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Partie : 1 - 2 - 3

Les sens de l'homme - Partie 3

(Revue scientifique

En , par


Il y a d'autres rayons que nous percevons par le sens de la chaleur, ce sont des rayons calorifiques; en réalité, tous les rayons dits lumineux ont un effet calorifique. La chaleur radiante et la lumière sont indivisibles; il n'y a pas deux choses distinctes, une chaleur radiante et une lumière; toutes deux sont identiques. Prenez un morceau de fer chauffé au rouge sombre, examinez-le dans l'obscurité, vous ne le voyez pas; approchez-le de votre figure ou de votre main, vous en aurez la perception avant de le toucher, vous le sentirez avec votre main, votre figure, vos yeux, et cependant vous ne le voyez pas; est-ce là de la lumière? Non, direz-vous, puisqu'on ne le voit pas. On a beaucoup discuté sur ces mots, et l'on semble toujours tourner dans un cercle vicieux. Commençons par définir la lumière. La lumière existe lorsque nous la voyons en tant que lumière; elle n'existe pas quand nous ne la voyons pas. C'est ainsi que nous devons nous y prendre pour éviter toute erreur. La chaleur radiante devient lumière quand nous la voyons; est-elle invisible, il n'y a pas de lumière. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il y ait deux choses différentes, cela tient seulement à ce que la chaleur radiante a des différences de qualité. Il y a des qualités de la chaleur radiante que nous voyons, nous les qualifions alors de lumière ; il y en a d'autres que nous ne voyons pas; dans ce cas, nous ne les appelons pas lumière, nous leur conservons leur nom de chaleur radiante; après tout, je crois que c'est encore la définition la plus logique que nous en puissions donner.

Je viens de prononcer le nom de logique. Cette science est au langage et à la grammaire ce que les mathématiques sont au sens commun. La logique est la grammaire idéalisée; aussi l'étudiant, après avoir approfondi la grammaire, le latin et le grec, devrait-il étudier la logique et la considérer comme la science qui permet de connaître la valeur des mots et met l'homme à même d'employer dans son langage les expressions les plus appropriées à sa pensée. Les erreurs de logique ont causé plus de naufrages que l'ignorance des pilotes. Lorsque le capitaine mentionne sur son livre de loch que la place du navire est à tel ou tel endroit, il entend par là indiquer la position gui, d'après les observations, lui semble la plus probable. Supposez maintenant que le soleil, les étoiles, la terre soient cachés; en calculant la vitesse et la direction, le capitaine saura, le lendemain, où se trouve son navire; mais trop souvent les marins oublient que la mention mise sur le livre de loch n'indiquait pas la place du navire ; elle indiquait la position la plus probable, et souvent ils continuent leur route comme si cette position était la position vraie. Ils oublient la valeur des termes mêmes de leur observation, et c'est ce qui me faisait dire que le défaut de logique avait jeté plus de navires sur les écueils que la négligence et l'ignorance des pilotes. Ce défaut de logique les a conduits à se fier à l'estime; à la fin d'un long voyage, il a jeté sur l'écueil, par un temps couvert, mais calme, les navires dirigés cependant par des mains habiles. Apprécier exactement la valeur des résultats d'une expérience ou d'une observation, comprendre la véritable signification des termes employés, tel est le but de la logique. Exercez-vous donc à cette étude, et vous apprécierez bientôt les bienfaits que vous en pourrez retirer.

En parlant de lumière et de chaleur radiante, il faut se garder d'employer des expressions impropres et de baser sur elles des raisonnements; mais, si vous définissez la lumière, ce que nous percevons comme lumineux, sans toutefois chercher à définir la perception, vous resterez dans le vrai. En effet, peut-on définir la perception ou le libre arbitre? Il n'y a pas de discussion possible sur ce point. Voyez-vous un objet? Si oui, c'est la lumière.
Quand la chaleur radiante devient-elle lumière? Lorsque les vibrations sont de 400 à 800 trillions par seconde. Lorsque ces vibrations sont inférieures à 400 trillions par seconde, il n'y a plus de lumière; c'est la chaleur radiante de l'infrarouge. Au delà de 800 trillions par seconde, nous arrivons à l'ultra-violet, véritable chaleur radiante, qui cependant ne porte pas habituellement ce nom, parce que ses effets calorifiques sont plutôt connus en théorie que par la perception des sens. Les travaux de Langley et d'Abney sur la chaleur radiante nous ont déjà conduit à trois octaves au-dessous du violet, et il est probable que la science ne s'arrêtera pas là. Nous connaissons aujourd'hui quatre octaves de chaleur radiante: d'un à deux, de deux à quatre, de quatre à huit, de huit à seize cents trillions. L'octave qui va de quatre cents à huit cents trillions est perceptible à notre œil, en tant que lumière. Je me sers du mot octave sans avoir l'intention d'établir une relation entre l'harmonie des sons et l'harmonie des couleurs. Par octave, j'entends une succession quelconque de fréquences qui sont dans le rapport d'un à deux. Si vous doublez la fréquence d'une note musicale, vous montez d'un octave; c'est dans ce sens que j'ai appliqué l'expression d'octave à la lumière. Songez maintenant à la distance qui sépare les cent trillions des vibrations par seconde, dernier point connu de la chaleur radiante invisible, et les dix mille par seconde, maximum des vibrations du son. C'est là une contrée encore inexplorée, et les recherches qui pourront être faites sur les vibrations entre ces deux limites promettent à la science des découvertes intéressantes.


