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Le délire des grandeurs - Partie 4

(Revue scientifique

En , par


Un officier supérieur n'a plus qu'une idée: il passe sa journée à astiquer les boucles de ses bretelles.
Un autre propose de faire un grand chariot pour y mettre Paris et le transporter au bord de la mer.
Un pauvre garçon de la campagne se promet aussi de faire une voiture de 45 kilomètres de long pour y mettre successivement toutes les capitales de l'Europe et les ranger autour de son village.
Mme G..., âgée de trente-sept ans, a fait une immense collection de vieux journaux; elle les montre avec bonheur et les considère comme des titres de la compagnie de Suez et des billets de banque: elle raconte qu'elle est comtesse de Téba: elle a épousé un prince de la famille d'Orléans après avoir toutefois refusé Henri V.
Un ancien avoué, âgé de quarante-six ans, a bien le plus singulier délire que j'aie rencontré. Il se considère comme un grand homme politique et en même temps comme un sportsman distingué. Il a 12 milliards de chevaux dans son écurie de course. Sa principale idée fixe consiste à vouloir niveler la France en renversant les montagnes dans les vallées et en passant la charrue sur le tout. Il est persuadé que le centre des montagnes est tout en or; quand il aura ces masses prodigieuses de métal, il battra monnaie et régnera sur le monde.
Il compte opérer son nivellement au moyen de 30 000 lions qu'il a recueillis en Afrique, et qu'il a dressés à usiner sa voiture. — Un jour, son délire change subitement, il a pénétré par un trou dans la terre, et il s'est trouvé dans un monde nouveau où les montagnes étaient en chocolat, les rivières roulaient des flots de lait, de miel, de sirop et de confiture, et il recommence avec une exagération inouïe le concept de l'île des Plaisirs.
Un ancien colonel semble être l'homme le plus heureux du monde; il est toujours en joie, ravi de lui-même. Il mange vingt cerfs à chacun de ses repas, il a sept pieds de haut, il est d'ailleurs tout en or. Il est très beau, il a un nez à la Louis XIV, il a six mille enfants, il est le vénérable des vénérables, le saint des saints, Dieu et le maître de Dieu. Il traite tout le monde d'Excellence et crie: vive l'empereur, à l'entrée du médecin.
Un homme du meilleur monde, financier très riche, a inventé des voitures qui marchent sans chevaux; son système appliqué à Londres lui rapporte 100 millions par mois. Il passe sa journée à rendre des décrets, il a nommé son infirmier colonel de cavalerie. Dieu lui a dit qu'il vivrait neuf siècles et qu'il aurait un milliard d'enfants dont les 50 000 premiers nés seraient rois. Il habite un palais d'argent dans le ciel azuré.
Lasègue nous raconte qu'examinant un jour une vieille femme sordide arrêtée pour vol, il l'entendit raconter qu'elle avait dans sa poche un pistolet à 100 coups avec lequel elle exterminerait le monde; elle avait fondé une infirmerie pour 300 000 malades et elle recommandait avec sollicitude un vieux tartan et un horrible parapluie qu'on venait de lui enlever. Elle devait recevoir le soir même à dîner les ministres et les ambassadeurs, mais elle faisait elle-même sa cuisine, tant les domestiques sont désagréables.

C'est toujours la même inconséquence si caractéristique du délire des paralytiques. Voici une lettre qu'une malheureuse remet un matin à M. Magnan:

Adèle X... jure devant Dieu et devant les hommes qu'elle est la nourrice de l'empereur, qu'elle fera sa cuisine, qu'elle sera sa fille fidèle. Je me débarrasserai de tout ce monde qui fait perdre la tête à l'impératrice, je raccommoderai le linge et je ferai la couronne.

