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La conscience dans les sociétés - Partie 2

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Mais la plupart du temps les cérémonies ne paraissent avoir d'autre utilité que celle qu'ont toutes les habitudes, les mauvaises comme les bonnes: elles évitent de se donner une peine, qui parfois en épargnerait une beaucoup plus grande. Un régime disparu essaya d'imposer pendant quelque temps le port de la robe aux professeurs de lycée pendant leurs classes, sans doute en voulant augmenter leur prestige; mais j'imagine que l'effet fut différent. On ne voit pas en fait que l'influence des médecins ait décru depuis que leur costume s'est rapproché de celui de leurs clients, pendant que leur science s'éloignait de celle de tout le monde. Il est donc permis de croire que, sur bien des points, il serait possible de réformer quelques institutions; d'ailleurs la nécessité sociale d'un fait, fût-elle établie, ne lui enlèverait pas son caractère. Le lecteur me dispensera de faire une énumération des cérémonies dont l'inutilité, pour ne pas dire plus, est flagrante. La constitution a, pendant un certain temps, institué des prières publiques à propos de l'ouverture annuelle des Chambres. On ne s'est jamais aperçu de l'influence de cette cérémonie sur les décisions des députés, des sénateurs et des ministres. On conserve dans certaines familles l'habitude de prier avant les repas, à la fin et au commencement de la journée. Nous retrouvons toujours et partout le même principe: c'est le commencement ou la fin d'un acte ou d'une série coordonnée d'actes ou d'événements, et la fin d'une série est le commencement d'une autre qui est marquée par cette sorte de production inutile qui s'appelle la cérémonie ou le rite, si elle n'est pas marquée par une production de faits incoordonnés.

Les cérémonies sont d'ailleurs, à quelques égards, un substitut des phénomènes incoordonnés. Dernièrement deux paquebots se sont rencontrés sur l'Océan: les passagers de l'un de ces paquebots en danger de sombrer montent dans les chaloupes que l'on met à la mer. A ce moment des émigrants italiens, effrayés, se portent en masse vers une des chaloupes; en rompant l'ordre d'embarquement; ils occasionnent un tumulte. Les matelots chargés de surveiller l'embarquement les repoussent, les cordages rompent sous le poids; ils tombent à la mer: leurs compagnons se calment, se réfugient sur le pont et entonnent des cantiques. Inversement, il est indiscutable que l'abandon de certaines cérémonies serait immédiatement remplacé par un trouble social plus ou moins grave et plus ou moins permanent. Un certain nombre d'incrédules ne peuvent abandonner les cérémonies religieuses qu'en adoptant des cérémonies différentes; certains baptisent leurs enfants avec du champagne, d'autres demandent que la cérémonie civile du mariage soit relevée, rendue plus imposante, plus solennelle, agrémentée au besoin de musique. Tout cela est dû à l'attitude de l'homme en face de l'inconnu, c'est-à-dire à l'impossibilité d'établir actuellement des systèmes d'actes nouveaux parfaitement coordonnés entre eux et avec l'ensemble de la vie. J'imagine que si l'on trouvait un remède sûr et facile pour une maladie déterminée, cette maladie ne serait plus guère traitée ni par des prières, ni par des formules magiques. Mais, en bien des cas, il faut agir individuellement ou socialement, alors que l'on n'a pas les données nécessaires pour agir raisonnablement ou que ces données ont insuffisamment pénétré dans notre organisation mentale et ne se sont pas suffisamment coordonnées avec nos habitudes psychiques. De là, chez l'individu, la réflexion, le tâtonnement, les idées et les actes incoordonnés, ou les superstitions, les croyances sans fondement, les actes sans but; de là, dans la société, ou le désordre social ou l'établissement de cérémonies, de rites propitiatoires, des formalités qui n'ont aucun rapport avec l'acte qu'il s'agissait d'accomplir. Devant un fléau qu'on ne sait comment conjurer, on pleure, on crie, on s'agite, ou bien l'on récite des prières, ou l'on égrène un chapelet.