V

Pour terminer, je veux vous faire comprendre que tous les sens se rattachent à la force; le son, ainsi que nous l'avons vu, est produit par des changements rapides dans la pression de l'air sur le tympan de l'oreille; je n'ai fait que mentionner les sens de l'odorat et du goût; ceux-là sont des sens chimiques. Goûtez un morceau de sel, puis un morceau de sucre, vous en faites immédiatement la différence; la perception de cette différence est une perception de qualité chimique; il y a là une influence moléculaire produite par le contact de l'objet avec la langue ou le palais, sensation bien différente du sens du toucher, qui indique seulement la résistance ou la température. De tous nos sens, le plus délicat est la vue, puis viennent le goût et l'odorat.
Le professeur Stokes me disait dernièrement qu'il considérait le goût, l'odorat et la vue comme des sens continus, s'appliquant aux actions moléculaires de la matière, et qu'il serait tenté de les réunir en un seul groupe. Je ne crois pas cependant qu'il soit nécessaire de ramener tous nos sens à un seul, je me borne à faire remarquer qu'ils se rattachent tous à la force. L'action chimique est une force qui attire, réunit, dissocie les molécules; notre sens chimique se rattache donc à la force. Les sens de l'odorat et du goût sont connexes, et il me semble, j'en demande pardon aux physiologistes, qu'on peut les considérer comme les deux points extrêmes d'un seul et même sens; en tout cas, on peut les comparer, ce qu'on ne pourrait pas faire avec les autres sens. Vous ne pourrez jamais établir de comparaison entre la forme d'un cube, la dureté d'un morceau de sucre ou d'une pierre et la température de l'eau chaude ou le son de la trompette. Vous ne pourrez pas dire que le son de la trompette ressemble à l'écarlate; il n'y a pas de comparaison à faire entre ces différentes perceptions; mais si l'on dit: ce morceau de cannelle a une saveur qui se rapproche de son odeur, on exprimera un fait que chacun a pu expérimenter. L'odeur et la saveur du poivre, de la muscade, du clou de girofle, de la cannelle, de la vanille, de la pomme, de la fraise, des comestibles en général, surtout des épices et des fruits, se peuvent fort bien comparer. Les physiologistes les distinguent, parce que les organes sensoriels sont différents et qu'il n'a pas été possible, jusqu'à présent, de découvrir entre eux de continuité. Toutefois je crois qu'au point de vue philosophique on peut dire que le goût et l'odorat sont les extrêmes d'une seule espèce de perception, d'un seul et même sens de qualité chimique.
Le sens de lumière et celui de chaleur sont très différents entre eux, mais il ne nous est pas possible de définir cette différence. Comment percevons-nous la chaleur d'un fer chaud? par la chaleur radiante qui frappe notre visage; mais il y a un autre mode de perception: nous percevons par la vue un corps chaud, lorsqu'il est éclairé ou lorsque sa chaleur est telle qu'il devient lumineux; ce corps chaud, nous le voyons et nous sentons la chaleur qui s'en dégage. Prenez une tige de fer chauffée au rouge, examinez-la dans l'obscurité, vous la voyez pendant un certain temps; lorsque vous cessez de la voir, vous percevez sa chaleur. Il y a donc une chaleur radiante que les yeux, la figure et les mains perçoivent pendant un certain temps et que le sens de la température seul nous indique lorsque la chaleur diminue. Il y a pour nos sens une distinction absolue dans le mode de perception de cette chaleur radiante, dans ses effets visibles et invisibles. Faut-il dire que le mode de perception est le même dans les deux cas? Je n'oserai pas proposer cette théorie aux physiologistes; ils ne peuvent pas admettre qu'il y ait une relation absolue entre la rétine de l’œil percevant la chaleur radiante en tant que lumière, et la main qui perçoit cette même chaleur en tant que chaleur. Plus tard peut-être, nos connaissances se perfectionnant, pourrons-nous dire qu'il y a un rapport constant.
Qui sait si les sublimes idées de Darwin ne deviendront pas un jour la réalité. Alors peut-être on reconnaîtra que le corps humain tout entier est une sorte de rétine qui peut se perfectionner. Nous n'en sommes pas encore arrivés là, mais les travaux de ce grand homme nous permettent de supposer qu'il y a continuité absolue entre la perception de la chaleur radiante par la rétine de et sa perception au moyen des tissus et des nerfs, en tant que chaleur. Contentons-nous donc pour l'instant d'établir une distinction entre les sens de lumière et de chaleur. Remarquez que notre sens de la chaleur n'est pas impressionné seulement par la chaleur radiante, qui seule transmet à la rétine l'impression de lumière. Placez votre main dans l'obscurité sous une tige de fer chauffée au rouge, vous percevez sa présence par la chaleur radiante; c'est elle aussi qui vous permet de la voir; placez maintenant votre main au-dessus de cette tige, vous sentirez une chaleur plus grande. En fait, vous percevez la chaleur de trois manières différentes: par contact avec l'air échauffé qui se dégage de la tige, par les rayons calorifiques qu'elle dégage, enfin par les rayons lumineux. Mais ce sens de la chaleur est toujours le même, c'est toujours un effet produit sur les tissus, par les rayons calorifiques ou par un contact avec les molécules échauffées de l'air.

