Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Revue Philosophique de la France et de l'Etranger > La question des criminels

Partie : 1 - 2 - 3 - 4

La question des criminels - Partie 4

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

En , par


Pour savoir comment notre législation actuelle protège la société contre les criminels, nous n'invoquerons que l'autorité des personnes les plus intéressées à la défendre, c'est-à-dire les magistrats eux-mêmes. De leurs déclarations et des résultats de la statistique, nous verrons se dégager nettement cette conclusion que la prison, cette sanction principale de la loi moderne, est un établissement excessivement coûteux, servant uniquement à rendre bien plus dangereux qu'ils ne l'étaient d'abord les individus qui y sont entrés pour quelque temps. « Là où il y a une prison, écrivait il y a quelques années M. Moreau Christophe, inspecteur général des prisons, il y a une association, de telle sorte que la main de la justice, couvrant pour ainsi dire et enveloppant tout le pays d'un immense réseau dont chaque maille est une prison, il s'ensuit que nos 3 bagnes, nos 20 maisons centrales, nos 362 maisons d'arrêt, joints aux prisons municipales de nos 2800 cantons et aux chambres de sûreté de nos 2238 casernes de gendarmerie, sont autant de clubs antisociaux, autant de repaires de malfaiteurs, autant de réunions publiques de condamnés, de prévenus, d'accusés, de mendiants vagabonds, d'assassins, de voleurs, de prostituées qui s'associent de toutes parts entre eux par les liens de la solidarité du crime. »

Actuellement, nous enfermons plus de cent mille individus Ils sortent des prisons sans autre occupation possible que de conspirer contre la société, y propager leurs vices et corrompre ceux qui les entourent par leur funeste exemple. « Si, prenant une période de dix ans, écrivait un président de la Cour de cassation, M. Béranger, on additionnait le nombre de détenus qui se succèdent chaque année dans nos prisons, on trouverait que plus d'un million d'habitants sont venus s'y plonger plus avant dans le crime, et que leur seul entretien a coûté à l’État au delà de cent trente millions. »

Depuis que ces lignes ont été écrites, rien n'est venu en modifier l'inquiétante justesse. Le nombre des individus emprisonnés est devenu plus grand, et la somme qu'ils coûtent a presque doublé. Quant aux récidives, elles croissent avec une rapidité considérable, comme le prouve le tableau suivant:

Nombre des accusés en récidive condamnés en cour d'assises et par les tribunaux correctionnels en France.
Année....................Nombre des récidivistes condamnés

1872.........................59 076
1873.........................63 469
1874.........................70 806
1875.........................69 809
1876.........................70 257
1877.........................72 733

En six ans, les récidives ont, comme on le voit, augmenté de 13 657. Les deux tiers de ces récidivistes (46 627 en 1877) n'avaient d'abord été condamnés qu'à des peines ne dépassant pas un an de prison.

En même temps que les récidives augmentent et que, sous l'influence des idées humanitaires, le seul châtiment vraiment redouté de certains criminels, la peine de mort, est de plus en plus rarement appliquée, le nombre des grands crimes augmente rapidement. Les chiffres suivants, également puisés aux sources officielles, en fourniront la preuve catégorique:

Nombre de crimes contre les personnes (Assassinats, blessures, etc.).
Années.........Nombre des accusés exécutés.......Peines de mort exécutées

1872..............1884...............................................26
1873..............1951...............................................15
1874..............1972...............................................13
1875..............2023...............................................12
1876..............2101...............................................8

Je ne veux pas trop insister sur les graves enseignements que portent en eux ces chiffres; mais n'est-il pas remarquable que, à mesure que la peine de mort devient plus rare, le nombre des grands crimes augmente? N'est-il pas évident qu'il y a là un terrible argument contre sa suppression?

Un savant économiste, M. de Molinari, a fait récemment des calculs instructifs sur les chances de mort auxquelles on s'expose en exerçant régulièrement le métier d'assassin ou certaines professions dangereuses, comme celle de mineur. Prenant en considération le nombre de crimes commis annuellement, et le comparant aux chances de mort dans certains métiers, tels que celui de mineur, remarquant également que dans les statistiques belges et anglaises, les seules publiées, les auteurs des trois quarts des crimes dénoncés à la justice restent inconnus, qu'un criminel seulement sur six peut être atteint et puni, que sur trente-six assassins il n'y en a qu'un de guillotiné, l'auteur arrive à cette conclusion que le métier d'assassin est beaucoup moins périlleux que celui d'ouvrier mineur, et « qu'une compagnie d'assurance qui assurerait des assassins et des ouvriers mineurs pourrait demander aux premiers une prime inférieure à celle qu'elle serait obligée d'exiger des seconds. »

