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Les sens avant la naissance - Partie 3

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Mais l'excitabilité du nerf auditif et la faculté de percevoir le son ou du moins de réagir d'une manière non équivoque aux excitations auditives existent déjà un certain temps avant la naissance et s'affirment lorsque la respiration atmosphérique est exécutée de façon telle qu'il pénètre de l'air par la trompe d'Eustache dans l'oreille moyenne. Des embryons de cobayes non à terme, obtenus par un avortement provoqué artificiellement, ont été vus par moi, répondant, comme des nouveau-nés à terme, mais plus faiblement, aux excitations auditives. Le réflexe caractéristique du pavillon de l'oreille, que j'ai décrit moi-même (1878), se manifesta chez le premier fœtus nettement dix-neuf minutes après la naissance et faisait défaut complètement encore quatre minutes après celle-ci. Chez le second, on constata de même ce réflexe acoustique nettement après dix-neuf minutes; après seize minutes il n'en existait pas encore de trace; chez le troisième, il faisait défaut au bout de huit minutes. L'expérience se fit à l'aide d'un timbre sonore, par un coup porté avec une baguette de fer sur un petit entonnoir en verre appliqué tout contre l'oreille; ce coup fut répété, à partir de la naissance, de minute en minute, de telle sorte que je pus constater en pleine sûreté le moment de la première manifestation de ce réflexe de l’ouïe, surtout chez le deuxième fœtus, pendant que le premier-né était utilisé, comme réagissant déjà, pour le contrôle. Le pavillon de l'oreille manifesta, peu de temps après la production du son, un changement de forme momentané, le bord supério-antérieur se renversant sur la ligne médiane du corps et un tressaillement de cette partie du pavillon devenant pour le moins visible. Une chauve-souris, incomplètement réveillée de son hibernation, répondit par le même réflexe à tous les sons du diapason de 1000 à 37 000 vibrations doubles par seconde.

Il résulte de ces expériences que le nerf auditif est excitable et que la voie réflexe est praticable du nerf auditif aux nerfs qui innervent les muscles de l'oreille, avant la fin de la première demi-heure de la vie extra-utérine, même chez les fœtus non à terme de la cavia cobaya. Ces fœtus en question étaient nés une semaine au moins trop tôt et n'avaient pas encore pris de lait ni exécuté de mouvements de succion. Avec établissement de la respiration pulmonaire le réflexe de l'oreille devint de plus en plus net. Chez deux embryons de cobaye du même âge, extraits de l'utérus et pesant ensemble 178 grammes, le réflexe était, 56 et 75 minutes après la naissance, si fort, qu'au début les animaux tressaillirent à chaque résonance du verre et firent encore, après une très fréquente répétition de l'expérience, le mouvement du pavillon de l'oreille. Dans un autre cas, la réaction se fit après quinze minutes environ, et, chez un fœtus né asphyxié, seulement après quarante minutes, d'une façon nette. Chez des embryons de lapins enlevés de l'utérus non loin du terme, et répondant promptement à toutes sortes de réflexes, je n'ai observé, par contre, ni le réflexe du pavillon de l'oreille ni toute autre réponse aux fortes excitations auditives, pendant les premières heures, ce qui étonne d'autant plus que le lapin adulte (de garenne) entend très clairement.

Or, déjà la croissance en force du mouvement réflexe et, comme je puis l'ajouter d'après mes estimations, le temps du réflexe, qui devient bientôt plus court, malgré la constance de l'intensité de l'excitation, dans les premières heures de la vie, portent à croire que la voie réflexe chez le cobaye n'est pas praticable avant la naissance.
Si, malgré cela, j'ai exprimé une fois l'opinion que peut-être certains mammifères, avant leur naissance, pourraient entendre déjà la voix de leur mère, je ne voudrais pas, maintenant que je dispose d'une expérience plus longue, donner du poids à cette possibilité. Peut-être la lionne rugissante peut-elle exciter par l'ébranlement le fœtus qu'elle porte dans l'utérus; mais une sensation de l’ouïe ne peut se produire, puisque, malgré les conditions les plus favorables à une propagation du son jusqu'à l'oreille externe, les ondes sonores n'atteignent pas l'oreille interne du fœtus. Car la caisse du tympan ne renferme pas d'air avant la respiration, et il est au plus haut point invraisemblable que la tête serve de conducteur.
Il en est autrement des oiseaux. Le poulet, très vite après son éclosion, répond à l'appel de la poule. Mais il a déjà, un ou deux jours avant le bris de l’œuf, respiré avec les poumons (jusqu'à quatre-vingt-dix fois par minute), et fait entendre sa propre voix plusieurs heures avant sa sortie de l’œuf.


V. Le sens de la vue avant la naissance

Tous les mammifères sont, sans interruption, jusqu'à leur naissance, enfermés dans un lieu obscur, à tel point que, même dans le cas où leurs yeux seraient ouverts pendant leur vie intra-utérine, aucune sensation lumineuse ne pourrait être provoquée par une excitation adéquate des nerfs optiques. Car lorsqu'on se trouve dans un lieu complètement obscur, il est indifférent, pour la sensation de l'obscurité, qu'on ait les yeux ouverts ou fermés.
Certes la faculté de pouvoir soulever la paupière existe déjà avant la naissance. En effet, les enfants nés prématurément ouvrent souvent les yeux immédiatement après la naissance et distinguent, d'après les observations de Kussmaul (1879), le clair du sombre. Beaucoup de mammifères naissent, par contre, comme on le sait, avec des paupières étroitement fermées, à savoir les chiens, les chats, les lapins, les souris, les chauves-souris. Chez l'homme, les paupières, avant la naissance, ne sont plus accolées l'une à l'autre à partir du sixième mois.

