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Les criminels, d'après les travaux récents - Partie 2

(Revue scientifique

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La plupart des criminels ont dû se « séduire » eux-mêmes pour s'entraîner au crime; ils ont eu à soutenir des luttes intérieures. Les jeunes malfaiteurs essayent de justifier leurs actes dans des plaidoyers déclamatoires contre la société; les vieux détenus n'aiment pas à parler de ce qu'ils ont fait. Il est rare que les criminels ne se troublent pas devant la mort et qu'ils ne manifestent pas à leurs derniers moments des sentiments de repentir et de piété; presque tous accueillent avec plaisir les visites de l'aumônier. Il faut faire certainement une large part à l'hypocrisie et aux croyances superstitieuses; mais il n'en est pas moins certain que des observateurs, peu enclins à se faire illusion à eux-mêmes, ont, été souvent frappés de la foi sincère qui semblait, vers la fin de leur vie, s'éveiller dans le cœur de certains malfaiteurs. Il ne faut pas trop s'en étonner. Dans le silence de la prison, les passions se taisent, et ceux qui n'ont plus rien à craindre ni à espérer de la vie peuvent souvent revenir presque inconsciemment aux croyances que l'éducation leur a données; ils peuvent entendre, tout au fond d'eux-mûmes, comme un écho affaibli de ces sentiments moraux et sociaux qui se sont lentement formés dans l'espèce au cours de l'évolution. Ce ne sont pas sans doute des motifs désintéressés qui les inclinent d'ordinaire au repentir; mais il convient d'être moins exigeant que M. Despine: on ne peut être surpris de ne pas trouver chez les criminels ce pur respect du devoir que Kant lui-même croyait presque au-dessus de la nature humaine. Il ne faut pas grande réflexion pour apercevoir la différence extrême qui existe entre cet état d'esprit et celui des aliénés criminels: il ne semble pas que la confusion soit possible, sauf peut-être entre certains débiles et certains criminels, très ignorants, très inintelligents et très grossiers.

D'après les statistiques, les femmes commettent proportionnellement beaucoup moins de crimes que les hommes; mais ce sont là des statistiques qui, d'après M. Joly, ont grand besoin d'être interprétées. Il est un grand nombre de crimes que les femmes n'ont ni l'occasion ni même la force de commettre, et lorsqu'il s'agit d'actes à leur portée, les proportions changent tout aussitôt; sur 100 empoisonnements, il y en a 70 commis par des femmes. Au reste, elles sont bien souvent les instigatrices, les complices inavouées de crimes qu'elles ne voudraient pas accomplir elles-mêmes. Leur conscience se pervertit plus complètement et plus vite; elles sont plus capables que l'homme d'actes de cruauté froide et réfléchie. Tantôt hypocrites, tantôt audacieuses et cyniques, elles aiment à mentir et à tromper; moins capables que les hommes de vrai repentir, elles sont plus étroitement qu'eux attachées aux pratiques superstitieuses. Il est très difficile de les faire rentrer dans la voie droite une fois qu'elles en sont sorties. Il ne faut pas trop s'en étonner: malgré sa sensibilité instable, la femme est tyranniquement gouvernée par ses habitudes; les idées, les raisons ont peu de prise sur elles; la vie de la prison, silencieuse et réglée, lui est plus lourde à supporter qu'a l'homme; elle ne peut guère se passer de sympathie ni de tendresse autour d'elle: elle se corrompt vite quand elle ne se sent pas aimée.

Il est clair que s'il n'existe pas de type criminel, la question de savoir si ce type est un type ancestral ne saurait se poser. Mais M. Joly va plus loin, il affirme que, même en admettant l'hypothèse qu'il y a un type criminel, il est impossible d'expliquer par l'atavisme l'existence de ce type. Le criminel ne ressemble pas au sauvage, en dépit des affirmations de l'école italienne; le vol des objets mobiliers est puni avec rigueur chez les peuples primitifs; on sait quels châtiments terribles attire sur le coupable la violation des prescriptions religieuses; il y a pour les mariages, pour tous les actes de la vie des règles précises auxquelles il est obligatoire de se soumettre et qui, en fait, ne sont pas fréquemment enfreintes. Les Australiens eux-mêmes, au témoignage de Perron d'Arc, savent distinguer entre une vengeance juste et un acte de brutalité; le rapt, l'adultère, l'inceste, les insultes à un chef sont punis de mort. En réalité, plusieurs idées qui se sont lentement démêlées sont encore confondues dans l'esprit du sauvage: l'idée du péché, l'idée du crime et celle du tort fait à autrui sont étroitement unies; il a fallu une longue évolution sociale pour permettre à un droit criminel de se constituer à part du droit civil et de la loi religieuse. Ce qui fait en somme défaut au sauvage; c'est la notion juridique du crime; il est permis de ne pas en être très surpris.