L'influence des prisons est nettement jugée par tout ce qui précède. Que la société se venge de l'offense commise par un criminel en l'enfermant, ce procédé enfantin est son droit; mais elle ne doit pas oublier en même temps que cette vengeance, elle la payera fort chère, et que le criminel, qui n'était souvent que faiblement à craindre que les prisons puissent améliorer un criminel, c'est là une de ces idées qui ne couveraient plus de défenseurs aujourd'hui parmi les personnes compétentes. J'admettrais volontiers, au point de vue théorique, qu'en les transformant radicalement, et ce ne seraient plus alors des prisons, elles pourraient avoir une action utile sur cette catégorie de natures neutres dont j'ai décrit plus haut la constitution mentale; mais ce serait au prix d'une telle dépense de travail et d'efforts qu'on ne trouverait personne pour se charger d'un pareil labeur. Au point de vue pratique, la possibilité théorique de cette amélioration est donc sans valeur. Rien n'est plus facile que de prouver théoriquement, — théoriquement seulement —, la possibilité de l'amélioration d'une certaine catégorie de criminels. Les caractères neutres et indécis dont j'ai parlé font indifféremment en effet le bien ou le mal suivant les influences agissant sur eux, et feront par conséquent le bien si on les place sous l'influence de motifs plus puissants que ceux qui les poussaient au mal. L'espérance d'une réhabilitation prochaine, d'une réduction de leur peine, d'un régime graduellement amélioré avec leur bonne conduite, la possibilité de rendre leur situation meilleure par un travail librement choisi par eux, constituent de tels motifs. C'est par l'emploi de ces moyens qu'on a réussi dans quelques expériences célèbres à améliorer un certain nombre de détenus. Telles sont les expériences du gouverneur Obermann sur 600 prisonniers de Munich, du capitaine Maconochie à l'île de Norfolk et du colonel Montesinos à Valence. Bien que couronnées d'un entier succès, de telles tentatives n'ont pas été répétées et ne pouvaient guère l'être. Transformer la prison, ce premier degré des plus noirs bas-fonds sociaux, en une maison d'éducation, donner à l'individu qui y séjournera tout ce qui lui manquait, est certes une de ces œuvres dont je dirai qu'aucune n'est peut-être plus grande et ne mérite davantage notre reconnaissance et notre admiration; mais c'est en même temps une de ces œuvres que peuvent seuls réussir des hommes doués de la plus vaste intelligence et du plus grand caractère, des hommes entreprenant une tâche avec cette foi qui fait qu'on s'y adonne tout entier. Peut-on vraiment espérer rencontrer de telles qualités dans les natures tout à fait subalternes qu'on place à la tête des prisons et dont les pouvoirs sont étroitement limités par les prescriptions d'une bureaucratie minutieuse et inquiète?

Les rares expériences que je viens de citer, afin de mettre sous les yeux du lecteur tous les éléments de la question, ne sauraient donc prévaloir contre le fait précis, reconnu par les magistrats eux-mêmes, démontré par la statistique, que notre régime pénitentiaire, loin de protéger la société, ne fait que lui créer une armée d'ennemis. Cette armée grandit rapidement, et nous pouvons déjà prévoir le jour où les civilisations modernes n'arriveront à s'en défaire qu'au prix de quelques-unes de ces hécatombes gigantesques qui font frémir l'histoire.

Les conséquences de notre législation criminelle sont donc absolument funestes; et pourtant, pour arriver à de tels résultats, la société met à la disposition de toute une catégorie d'individus, qui sont loin malheureusement de pouvoir être considérés comme les plus éclairés, des procédés dont la férocité froide rappellent absolument les temps les plus sombres de l'Inquisition espagnole. Il n'y a pas aujourd'hui dans les pays civilisés de souverain qui ait le droit de traiter le dernier de ses sujets comme le plus borné et le plus obscur de nos magistrats peut traiter les citoyens les plus considérables.

Dangereuse pour les citoyens les plus honnêtes, corruptrice pour des natures neutres qu'un autre régime eût pu améliorer, funeste pour la société, contre laquelle elle arme des légions de bandits de plus en plus nombreuses et qui menacent de la submerger un jour telle est notre législation criminelle.

Nous venons de voir ce qu'est notre législation et ce qu'elle produit voyons ce qu'elle pourrait être, et certainement ce qu'elle sera un jour.

La nécessité impérieuse pour la société de se protéger contre les éléments destructeurs contenus dans son sein étant bien admise, et l'impossibilité d'amender les criminels par les moyens en usage étant également démontrée, nous nous trouvons forcément conduits à cette conclusion rigoureuse qu'une société doit à tout prix éliminer de son sein les éléments trop dangereux pour elle. Le moyen d'arriver à ce résultat sans froisser nos sentiments d'humanité est en réalité très simple. Il suffirait de déporter tous les criminels dans une de ces nombreuses contrées lointaines, Afrique, Océanie, etc., que la civilisation n'a pas encore touchées. Je suis convaincu que le législateur de l'avenir, pénétré des lois de l'hérédité, sachant que la plupart des habitués des prisons et des bagnes sont des individus d'une constitution mentale spéciale apportée en naissant ou résultant d'un état pathologique déterminé sur lequel nous ne pouvons rien, laissant de côté les discussions vaines sur le degré de responsabilité des criminels, et se rappelant que le premier devoir d'une société est de se défendre, fermera pour toujours les prisons et les bagnes, et emploiera les nombreux millions qu'ils coûtent à déporter à perpétuité dans des contrées lointaines tous les récidivistes, eux et leur postérité, dans tous les cas de fautes graves. La déportation dans des contrées demi-sauvages placera précisément du reste la plupart des criminels dans des milieux correspondant à leur intelligence et à leur moralité inférieure, et ils pourront même y prospérer.