Reste maintenant le sens de force. J'ai été violemment attaqué pour avoir proposé cette distinction; je ne discuterai pas les attaques dont j'ai été l'objet; en vérité, cela ne me serait pas possible, car je ne les ai pas comprises. Le seul reproche sérieux qui m'ait été fait est celui d'avoir cité un écrit de Reid sans en donner la date, qui doit être 1780. Les physiologistes ont refusé d'admettre une analogie entre le sens de dureté et le sens musculaire, ainsi que l'enseignaient les métaphysiciens successeurs de Reid dans l'Université de Glascow.
C'est dans cette université que j'ai entendu parler du sens musculaire; je ne crois pas qu'auparavant il en ait été question ailleurs. Qu'est-ce que le sens musculaire? J'appuie ma main droite sur cette table, ou bien encore je marche dans l'obscurité en avançant la main comme fait un aveugle qui se dirige avec le sens du toucher. Je marche jusqu'au moment où j'éprouve une résistance dans la main, qui me révèle une force extérieure à moi. Comment et où éprouvé-je cette sensation? Les physiologistes me répondront qu'elle m'est transmise par les muscles du bras; il y a donc là une force qui m'est transmise par ces muscles, et dont la perception est assez justement nommée sens musculaire. Prenez maintenant un morceau de sucre entre le pouce et l'index, puis un morceau de verre poli, vous éprouvez immédiatement une différence de sensation: c'est le sens de dureté et de mollesse; les physiologistes et les anatomistes se sont servis du mot: « sens du tact » pour le désigner; j'avoue que cette expression ne me plaît pas. Dire que nous percevons la dureté ou la mollesse d'un objet par le sens du tact, c'est en rester à notre point de départ.
Ce sens, je l'appelle sens de force. Il est impossible de le nier, c'est un sens de force, de direction et d'application des forces. Si les forces extérieures agissent, c'est dans les muscles du bras que nous en percevons les effets. Si les points d'application sont nombreux et s'exercent sur les diverses régions du doigt, c'est encore un effet de force que nous percevons. Nous distinguerons la force se distribuant d'une façon uniforme, la force d'un morceau de verre poli par exemple, et la force s'exerçant sur dix ou cent points différents. Telle est la signification des mots dureté et mollesse. Ce sens est donc un sens nous donnant connaissance du point d'application des forces, que ces forces soient distantes de deux mètres, de six pieds ou d'un millimètre.
Je termine en disant: Le sens du toucher, séparé du sens de la chaleur, est toujours le même; c'est un sens de force. J'espère avoir fait la preuve de l'existence de ce sixième sens, il ne me reste plus qu'à m'excuser d'avoir abusé de votre patience en donnant à cette discussion d'aussi longs développements.



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