Après les quelques exemples que je viens de vous donner, on pourrait croire que s'il y a des degrés dans l'absurde, nous sommes arrivés aux derniers. Eh bien, il n'en est rien. Il n'y a pas d'inventeurs comme les délirants, et tous les jours on entend quelque conception nouvelle qui stupéfie.
Un malade, cité par Luys, possède un prunier: les prunes en sont grosses comme des œufs d'oie et meilleures que des reines-Claude; il va le mettre aux enchères 10 000 francs; mais il montera bien à 15 000 millions. Il avoue qu'il n'a pas 5000 livres de rente, mais il émarge sur les fonds secrets.
Un Espagnol, examiné par le même médecin, se croit le maître des mondes et il passe sa journée à écrire le nombre même de ces univers; c'est une suite de 1 qui remplit plusieurs pages; il se plaint de n'avoir pas de corps, mais on va le transporter au centre de la terre et lui en fabriquer un comme il le mérite.

Rien n'est plus singulier que les idées hypocondriaques, quand elles viennent à se mêler au délire des grandeurs. Un malade de Falret mange mal, pleure, se jette à genoux: il dépérit. A la fin, il finit par avouer qu'il a peur qu'on lui coupe la tête pour s'emparer de ses vertèbres, qui sont tout en or.
Un autre est persuadé qu'on lui a volé ses intestins, ce qui le gène dans ses digestions; mais, comme il est très riche, il est en train de se faire faire un nouveau corps dans lequel on le transvasera la semaine prochaine; il sera jeune, beau et maréchal de France.
M. F... est bossu, mais il explique que sa bosse est en diamant; il a pour elle des soins minutieux. Robert N... raconte que, lorsqu'il fait ce que notre grand Molière appelait expulser le superflu de la boisson, ce ne sont que ruisseaux de topazes et de rubis.
M. Z... se croit ailé. Un jour, qu'on le surveillait moins bien, il prend son essor, de la fenêtre, en agitant les bras et, nouvel Icare, il se brise sur le pavé.

On peut quelquefois utiliser l'idée délirante du malade à son profit. Le directeur d'une de nos grandes maisons de santé suburbaines me racontait qu'il dut un jour s'emparer d'un homme politique atteint du délire le plus intense: rien n'était plus dangereux que ce malade qui, s'il avait supposé qu'on venait l'arrêter, se serait livré certainement à de grandes violences. On lui raconta que M. de Bismark lui demandait une audience, mais que, n'osant pénétrer dans Paris dans la crainte de quelque manifestation hostile, il l'attendait dans un château des environs; le malade sauta de lui-même dans une voiture pour aller au rendez-vous.
Un médecin distingué fut, il y a quelque temps, frappé du délire des grandeurs; on lui persuada qu'il venait d'être nommé sous-directeur d'une maison de santé; il s'y rendit tranquillement. On lui expliqua que ses fonctions étaient incompatibles avec des sorties; il accepta toutes les conditions et, chose singulière, il se mit dans son rôle avec tant de zèle que, jusque vers sa mort, il rendit quelques services, consolant les autres malades, leur donnant des conseils assez sensés, et cela au milieu de la plus formidable folie.

Je voudrais, messieurs, en terminant cet exposé déjà trop long du délire des paralytiques, vous dire un mot des écrits et des œuvres artistiques de ces aliénés. Il était à prévoir que des gens qui parlent tant doivent souvent écrire et les choses les plus insensées. Beaucoup, en effet, de ces malheureux composent des ouvrages, décrivent leurs inventions, peignent des tableaux aussi bien que les simples monomanes délirants chroniques. Seulement, ici, l'absurde est encore plus complet et, chose intéressante, le talent diminuant avec la puissance intellectuelle, ces œuvres, soigneusement recueillies par les médecins, deviennent une mesure de la marche de la maladie et de l'état même du malade.

