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Le dualisme cérébral - Partie 1

(Revue scientifique

En , par


Messieurs,

Je me propose de consacrer les premières leçons du cours de cette année à l'étude des troubles du langage, qui couvrent un si vaste espace en pathologie cérébrale; et pour ne point déserter le sentier habituel de notre enseignement, c'est surtout au point de vue psychologique que je veux traiter la question.

En effet, si les troubles du langage se rattachent par certains côtés à la pathologie ordinaire, ils relèvent directement, sous d'autres rapports, de la médecine mentale.
Il serait impossible, en effet, d'exagérer l'importance du langage dans l'ensemble harmonique des facultés intellectuelles. Il ne s'agit pas seulement ici d'un simple moyen d'expression; le langage, il faut bien le reconnaître, est surtout un moyen de perfectionnement de la pensée. Il n'est pas seulement l'instrument principal des progrès accumulés depuis tant de siècles par les sociétés civilisées; il est aussi, il est surtout la marque essentielle, le caractère distinctif de l'intelligence humaine.
Voilà pourquoi les aphasiques, sans être des aliénés, appartiennent incontestablement au domaine de l'aliénation mentale. S'ils ne sont pas des fous au sens ordinaire et médico-légal du mot, ils n'en sont pas moins des amputés de l'intelligence, et, à ce titre, ils méritent toute notre attention.
Mais avant d'étudier les troubles du langage, il nous faut toucher à une question plus haute et plus vaste encore, s'il est possible.

Le fait capital qui domine toute l'histoire de l'aphasie, c'est la découverte fondamentale des deux Dax et de Broca, qui, réduite à son expression la plus simple au point de vue clinique, peut se formuler ainsi: « L'aphasie coïncide toujours ou presque toujours avec une paralysie du côté droit. » Sans doute, préoccupé avant tout de la doctrine des localisations cérébrales, Broca a surtout cherché à trouver un centre pour la faculté du langage, et ce centre, il l'a localisé dans la circonvolution qui porte aujourd'hui son nom. Mais ce que nous voulons retenir pour le moment, c'est que la circonvolution de Broca est située dans l'hémisphère gauche; il en résulte cette conséquence impossible à éviter que les deux hémisphères ne jouissent point des mêmes facultés et ne président point aux mêmes fonctions. C'est presque malgré lui que ce grand observateur s'est résigné à la nécessité de formuler un paradoxe qui devait soulever contre ses idées une opposition des plus violentes. Mais une fois entré dans cette voie, il y a marché résolument. Pour bien comprendre les orages qu'a soulevés cette doctrine, il faut se reporter aux idées si brillamment exposées par notre immortel Bichat dans ses Recherches sur la vie et la mort. Dans ce livre célèbre, où il a posé la distinction entre la vie de relation et la vie organique, il s'attache à prouver que la symétrie parfaite, que la synergie absolue des appareils qui le composent est la condition fondamentale du fonctionnement régulier de la vie animale; et ce parallélisme qu'il exige au point de vue de la précision des impressions sensorielles, il l'étend jusqu'au fonctionnement des facultés cérébrales. « Nous voyons de travers, dit-il, si la nature n'a mis de l'accord entre les deux yeux; nous percevons et nous jugeons de même si les hémisphères sont naturellement discordants. » On sait qu'à l'autopsie de Bichat on trouva la faux du cerveau déplacée et l'un des deux hémisphères notablement plus volumineux que l'autre. Cette disposition anatomique, si contraire à la doctrine de Bichat, semble expliquer dans une certaine mesure la supériorité intellectuelle de ce grand homme. Il pensait avec son grand hémisphère et vivait sans doute avec le petit. Toutefois, si l'idée de la symétrie comme condition nécessaire du fonctionnement cérébral régulier a été bientôt abandonnée, on a pensé pendant longtemps que les deux hémisphères, comme les deux yeux, remplissaient les mêmes fonctions et pouvaient se suppléer réciproquement. On sait, du reste, que Flourens attribuait à toutes les régions de l'écorce cérébrale les mêmes fonctions, les mêmes privilèges et le même genre d'activité. Aussi l'idée de l'unité du fonctionnement du cerveau est tellement enracinée parmi nous que ce n'est que lentement, péniblement et par degrés que nous avons pu nous en déshabituer.