L'action systématisée, ne pouvant se produire, est remplacée par des actes incohérents ou par un système d'actes qui n'a rien à faire avec l'acte essentiel qu'il s'agirait de commettre. Si cet acte essentiel est connu, il peut être accompli; mais s'il ne peut l'être qu'avec peine, ou s'il n'est pas suffisamment habituel, si l'on ne connaît pas suffisamment les rapports qui l'unissent à la situation actuelle, ou bien si les personnes qui doivent l'accomplir ne sont pas à la hauteur de leur tâche, alors il s'accompagne de la production d'un assez grand nombre de phénomènes parasites. Ainsi on priera, on criera, on pleurera, tout en faisant ce qui doit sauver le malade. Si l'organisation est plus parfaite encore, l'acte seul s'accomplira simplement sans que l'activité nerveuse on sociale ait à se dépenser en actes inutiles. Un médecin ne pleurera, ni ne priera, en général, ni ne criera en faisant une opération; de même un régiment peut aller au feu avec sang-froid. Enfin, avec une organisation plus parfaite, la conscience même disparaît, comme il paraît bien arriver dans les actes réflexes coordonnés.

Les récompenses et les punitions offrent, il me semble, une intéressante application de cette manière de voir. M. Tarde — signalant une généralisation de la nouvelle école criminaliste italienne, d'après laquelle l'activité criminelle serait l'envers de l'activité productrice, et le méfait l'opposé symétrique du travail, examiné dans une de ses études — est amené à comparer la peine et le salaire et à les mettre en opposition symétrique. « L'évolution de la peine, dit-il, est en un sens plus avancée que celle du prix. Elle a fait un pas décisif que celle du prix n'a pas encore fait, ne fera peut-étre jamais. Quoique la fixation du prix appartienne dans une large mesure, tantôt à la coutume, tantôt à la mode, elle est du domaine privé. Au contraire, la peine est fixée par les tribunaux, organe du pouvoir. La peine est donc l'opposé symétrique de ce que serait le prix si, conformément aux vœux communistes les plus extravagants, toute vente, toute transaction particulière étant supprimée, la communauté tout entière se chargeait de payer les services que ses membres se rendraient entre eux, et leur défendait de s'acquitter eux-mêmes, comme à présent il leur interdit de se faire justice eux-mêmes. » Je serai conduit ici à envisager la question un peu autrement. Remarquons d'abord en passant que la distribution des récompenses n'est pas exclusivement l'affaire de l'initiative privée; les décorations, les places importantes, les fonctions élevées, les honneurs de toute nature sont en général et devraient être des récompenses officiellement accordées à ceux qui out beaucoup donné et de qui on attend encore plus. D'un autre côté, la peine est parfois infligée par l'individu, non par la société; il est défendu de se faire justice soi-même en un certain sens, mais c'est bien une manière de se faire justice à soit-même que de quitter un marchand qui vend trop cher ou qui fait faux poids, ou de faire connaître le fait à ses connaissances, ou de se montrer malveillant envers ceux qui ont des torts envers nous, ou de renvoyer un serviteur dont on est mécontent. Remarquons d'ailleurs que, si ces faits, comme les faits de la récompense, peuvent être accomplis par des individus, ils ne se passent pas moins dans la vie sociale; ils ont une valeur sociale, en ce qu'ils appartiennent à des systèmes qui, comme le commerce, les relations mondaines ou administratives, font partie de la vie des sociétés. Dans un cas comme dans l'autre, pour la peine comme pour la récompense, voici, à mon avis, ce qu'on peut remarquer. Quand il s'agit d'un service social parfaitement organisé, d'une fonction presque automatiquement exécutée, il ne se passe aucune cérémonie particulière; tout se fait sans bruit, sans apparat, qu'il s'agisse de prix ou de châtiment. M. Tarde remarque « qu'il entre de moins en moins de gratitude dans les échanges (quoique, par le progrès commercial le mutuel, service que se rendent les co-échangistes grandisse sans cesse) et de moins en moins de vengeance dans la répression ». Il faut voir dans ce fait, à mon avis, la preuve de l'organisation croissante de certains services sociaux, en même temps que du rôle parasite des phénomènes émotifs par rapport à une organisation avancée. De fait, nous voyons que lorsque l'organisation est moindre, les sentiments reparaissent. C'est que, quand l'organisation est avancée, la personne à qui on a affaire n'est en quelque sorte qu'un rouage dans un mécanisme, c'est le mécanisme entier que nous rendons responsable de son acte; au contraire, dans l'autre cas, c'est la personne, parce que ses actes ne font pas partie d'un système organisé plus complexe qui les englobe.

