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L'instinct - Partie 1

(Revue scientifique

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Beaucoup de nos mouvements (mouvements dits réflexes) sont dus à une excitation extérieure. Il est cependant certains actes qui sont disproportionnés avec l'intensité de l'excitation périphérique. En elle-même, cette excitation est nulle ou à peu près insignifiante, tandis que les mouvements provoqués par elle sont considérables, et forment une série successive d'actes compliqués qui paraissent n'avoir qu'une lointaine relation avec l'irritation qui les a amenés.
Ces actes compliqués, multiples, se déroulant en série régulière et fatale, à la suite d'une incitation faible et simple, diffèrent de l'acte réflexe par cette apparente spontanéité. On les appelle actes instinctifs, et la force qui les détermine, c'est l'instinct.

Mais, pour bien approfondir la nature, mystérieuse encore, de l'instinct, il faut revenir sur un phénomène plus simple, qui nous servira de transition entre l'acte réflexe et l'acte instinctif: c'est le mode de réponse des êtres à telle ou telle excitation.

En effet, chaque être vivant est, par son organisation propre, disposé à répondre de telle ou telle manière à l'incitation périphérique.
L'observation la plus grossière nous montre que chaque animal a sa manière d'être, d'agir, de se mouvoir, qui lui est spéciale. Qu'un danger menace un renard, une perdrix, une tortue, un poulpe, un hanneton, chacun de ces animaux réagira à sa manière, par des mouvements qui lui sont propres, qui caractérisent sa nature, et qui dépendent autant de la structure de ses muscles que de la disposition de son système nerveux.
Pour tous les animaux, quels qu'ils soient, le monde extérieur est le même: ce sont les mêmes vibrations qui les affectent, vibrations lumineuses, thermiques, auditives, mécaniques, olfactives, gustatives. Mais leur mode de réponse à cette incitation dépend de leur organisation propre, et la réponse varie, quant à la forme, autant que varie leur organisation.
En un mot, l'univers est uniforme; mais les animaux réagissent à ces forces uniformes par des réactions infiniment diverses.

Souvent j'ai observé, dans un aquarium, la manière dont se comportaient des petits poissons d'espèces diverses, girelles, serrans, mulets, dorades, labres, etc. Pour les uns et les autres, le milieu extérieur était identique; or, malgré cette identité dans l'excitation périphérique, les uns et les autres avaient des attitudes particulières. Chacun réagissait comme les mêmes animaux de son espèce, et cela sans se démentir, pendant des journées entières. Qu'une proie fût jetée à leur portée, et leur attitude était toujours caractéristique de leur espèce; les uns tournaient autour de l'objet, les autres restaient immobiles; d'autres se précipitaient avidement. Toujours les dorades faisaient autrement que les girelles, et les girelles, autrement que les serrans. Mais une dorade se comportait toujours comme les autres dorades, et une girelle comme les autres girelles. Les pécheurs à la ligne savent bien cela, puisqu'ils reconnaissent, à la manière dont l'appât est attaqué, l'espèce du poisson qui va mordre à l'hameçon.
Ainsi chaque animal a sa réaction propre. Chaque animal possède une manière d'agir et de se mouvoir qui est caractéristique, et c'est son organisation qui détermine la forme de sa réponse.

Non seulement il en est ainsi pour les animaux d'espèces différentes, mais encore pour les âges différents d'animaux de même espèce. Il est facile, même à un observateur superficiel, de voir la différence considérable d'allure qui est entre un poulain et un vieux cheval, entre un vieux chien et un tout jeune chien. Quoique le pouvoir réflexe soit toujours de même nature, la réaction motrice est différente, dépendant des différences de l'organisation. Essentiellement, la fonction physiologique est la même; c'est la réponse à une irritation, réponse qui est déterminée, au moins en partie, dans son intensité par l'intensité de l'irritation, mais, dans sa forme, par l'organisation nerveuse et musculaire.
Ainsi une même excitation, mettant en jeu des mécanismes différents, provoque des réactions tout à fait différentes.
De là cette loi, qui est de toute évidence, et, qui aidera à comprendre les phénomènes les plus compliqués de l'instinct. L'organisation nerveuse et l'organisation musculaire modifient à l'infini la réponse à l'irritation périphérique; ou bien encore:
La forme de la réponse à l'irritation périphérique est déterminée par l'organisation de l'être.
Cette loi si simple n'est autre que la loi de finalité des êtres.
Il ne faut pas d'ailleurs se dissimuler à quel point est vague ce mot d'organisation. Il est très commode à employer; mais, de fait, c'est un aveu d'ignorance. Nous savons que l'écrevisse répond au contact du bord externe de la pince par une dilatation de la pince, et, au contact du bord interne, par une constriction de la pince, et nous attribuons ce double mouvement à son organisation propre et à la disposition anatomique intime de son système nerveux. Mais voilà tout ce que nous pouvons en dire, et ce n'est vraiment pas suffisant. Jusqu'à présent, tout ce qui touche l'activité intime des éléments nerveux et les relations réciproques des éléments nerveux, tout cela nous est absolument inconnu. Il nous semble évident que la fonction physiologique ou psychologique dépend de l'organisation anatomique, et nous ne concevons guère qu'il en puisse être autrement. Nous observons séparément la fonction et l'organe; nous faisons, d'une part, la physiologie; d'autre part, l'anatomie: et cependant il nous est interdit — et cela durera longtemps encore — de relier l'une à l'autre les vérités de ces deux sciences et de conclure, d'un fait anatomique, d'une structure cellulaire ou d'un agencement nerveux, à telle ou telle particularité fonctionnelle.