Et pourtant, comme il arrive presque toujours, la doctrine du dualisme cérébral a eu ses précurseurs, qui, s'ils ne sont pas entrés dans la terre promise, en ont du moins ouvert le chemin. Sans vouloir en dresser ici le catalogue, je tiens à vous signaler l'ouvrage si remarquable de Wigan, intitulé: Duality of man, c'est-à-dire le Dualisme de l'esprit. L'auteur voulait en réalité parler du dualisme cérébral, mais il n'a point osé arborer ce titre, parce qu'il écrivait en 1840 et en Angleterre. A cette époque, et dans ce pays, il fallait être spiritualiste à tout prix, et les aliénistes faisaient les derniers efforts pour éviter le reproche de matérialistes qu'ils redoutaient au-dessus de tout. Les temps sont bien changés, et c'est l'inverse qui existe aujourd'hui. Question de mode, comme vous le voyez.
Il n'en est pas moins vrai que, dans le livre de Wigan, il est continuellement question de deux hémisphères; l'auteur va jusqu'à prétendre que c'est une erreur fatale de langage de dire le cerveau: il faudrait dire les deux cerveaux. Il insiste sur l'indépendance du fonctionnement des deux hémisphères, il rapporte des exemples de dédoublement intellectuel semblables aux faits si remarquables rassemblés depuis par mon ami le docteur Luys et condensés dans la thèse d'un de ses élèves, M. le docteur Descourtis. Laissez-moi vous citer un des cas les plus probants parmi ceux qu'a observés Wigan. Un ecclésiastique anglican vient un jour le trouver et lui tient à peu près ce langage: « Monsieur, je suis un misérable; je me suis lancé dans des spéculations véreuses où j'ai compromis non seulement ma fortune, mais celle de mes meilleurs amis; je suis accablé de remords, le repos m'échappe, et je suis constamment poursuivi par le souvenir de ma culpabilité. Et pourtant, monsieur, rien de tout cela n'est vrai; je suis un ecclésiastique de mœurs pures et d'une conduite irréprochable, je n'ai jamais spéculé et je ne dois rien à personne. Je vous en supplie, tirez-moi de cette incertitude qui fait mon désespoir. » Chez ce malade, les deux hémisphères semblent avoir fonctionné contradictoirement.
Poursuivant la démonstration de sa thèse l'auteur emprunte une observation très judicieuse à Solly. « Il est plusieurs cas, dit-il, de lésions unilatérales du cerveau, dans lesquels l'intelligence a conservé toute son intégrité; mais il n'est pas un seul cas de lésions profondes des deux hémisphères sans abolition plus ou moins complète des facultés intellectuelles. »

Wigan développe donc avec beaucoup de force et de logique l'idée qui a inspiré de si beaux vers à Racine: « Je sens deux hommes en moi. » Le dédoublement de la personnalité, qui joue un si grand rôle dans certaines formes d'aliénation mentale, lui fournit des arguments d'une haute valeur. Mais il a complètement méconnu la différence de fonction qui sépare le cerveau gauche du cerveau droit; et c'est là précisément ce qui constitue la partie la plus originale et la plus scientifique de la doctrine du dualisme cérébral.
Messieurs, il existe même, dans l'espèce humaine, des êtres que le hasard de la naissance a plus ou moins complètement soudés ensemble; ils ont jusqu'à un certain point un même corps, mais ils possèdent deux têtes dont chacune a son intelligence et sa volonté parfaitement indépendantes. C'est là un sujet d'étonnement et d'admiration pour tous ceux qui n'ont point suffisamment réfléchi au mécanisme des fonctions intellectuelles. Mais je vais vous montrer un phénomène bien plus remarquable encore, c'est la réunion de deux cerveaux indépendants dans une seule et même tête, sous un seul et même crâne. Nous sommes tous bicéphales, nous avons deux cerveaux indépendants chargés de fonctions différentes: l'hémisphère droit et l'hémisphère gauche. Occupons-nous d'abord de ce dernier.