Une organisation supérieure conduit de même à supprimer le caractère cérémonial, officiel, de la peine ou de la récompense. J'insiste sur ce qu'il est très important de ne pas confondre la société et le gouvernement ou l'administration. Les peines et les récompenses sont toujours des affaires de société, elles peuvent être ou ne pas être des affaires de gouvernement. Or nous voyons que, dans le cas des coordinations les meilleures, elles ne sont pas affaires de gouvernement. Pour le prix, les échanges commerciaux se font généralement par le simple accord de parties, selon des lois variées que l'économie politique classique a beaucoup trop simplifiées. Il est superflu de faire remarquer quelle énorme perte de temps, d'argent, de force mentale, etc., se produirait si le gouvernement, l'État, avait à intervenir dans toutes les transactions commerciales, dans le prix de vente, d'achat, de main-d'oeuvre, etc.; en un mot, si la fixation du prix prenait une forme cérémonielle, ou si la Société, en tant qu'un tout, prenait conscience de tous ces détails.

Elle intervient cependant quelquefois et l'examen des cas montrera combien notre règle est juste; voyons les principaux:
1° elle intervient quand il y a conflit, si le vendeur et l'acheteur ne peuvent s'entendre après livraison faite de la marchandise, s'il y a contestation sur la qualité. Il y a procès, cérémonie, conscience sociale. Mais il est bien évident que, en ce cas, c'est un mauvais fonctionnement de la machine sociale qui provoque son apparition. Soit que le vendeur ait livré de la mauvaise marchandise, soit que l'acheteur n'ait pas su bien l'apprécier, soit qu'il y ait eu un malentendu sur les conditions du marché, il est bien évident qu'il y a eu un désordre fonctionnel, et, en vérité, il serait oiseux de démontrer que les procès naissent du contraire de l'harmonie. Voilà donc une série très importante des cas qui rentrent dans la loi.
2° Il s'agit de déterminer la récompense de services extraordinaires, c'est le cas pour certaines distinctions honorifiques destinées à récompenser des services qui ne trouvent pas une récompense suffisante dans la vie sociale telle qu'elle est actuellement organisée. Mais ici on voit bien encore que l'intervention cérémonielle et la conscience sociale ne font qu'indiquer un vice d'organisation, elles n'ont de raison d'être qu'a cause de l'imperfection de la société à laquelle elles remédient. Un savant illustre, par exemple, devrait trouver au moins, dans la société, les avantages matériels suffisants pour le faire vivre sans préoccupations matérielles et lui permettre de travailler dans les meilleures conditions; il s'agit ici même de l'intérêt et de la grandeur de la société. Si l'État est obligé d'intervenir, si les Chambres votent une pension, si un ministre donne une subvention ou une sinécure, l'État ou le ministre ne font que payer une dette de la société que la société ne peut pas payer à cause de sa mauvaise organisation. Remarquons que cette mauvaise organisation se manifeste principalement à propos des fonctions les plus élevées, c'est-à-dire les plus complexes. Ici encore nous remarquons une ressemblance frappante entre la vie psychique et la vie sociale; les actes inférieurs sont à l'état de réflexes, les actes les plus compliqués exigent la conscience, la réflexion et le raisonnement. De même (sauf dans des cas pathologiques comme les grèves, les crises industrielles ou agricoles, comparables aux états morbides qui nous donnent, par exemple, une conscience douloureuse des fonctions organiques), de même, le commerce, l'industrie, l'agriculture marchent normalement beaucoup mieux sans intervention gouvernementale que la science et le grand art. Ce fait se marque encore mieux dans les dispositions que prend l'État pour l'éducation des enfants. Quand il s'agit d'occupations relativement simples, l'État n'intervient pas ou n'intervient que très peu. Pour être boulanger ou maréchal ferrant, aucune cérémonie n'est nécessaire; pas d'examen à passer, pas de lycée et de cérémonies de distribution de prix, de places, de compositions lues devant le proviseur et le censeur, etc.; peu d'apprentissage. Pour être médecin ou avocat, an contraire, il faut des études durant toute l'enfance et une partie de la jeunesse, des examens nombreux, des serments, des solennités variées, etc. C'est que si les médecins se formaient comme se forment les charrons, ils ne vaudraient rien; l'organisation sociale automatique est trop peu avancée pour les produire, et il se produit alors cette attention sociale, cette coordination secondaire et mal harmonisée avec la vie générale qui constitue l'intervention de l'État et les nombreuses cérémonies qui interviennent. L'État paye ses fonctionnaires: il est inutile de s'étendre sur ce point qui peut être considéré comme une simple conséquence. Pour les peines, l'intervention de la conscience sociale est plus fréquente; mais la raison en est simple et renferme pleinement tout ce que nous avons vu, c'est que la peine vient à l'occasion d'un délit, d'une faute, c'est-à-dire d'un désordre social. Rien d'étonnant dès lors à ce que, comme tous les désordres sociaux, elle provoque l'intervention de l'État et les cérémonies, la conscience sociale. Le contraire ne peut arriver que quand le coupable est éliminé ou réprimé par le jeu des systèmes sociaux en activité. Si, par exemple, un serviteur fait mal son service, il se fait renvoyer et se voit remplacé par un autre. Mais s'il y a vol ou meurtre, il est bien évident que le jeu inconscient de l'organisme social ne peut suffire à une répression suffisante.

