractions musculaires diverses. Mais enfin l'acte est unique, tandis que l'instinct indique toute une série d'actes compliqués et différents, s’enchaînant les uns les autres.
4° L'acte réflexe exige une excitation relativement forte, et l'intensité de la réponse est proportionnelle, en une certaine mesure, à l'intensité de l'irritation, tandis que l'acte instinctif peut n'être provoqué que par une irritation minime, presque nulle, ce qui lui donne les apparences de la spontanéité.
5° Comme les actes instinctifs paraissent spontanés, comme ils sont très compliqués et comme ils ont une finalité évidente, ils paraissent alors dirigés par une intelligence supérieure. Par suite même de cette complication, les variétés d'instincts sont innombrables chez les divers animaux, tandis que les actes réflexes sont toujours très semblables les uns aux autres dans toute la série animale.

On voit donc, par l'ensemble de ces caractères, que la transition entre le réflexe et l'instinct est insaisissable: puisque la différence est seulement dans la proportionnalité plus ou moins exacte de la réponse à l'irritation, et dans la multiplicité des actes complexes qui s'enchaînent.
Mais, quoique la transition soit souvent impossible, on voit très bien, en prenant les cas extrêmes, ce qui est action réflexe et ce qui est instinct. L'attouchement de la conjonctive, qui produit le clignement, est assurément un réflexe; la construction d'un nid par l'oiseau est assurément un instinct.
Ce sont ces instincts compliqués qu'il faut brièvement étudier, puisque aussi bien les mouvements d'ensemble, les allures et les réactions de l'animal nous ont servi de transition entre l'acte réflexe simple et l'acte instinctif compliqué.

Les naturalistes ont observé des exemples étonnants d'instincts, et nous pourrions citer bien des récits curieux et instructifs sur les fourmis, les abeilles, les sphex, les papillons, les castors, etc. Mais ce n'est pas ici qu'on peut entrer dans ces détails; nous prendrons seulement un instinct particulier, qui nous servira de type, à savoir la construction du nid par l'oiseau, par la pie, je suppose.
Au commencement du printemps, une pie, en sautant de place en place, rencontre une brindille, une herbe, ou une petite branche d'arbre. Cette vue, au lieu de la laisser indifférente, va provoquer en elle un mouvement bizarre. Elle va prendre dans son bec la petite branche et la porter au sommet d'un arbre. Le mâle, qui s'est déjà accouplé à la femelle, a la même tendance à la nidification, et, sans savoir pourquoi, dès qu'il voit une petite branche, il la prend dans son bec et la porte à côté de la branche que la femelle y a déjà apportée.
Pourquoi cet acte? Pourquoi ce mouvement réflexe bizarre? Nous comprenons qu'en voyant une mouche ou un vermisseau, la pie, trouvant là une proie favorable, se jette dessus pour l'avaler. C'est un de ces réflexes psychiques constants, réguliers, simples, sur lesquels nous avons insisté plus haut. Il existe chez toutes les pies, à tous les moments de leur existence; on le rencontre chez tous les oiseaux avec les mêmes caractères, ou du moins avec des caractères très peu différents, puisque la vue d'une proie provoque aussitôt chez tous les oiseaux, par une action réflexe immédiate, le désir de la happer afin de s'en nourrir. Mais le fait de prendre un morceau de bois et de le porter au sommet d'un arbre, c'est bien autre chose. La pie n'a jamais vu faire d'acte analogue; elle n'a jusqu'ici jamais pensé à prendre un morceau de bois dans son bec: et voici que tout d'un coup la vue d'une brindille va la déterminer à s'en emparer et à commencer la construction d'un nid.


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