Rien n'est plus triste que le dernier acte de la paralysie générale; c'est par cette période même que vous comprendrez pourquoi ce nom lui a été donné, car jusqu'ici je ne vous ai fait connaître que des phénomènes d'excitation intellectuelle et physique bien éloignés de ce qu'on a coutume d'entendre par paralysie.
Mais après que le délire exubérant de la vanité et de l'ambition a duré quelques mois, un an au plus, le malade devient taciturne; les hésitations de ses paroles sont telles qu'il bredouille; à peine s'il peut marcher, il trébuche, il se montre d'une inconcevable maladresse. Il n'a plus ce port altier qu'il conformait à ses discours, il marche courbé sur lui-même; ses pupilles sont inégales, sa vue troublée. Il mange salement et n'a plus aucun soin de sa personne.
Si on l'interroge, il répond à peine, et il faut insister beaucoup pour retrouver quelques bribes du brillant délire d'autrefois, il affirme ses folies, mais machinalement, sans y tenir.
La mémoire disparaît, l'aliéné ne reconnaît plus personne, il est au-dessous de la bête. Ses jambes ne le portent bientôt plus; il reste au lit, devient gâteux et ne garde de son ancien état qu'un appétit prodigieux qu'il satisfait avec gloutonnerie, au point, s'il n'est pas bien surveillé, de s'étouffer et de mourir subitement étranglé par les morceaux énormes qu'il enfonce dans sa bouche coup sur coup.
La paralysie augmente, les escarres surviennent. Des attaques épileptiques secouent sans cesse le malheureux; des pertes de connaissance, des congestions, arrivent à chaque instant, jusqu'à ce qu'un jour, jour heureux, quelque pneumonie, quelque érysipèle, viennent mettre fin à cet abominable état.
Cette mort terrible est-elle inévitable? La plupart des aliénistes le pensent, et, quand la guérison survient, ils préfèrent dire qu'ils s'étaient trompés et qu'ils avaient affaire à une simple monomanie. Ce qui est certain, c'est que rien n'est plus rare qu'une heureuse issue; rien même n'est moins ordinaire qu'un arrêt dans la marche de la maladie. Deux ans, trois au plus, séparent la première atteinte de l'issue fatale.

Il me semble intéressant de rechercher maintenant les lésions qui, dans l'encéphale, ont pu produire des troubles si intenses. Tranquillisez-vous, nous ne ferons pas l'autopsie complète, et je ne viens pas, comme Thomas Diafoirus, vous prier d'assister à une dissection. Vous admettrez pourtant que notre exposé serait incomplet si nous ne tâchions de nous rendre compte des causes intimes d'une maladie aussi horrible que celle que nous venons de décrire. Supposons donc que nous ouvrions le crâne d'un aliéné mégalomane après sa mort. Nous trouverons dans son cerveau des lésions bien différentes si ce malheureux était un simple délirant chronique ou un paralytique général.
Dans le premier cas, on voit le plus souvent un épaississement des os du cane, puis au-dessous une congestion plus ou moins intense des enveloppes cérébrales et du cerveau lui-même. Au fond, il n'y a rien là de bien essentiel, ce sont les lésions un peu banales qui se voient chez presque tous les aliénés.
Chez un paralytique général, au contraire, les lésions sont particulières, spéciales et, autant que la marche et la terminaison habituelle, elles en font une maladie bien à part.
Quand on a ouvert le crâne, on ne rencontre pas une diffluence générale de tout le cerveau; on voit que les méninges, les enveloppes du système nerveux, sont adhérentes à la surface nerveuse; en beaucoup de points, il est impossible de les séparer sans déchirures. Au-dessous, on trouve le cerveau un peu plus mou, au point qu'un filet d'eau creuse un trou dans tous les endroits où il y avait adhérence.
C'est là, entre plusieurs, la lésion caractéristique de la paralysie générale.
Si, maintenant, nous armons notre œil du microscope et si nous regardons un petit fragment du cerveau malade, nous voyons qu'à une certaine période, les éléments nerveux sont comme tuméfiés, augmentés de volume, en même temps que les vaisseaux sont gonflés de sang. A ce moment correspondrait le délire exubérant des grandeurs, les millions, l'or, les pierreries. Plus tard, et dans les autopsies de beaucoup les plus nombreuses, on trouve, au contraire, la cellule cérébrale atrophiée pendant qu'autour d'elle a crû un élément qui, d'ordinaire, n'a d'autre but que de la soutenir: la névroglie. Une comparaison vous fera sentir ce qui s'est passé. La cellule nerveuse, élément actif, a été étouffée par la prolifération démesurée de la cellule conjonctive, comme des herbes utiles peuvent être détruites dans nos champs par le développement exagéré du chiendent, de la cuscute et d'autres végétaux redoutables.