Au contraire des mammifères, les oiseaux, qui sont couvés dans des nids ouverts exposés à la lumière solaire, éprouveront, déjà avant le bris de la coque, une excitation objective des nerfs optiques et une faible impression lumineuse; il est surtout probable que, chez aucun oiseau, l’œil ne demeure fermé jusqu'à l'éclosion. Les œufs à coque blanche laissent facilement pénétrer les rayons solaires.
De même les amphibies, les poissons et d'autres animaux, qui abandonnent l’œuf diaphane, munis d'yeux ouverts ou d'yeux recouverts de paupières translucides ou d'yeux sans paupières, doivent éprouver sous les rayons lumineux, avant leur éclosion, une excitation objective des nerfs optiques. Ici, l'excitation adéquate agit déjà sur l'organe embryonnaire, ce qui ne se rencontre chez aucun mammifère.
Mais il ne s'ensuit pas encore qu'il doive manquer aux fœtus des mammifères toute impression lumineuse avant la naissance. Deux mois avant le terme normal de la naissance, non seulement la rétine est excitable, mais l'enfant a aussi la faculté d'avoir des sensations lumineuses. Car un enfant venu au monde à sept mois, vingt-quatre heures après la naissance, dirigea à plusieurs reprises, durant le crépuscule, la tête, détournée de la fenêtre, du côté de cette dernière et du côté de la lumière même quand sa position était changée. Et chez un fœtus de huit mois, le changement des impressions lumineuses provoqua, bientôt après la naissance, la contraction et la dilatation de la pupille. De même, chez des cobayes extraits par moi peu avant le terme de la gestation, la pupille se contracta à la pleine lumière et se dilata de nouveau à l'ombre. Au contraire, chez les cobayes extraits à une époque plus éloignée du terme normal de la naissance, la dimension de la pupille ne varie pas à la lumière directe du soleil et à l'ombre. Probablement qu'alors les tubercules quadrijumeaux, le nerf optique, la rétine ne sont pas encore suffisamment développés. J'ai constaté cette absence de réaction chez des embryons ayant les orteils passablement durs, un poil épais, des ongles et un iris d'un brun sombre. La physostigmine et la nicotine agissaient alors déjà à la suite d'une application locale. Chez l'anencéphale que j'ai observé et auquel manquaient les tubercules quadrijumeaux, la lumière directe du soleil ne provoqua point le moindre changement de la pupille.

Les cobayes nouvellement nés et normalement mûrs se retirent dans les coins obscurs. Par conséquent, les fortes impressions lumineuses doivent les incommoder bientôt après la naissance. Par contre, chez l'embryon extrait artificiellement avant sa maturité et qui peut avoir les yeux largement ouverts, la lumière n'est pas aussi active. J'ai vu un pareil embryon tenir, au début, son œil largement ouvert à la lumière, ce qui, d'ailleurs, arrive aussi quand le développement est presque complet (dents durs, ongles longs, peau épaisse). Souvent, lorsque la lumière solaire directe ou la lumière vive du gaz agissait sur lui, j'ai vu l'embryon, extrait avec des paupières closes, serrer étroitement les paupières, ce qui parle en faveur d'une sensibilité à la lumière, avant la maturité. Chez tous les cobayes presque à terme, que j'ai extraits de l'utérus,j'ai trouvé l'iris d'un brun sombre. Dans ce cas le pigment de l'iris ne se forme donc pas après la naissance, comme c'est le plus souvent le cas chez l'homme.

Si maintenant, longtemps avant la naissance, la rétine est excitable et la faculté d'être impressionnée par la lumière existe, sans que jamais un rayon lumineux ait pénétré dans l’œil, il est en quelque sorte possible que des excitations intra-utérines non adéquates puissent agir. De même que, chez l'individu né, une pression, un choc, même un accroissement de la pression intra-oculaire, peuvent provoquer des sensations lumineuses subjectives, les phosphènes, il pourrait également se produire, dans l'organe de la vision rendu peut-être particulièrement sensible, à cause du long repos chez le fœtus presque à terme, une excitation de la rétine à la suite d'une impression interne. Son champ visuel, pour peu qu'il soit éveillé, est noir, et ces ténèbres même provoquent déjà une sensation à la suite d'une faible excitation du nerf optique; mais, dans tous les cas, seulement lorsque cette sensation a été comparée à d'autres impressions lumineuses. Elle va de l'obscurité la plus grande à la lumière grise. Dans ce milieu obscur il se peut qu'il se produise des manifestations lumineuses subjectives par-ci par-là, pendant et avant la naissance, mais elles ne peuvent être qu'accidentelles et n'avoir aucune importance pour la preuve de la possibilité de la sensation lumineuse après la naissance, et elles font probablement défaut d'une façon normale à cause du profond sommeil intra-utérin. Jusqu'à la fin la faculté imparfaite de fonctionner du tractus opticus contrarie probablement aussi le transport de l'excitation de la rétine au centre, d'abord aux tubercules quadrijumeaux, puis aux couches optiques qui se parachèvent après la naissance. Il est à penser d'après cela que des enfants nés un ou deux mois trop tôt apprennent à connaître plus tard que les enfants à terme les faibles différences de lumière et de couleurs.


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