En résumé, nous voyons que les désordres de l'activité sociale se manifestent de deux manières différentes: 1° par des phénomènes incoordonnés ou mal coordonnés, troubles, agitation populaire; 2° par des phénomènes coordonnés entre eux, mais qui sont mal coordonnés avec la vie générale, qui impliquent au moins un désordre social auquel ils peuvent avoir pour effet de remédier (comme en biologie, l'irritation causée par une petite plaie). La première manière paraît correspondre en psychologie à ce qui arrive quand la force nerveuse, ne pouvant se dépenser harmoniquement, s'emploie en convulsions, en mouvements incoordonnés, etc. ; la seconde correspond plutôt à la conscience et à la réflexion. Quand un écolier ne peut résoudre un problème, il peut taper du pied, froncer le sourcil, agiter les doigts, secouer les mains, etc.; il peut relire attentivement le problème, se rappeler certains théorèmes ou enchaînements de théorèmes qui peuvent lui servir, etc. Quelquefois, il se forme ainsi peu à peu des tics, des mouvements coordonnés sans rapport systématique avec l'acte, mais qui en facilitent l'accomplissement soit en excitant l'esprit et en augmentant la dépense de force nerveuse, soit, au contraire, en employant une partie de la force nerveuse superflue. Dans ce dernier cas rentre le fait de l'écolier qui, pour réciter sa leçon, a besoin de tortiller un bouton de sa veste et reste court si un camarade l'a détaché. Dans le premier rentrent toutes les excitations volontaires, qui marquent le commencement de l'accomplissement d'un acte. Mais quelquefois aussi les tics et les mouvements coordonnés entre eux, mais non avec l'acte principal, n'offrent aucune utilité et peuvent même être nuisibles par la perte de temps ou la dépense de force qu'ils occasionnent. Nous avons vu les équivalents de ces différents cas dans la vie sociale, les troubles sociaux, désordre, etc., les cérémonies organisées, les habitudes solennelles qui peuvent, dans certains cas, avoir quelques bons effets en subvenant à une mauvaise organisation ou à une systématisation imparfaite; c'est une sorte d'appui que l'on mettrait au fronton d'un édifice pour remplacer une colonne qui manque encore. Ces dispositions sont souvent inutiles ou nuisibles; on doit en tout cas tendre à les restreindre ou à les diminuer; enfin il ne faut y avoir recours qu'en cas de nécessité urgente. Des conséquences pratiques dérivent forcément de cette manière de concevoir le sujet; il n'est pas besoin de les développer ici.


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