Ce que je viens de vous dire doit vous faire prévoir que la médecine est bien désarmée contre de pareilles lésions; et en effet, après tout ce qu'on a tenté en thérapeutique, les statistiques sont demeurées les mêmes. On a essayé de juguler les accès violents de manie par les poisons stupéfiants, on a tenté d'entraver la congestion intense du cerveau par des émissions sanguines, des sétons; je ne sais vraiment ce qu'on n'a pas fait et la maladie a continué son cours régulier sans être arrêtée le moins du monde dans son évolution lente, progressive et fatale.
Si nous sommes sans puissance pour sauver le malade, va-t-il donc falloir demeurer inactif, l'abandonner, le laisser à sa famille pendant les quelques années qui lui restent à tramer une misérable vie?
Ici se pose une des questions les plus importantes et les plus douloureuses de la sociologie. Il est certain que si l'aliéné a le droit de vivre, ceux qui l'entourent ont aussi ce droit. Or un dément, un paralytique, un monomane ambitieux, sont un empêchement absolu à l'existence et à l'évolution d'une famille.
Bien plus, ils constituent à chaque instant un danger pour eux-mêmes, pour leur voisinage, pour la sécurité et la fortune publiques.
Un délirant se croit oiseau, il s'envole par la fenêtre et se tue; il se croit le droit de vie et de mort sur l'humanité, il tue sa femme, ses enfants, avec une véritable sérénité. Il incendie les maisons, compromet sa fortune, détruit celle des autres avec une tranquillité, un calme d'autant plus grands, qu'il croit remplir en cela une véritable mission, quelquefois un sacerdoce.

Il faut donc absolument, et plus que pour tout autre, pratiquer l'isolement du malade ambitieux. Je sais que rien n'est plus cruel que d'emprisonner et de séparer des siens un père de famille, mais vaut-il mieux le laisser les assassiner, les ruiner et souvent les déshonorer par quelque acte honteux?
Beaucoup de personnes sont philosophiquement opposées à l'internement des fous: il arrive quelquefois qu'un cas d'aliénation survient dans leur famille; il est alors assez piquant de voir avec quelle rapidité se modifie leur opinion.
D'ailleurs, il faut bien le dire, le séjour de l'asile n'est pas longtemps pénible au délirant ambitieux. Il l'a bientôt transformé en palais, et la grande quantité des habitants lui fait une cour qu'il hésiterait à quitter.
Et puis, s'il y a quelque chance pour lui de guérir; il la tirera de l'éloignement de ses préoccupations habituelles, de ses haines ou de ses désirs quotidiens.
Le calme absolu, l'inaction complète, la nourriture régulière, voilà le seul traitement qui ait produit quelques rares guérisons.
Ajoutez à cela la surveillance minutieuse de tous les instants du jour et de la nuit, l'impossibilité des suicides et des violences, et il y aura assez, j'espère, pour justifier l'isolement.
Au fond, nous n'avons que bien peu de choses à tenter contre le délire des grandeurs acquis et définitivement établi.
Ce qu'il faudrait, ce serait en réduire la fréquence et arrêter l'humanité sur la pente fatale où elle glisse.
Il faudrait pour cela que chacun, content de son sort, ne regardât pas toujours en haut et surtout trop haut.
Il faudrait que nos ambitions consentissent à ne se satisfaire que lentement.
Il faudrait que chacun réduisit ses désirs aux choses possibles, que la fièvre de jouissance s'apaisât.
Il faudrait perdre l'envie de dominer et d'en imposer.
Beaucoup pensent qu'au surplus, on retrouverait ainsi le bonheur devenu si rare. Mais il est à croire que rien de tout cela n'arrivera.



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