Quoi qu'il en soit de cette ignorance sur le mécanisme qui donne aux organisations diverses des fonctions diverses, nous savons que la forme de la réponse se trouve admirablement appropriée à la nature même de l'être. Autrement dit, elle a une finalité, un but. Ce n'est pas par hasard que le lièvre se sauve quand on fait du bruit près de lui; son mouvement de fuite est involontaire, inconscient, en partie réflexe, en partie instinctif; mais en tout cas il est adapté à la nécessité vitale de l'animal. Il faut que le lièvre se sauve pour éviter le danger, et sa fuite soudaine est un moyen d'échapper à la mort; car il n'a pas d'autres armes pour se défendre contre ses nombreux ennemis que la rapidité de sa course.
Nous avons donc là un mouvement réflexe d'ensemble qui paraît si justement approprié à la nécessité vitale, qu'on a quelque peine à ne pas le considérer comme intelligent. Et cependant le fait de s'enfuir au moindre bruit n'est pas pour le lièvre un acte intelligent. Il ne peut pas faire autrement. Il n'a pas le choix entre la fuite et la non-fuite. Il s'enfuit parce qu'il est fatalement poussé à la fuite. Tous les ressorts de son organisation le poussent à agir ainsi. Ses ancêtres, depuis une série innombrable de générations, ont fait de même, et il n'est pas permis au lièvre Alexandre ou au lièvre Paul de se comporter autrement que tous ses ancêtres.
Si l'on examinait ainsi tous les mouvements réflexes d'ensemble, les allures, les attitudes des animaux, on leur trouverait toujours les deux mêmes caractères que nous avons attribués aux mouvements réflexes simples, à savoir la fatalité et la finalité.
Et, en effet, il serait absurde de supposer un mouvement instinctif qui ne serait pas en parfaite communion avec les nécessités vitales ordinaires de l'individu. De même qu'un mouvement réflexe simple, un mouvement réflexe compliqué est toujours au profit de l'individu.
Supposons, en effet, pour un moment, cette chose absurde que, dans une certaine espèce animale, l'instinct de la mère la pousse à dévorer ses petits, au lieu de les nourrir et de les aider. Qu'arrivera-t-il? C'est que la seconde génération ne pourra pas survivre à cet instinct destructeur. L'animal aura détruit sa progéniture, et l'espèce en sera à jamais éteinte. C'est donc un non-sens colossal que de supposer, en une espèce quelconque, un instinct ou un mouvement réflexe qui sera en opposition avec la vie de l'animal.