Il est un fait de la plus haute importance en histoire naturelle et qui peut assurément se placer à côté des caractères les plus importants qui servent à différencier les espèces. C'est la prépondérance incontestable chez toutes les races humaines du côté droit sur le côté gauche, et en vertu de l'entre-croisement des pyramides, cela revient à dire que l'immense majorité des hommes sont gauchers du cerveau; ils agissent surtout avec l'hémisphère gauche.
Le bras droit représente la force; la main droite représente l'adresse ou pour mieux dire l'intelligence dans le mouvement. Dans tous les pays du monde cette prépondérance est tellement évidente que les outils qui servent aux diverses professions sont construits de manière à être saisis de la main droite: il en résulte quelquefois une conformation très particulière que connaissent tous les hommes du métier.
Dans quelques cas les deux mains travaillent ensemble et se prêtent un mutuel appui, mais alors c'est toujours la main droite qui a le rôle le plus noble et la main gauche qui accepte le rôle sacrifié. On sait par exemple que les morceaux de musique composés pour le piano attribuent toujours les effets les plus importants, ceux qui exigent autant de force que de souplesse, à la main droite, tandis que la main gauche sert surtout à l'accompagnement.
Toutes les nations ne jouent pas du piano, mais tous les hommes font la guerre. Or, chez les anciens et chez les races qui ont conservé leur manière primitive de combattre, c'est toujours la main droite qui tient l'épée ou qui brandit la lance, tandis que la main gauche est chargée du bouclier. La tactique assez compliquée des anciens s'appuyait sur cette donnée fondamentale; et même dans la tactique des modernes c'est la main droite qui joue le rôle le plus important dans le maniement du fusil.
Il est à peine nécessaire de rappeler que pour la couture, l'écriture, les arts, c'est encore la main droite qui s'empare du rôle prépondérant.
Sans doute, il existe des gauchers, mais ce ne sont que des droitiers retournés. En effet, le point important que je cherche à mettre en lumière, ce n'est point la prépondérance de l'hémisphère gauche sur l'hémisphère droit: c'est la supériorité de l'une des deux moitiés de l'organe. En général, l'homme choisit le cerveau gauche, dans quelques cas exceptionnels il donne la préférence au côté droit; mais ce qu'il faut constater avant tout, c'est que l'homme n'est point naturellement ambidextre comme les animaux; il est essentiellement unilatéral.

Les superstitions antiques semblent consacrer dans une certaine mesure cette préférence instinctive de notre espèce. Chez les Grecs et les Romains, les présages qui se produisaient du côté droit (l'approche d'une bande d'oiseaux par exemple) étaient considérés comme favorables; s'ils se produisaient au contraire du côté gauche, leur signification était hostile. Les nations modernes sont dégagées, il est vrai, des superstitions de l'antiquité; mais dans plusieurs langues de l'Europe les idées de rectitude, d'orthodoxie et de justice se rattachent directement à l'idée de prépondérance de la main droite, et nous lui devons en anglais, en allemand et en français le mot le plus élevé que possèdent les langues humaines: le droit.
Ainsi la supériorité de la main droite, se traduisant d'abord dans toutes les œuvres manuelles de l'homme, a fini par pénétrer dans le domaine moral et à modifier le langage après avoir perfectionné les outils.
Le fait capital qui ressort de toute cette série d'observations, c'est que l'homme emprunte, pour les œuvres délicates, pour les travaux intelligents, le cerveau gauche, et pour les œuvres grossières les deux hémisphères à la fois. Si la tyrannie de l'éducation continue à plier sous le joug les sujets qui semblent échapper à la règle, cela prouve une fois de plus qu'ils subissent la loi du nombre.
Il existe un certain nombre de faits authentiques dans lesquels on a vu l'hémisphère droit remplacer dans toutes ses fonctions le côté gauche du cerveau, qui pendant les premières années de la vie avait subi une atrophie pathologique.


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