Quant aux simples violations de la loi, peu dangereuses pour la sécurité publique, des amendes pécuniaires, ou, à leur défaut, un travail obligatoire industriel ou agricole d'une durée variable, ou même encore un service militaire forcé sous une discipline sévère, seraient autrement efficaces que la prison. De tels moyens seraient surtout efficaces à l'égard de ces délits fort peu punis aujourd'hui, tels que les tromperies commerciales et financières, qui démoralisent si profondément toutes les nations modernes et dont les auteurs, moins nuisibles en apparence que les détrousseurs de grands chemins, font cependant un mal plus profond.

Quant aux véritables aliénés, il faut se résoudre à les enfermer à perpétuité, car ils sont généralement incurables et beaucoup plus dangereux en réalité que l'homme raisonnable qui, sous l'influence d'une passion violente passagère, commet un crime. Acquitter et mettre en liberté, comme l'a fait récemment un jury, un individu qui a méthodiquement tué sa femme à coups de hache, sous prétexte que, étant alcoolique, il était irresponsable, c'est rejeter dans la société un être aussi dangereux qu'un animal enragé.

Même au point de vue humanitaire, qui, dans la circonstance, ne doit évidemment passer qu'en seconde ligne, le système de déportation dont je viens de parler serait beaucoup moins cruel que les peines qu'on inflige aujourd'hui aux coupables et qui les rendent incapables ensuite de trouver aucun travail.

Les questions de responsabilité ou de libre arbitre n'ont évidemment rien à faire dans tout ce qui précède, et, si nous voyons les juges s'en inquiéter toujours, c'est que d'une façon inconsciente ils sont sous cette préoccupation, née de l'ancien droit, non de protéger la société, mais de la venger. Là où l'injure est involontaire, elle n'existe pas, et la vengeance perd ses droits. De la l'importance pour eux de savoir si le crime a été volontaire ou ne l'a pas été.

De telles préoccupations sont en réalité puériles. Quand une vipère, un chien enragé me mord, je me soucie peu de savoir si l'animal est responsable ou non de son méfait. Je tâche de me protéger en l'empêchant de nuire et de nuire à d'autres voilà ma seule préoccupation. Certes, tous les criminels sont irresponsables, en ce sens que par leur nature ou les circonstances ils ne pouvaient être que criminels; mais en quoi ces êtres redoutables méritent-ils plus d'égards que les milliers d'innocents que nous envoyons mourir misérablement sur des champs de bataille lointains pour défendre l'honneur de causes qu'ils ne connaissent même pas? En quoi la victime d'un assassin et surtout les victimes futures qu'il fera sûrement en sortant de la prison ou de l'hôpital seraient-elles moins dignes d'intérêt que cet assassin lui-même?

Les moralistes, habitués à croire qu'une Providence bienveillante gouverne le monde d'une main équitable, et que leur justice idéale est reine des choses, s'indigneront sans doute qu'un individu puisse être puni pour une faute dont il n'est pas coupable. Mais ces hommes justes, qui n'ont jamais vécu que dans des livres, oublient toujours qu'il n'y a aucune concordance entre la réalité des choses et leurs rêveries. Ce n'est pas ma faute assurément si je rencontre sur mon chemin l'obscur microbe de la variole, de la peste ou du choléra; et cependant, si je l'ai rencontré, j'en suis puni, et il faut mourir. Ce n'est pas plus sans doute la faute d'un individu s'il est bon ou méchant que ce n'est sa faute s'il est beau ou laid, intelligent ou stupide, bien portant ou malade. Rien ne l'empêche cependant d'être dans ces différents cas récompensé ou puni par la nature ou par les hommes, pour des qualités ou des vices aussi indépendants de sa volonté que la couleur de ses yeux ou la forme de son nez. Nous pouvons plaindre les individus doués d'une organisation qui les condamne aux actions mauvaises, plaindre ceux qui ont la stupidité, la laideur ou une santé débile en partage, tout comme nous plaignons l'insecte que nous écrasons en passant ou l'animal que nous envoyons à l'abattoir; mais c'est là une compassion vaine qui ne saurait les soustraire à leur destinée.

Notre conclusion sera donc bien nette. Tous les criminels sans exception sont responsables, et la société a le devoir de se protéger, contre eux. Une telle doctrine n'a aucune chance assurément de trouver des adhérents aujourd'hui, et on ne peut la considérer que comme une vérité de l'avenir, mais comme une vérité qui sera banale dans cinquante ans. De telles prévisions doivent nous suffire. Les connaissances qui permettent à l'observateur de prévoir les transformation des idées que doit fatalement produire l'évolution d'une civilisation ne lui fournissent aucun moyen d'en accélérer le cours.


Partie : 1 - 2 - 3 - 4

A lire également :