Cette finalité absolue de tous les instincts est un fait incontestable, et, en leur attribuant ce caractère, nous ne pensons pas renouveler les considérations enfantines de Galien qui attribuait à chaque détail de l'organisation anatomique sa finalité particulière. Cette finalité particulière ne peut être prise au sérieux, mais la finalité générale est évidente. Nous savons que les êtres vivants semblent avoir pour mission de vivre et de se reproduire. Ce n'est pas là de la théorie; c'est de l'observation. Toutes les dispositions anatomiques, comme toutes les fonctions physiologiques, concourent à accroître la vie, à la prolonger. Aussi ces voies et moyens semblent-ils révéler une intelligence extraordinaire, aussi bien dans les détails que dans l'ensemble.
Ainsi l'allure, le mouvement, la réaction motrice de l'animal semblent avoir été réglés par une intelligence supérieure et adaptés à la nécessité vitale de l'animal. Mais probablement ce n'est là qu'une illusion, car le principe de la sélection naturelle explique assez bien comment les réactions d'un animal sont nécessairement adaptées à la conservation de son existence.
Pour reprendre l'exemple du lièvre, concevrait-on un lièvre qui ne saurait pas courir? Il serait bien vite anéanti par les hommes, les renards, les corbeaux, les chats, les furets. Cette rapidité dans la course est la condition même de son existence. Il n'existe que parce qu'il est rapide à la course, parce qu'il a l'oreille assez fine pour saisir le moindre bruit et pour s'enfuir loin du danger, dès qu'il entend un avertissement suspect. C'est sa raison d'être; il n'existerait pas sans cela, et alors il faut, ou bien nous étonner qu'il existe, ou bien ne pas nous étonner du tout; car, s'il existe, c'est à cause de son organisation même.
Nous arrivons donc à concevoir l'organisation des animaux, qui semble machinée par une intelligence d'une prévoyance admirable, comme étant la raison d'être de leur existence, et par conséquent l'absolue nécessité. S'il existe des lièvres, c'est parce qu'ils ont su courir; s'il existe des patelles, c'est parce qu'elles ont su se coller à leur rocher; s'il existe des crabes, c'est parce qu'ils ont su courir obliquement sur les grèves et se cacher dans les trous des rochers ou dans le sable. Le fait de l'existence, à la surface terrestre, de lièvres, de patelles et de crabes, est un fait incontestable, et ce fait suppose que leur organisme s'est adapté à la nécessité vitale.
Chercher la raison d'être qui détermine la nature des mouvements et des réactions chez les animaux, c'est donc chercher la raison d'être de leur existence. C'est un problème qui, avant Darwin, était réservé à la métaphysique et au surnaturel; mais Darwin a essayé de le résoudre et l'a presque résolu par des moyens naturels. Malgré les difficultés considérables que soulève sa magnifique hypothèse, et quelles qu'en soient les imperfections, c'est encore la moins mauvaise que nous ayons, ou plutôt c'est la seule hypothèse qui soit acceptable, toutes les autres théories sur l'origine des êtres étant à peu près absurdes.

L'autre caractère de ses mouvements d'ensemble, c'est le caractère fatalité.
Chez les êtres supérieurs, la fatalité des mouvements n'est pas très évidente; car les différences individuelles sont assez notables. Cependant ces différences ne s'exercent que dans une limite relativement assez étroite. Chez l'homme même, où les variations individuelles ont tant de force, les réactions, gestes, physionomies, attitudes, mouvements, sont étonnamment semblables chez les individus les plus divers. Qu'un bruit effrayant, comme l'éclatement d'une bombe, vienne à se faire entendre au milieu d'une foule d'hommes, l'attitude des individus divers qui composent cette foule sera à peu prés la même.

...Facies non omnibus una
Nec diversa tamen.

il y a donc une fatalité organique qui détermine cette identité dans la réponse, et, en effet, il serait tout à fait absurde de supposer que la douleur provoquât chez les uns le rire, et, chez les autres, les larmes. Chez tous la douleur provoque les larmes, et c'est le contraire qui serait un non-sens extrême.
Chez les tout petits enfants, les caractères de l'individualité sont bien moins frappants. Tous les petits enfants se comportent de même. Qui en a vu un en a vu cent mille. Pleurer, se débattre, téter, hocher la tète, agiter les mains: tous ces actes sont absolument identiques chez les uns et chez les autres, et la fatalité y est tellement évidente qu'on n'a jamais songé à la révoquer en doute.
Chez les êtres inférieurs, plus on descend dans la série hiérarchique des animaux, plus on voit s'atténuer, et enfin disparaître, les caractères de l'individualité. L'individualité d'un chien est déjà très forte. Dick n'a pas les mêmes allures et les mêmes réactions que Lionne ou que Bob. Mais déjà le lapin Jeannot se comporte tout à fait comme le lapin Bertrand. Et, s'il est des exceptions, elles sont rares et remarquables; car il n'y a jamais que peu de différences psychiques entre deux lapins. Il n'y en a pas entre deux poissons de même espèce. Toujours deux tanches nagent, mangent, dorment, se débattent, tout à fait de la même manière, et, si elles sont de même taille et de même couleur, il sera impossible de faire entre elles, par le fait de leurs réactions, la moindre différenciation. Cela est plus vrai encore, si c'est possible, pour les animaux plus inférieurs. Est-ce qu'une mouche, un hanneton, un limaçon, ou un crabe, ne sont pas fatalement et rigoureusement, avec une précision presque mathématique, forcés de se mouvoir et de réagir comme ont réagi toutes les mouches, tous les hannetons, tous les crabes de la création.


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