On a essayé d'expliquer le crime par un manque d'adaptation mutuelle du criminel et de la société; mais c'est là une définition du crime, ou, si l'on veut, la constatation d'un fait, ce n'est pas une explication. Ce qu'il faut expliquer, c'est précisément pourquoi le criminel est incapable de s'adapter au milieu social où il vit. Il y a à cela deux ordres de causes: des causes sociales et des causes individuelles. Les causes sociales, M. Joly se propose de les étudier longuement dans un prochain volume. Les causes individuelles, ce sont les appétits, les désirs, les manières de sentir et de vouloir, tout le caractère enfin du criminel; le crime est le résultat d'un conflit entre une société qui est soumise à certaines règles et un homme qui ne peut pas ou ne veut pas, en raison de la structure de son caractère, s'assujettir à les observer. Toutes les fois que le conflit est aigu et que l'individu est déterminé à accomplir des actes d'une certaine gravité, ces actes sont qualifiés crimes; mais il y a place pour toute une série d'actes entre les actes socialement bons et les crimes; aucune frontière naturelle ne sépare les crimes et les délits des fautes contre l'honneur ou la délicatesse; la distinction est une distinction juridique, imposée par des besoins pratiques. La limite entre les crimes et les actes que la loi laisse impunis est une limite arbitraire; elle varie d'une législation à l'autre. Le criminel est un homme comme les autres; mais il a des passions très fortes, il ne sait ni leur résister ni les satisfaire par des moyens légaux; il n'a ni le courage de se résigner ni le courage de travailler et de lutter; il veut jouir, mais il veut jouir sans efforts; par la tromperie ou par la force, il s'emparera de ce qu'il désire. Peut-être eût-il trouvé à employer utilement dans une autre société la forme d'activité qu'il possède, mais il aime mieux se résigner au crime que se plier à un métier qui l'ennuie. Il faut remarquer que c'est surtout du vrai criminel, du criminel de profession qu'il s'agit ici; mais ne sont-ce pas déjà des criminels, des criminels inachevés, je le veux bien, que les hommes d'affaires véreux, les journalistes tarés, les séducteurs de filles, les ouvriers ivrognes et querelleurs, prêts à jouer du couteau? Le criminel est essentiellement un paresseux, mais c'est un paresseux doué souvent de quelque énergie; s'il n'a pas cette énergie à courte haleine, s'il a des passions moins vives et quelques scrupules encore, le paresseux sans argent et incapable d'en gagner restera toute sa vie un vagabond sans jamais devenir un criminel; c'est surtout parmi les vagabonds que se recrutent les criminels de métier, mais le vagabondage ne conduit pas nécessairement au crime, tant s'en faut. « Le crime de l'homme peut commencer par le vagabondage de l'enfant, comme il peut commencer par l'indélicatesse, par l'intrigue, par l'immoralité élégante, par l'esprit de lucre. Rien ne prouve qu'il en sorte inévitablement et nécessairement. » La prostitution de la femme correspond au vagabondage de l'homme: elle non plus ne constitue en elle-même ni un crime ni un délit; elle non plus ne conduit pas nécessairement au crime; il y a des filles publiques très honnêtes, très capables d'affection désintéressée, fort attachées à leurs enfants, très sincères; il y en a même qui ont conservé des sentiments religieux; mais c'est néanmoins dans le monde des prostituées que les voleuses se recrutent en majorité. La vie qu'elles mènent les prédispose au crime, mais il s'en faut tout qu'elle les y condamne nécessairement: pour la plupart d'entre elles, leur métier est un métier véritable qu'elles exercent honnêtement; elles ne parlent des voleuses qu'avec mépris, et avec une sorte d'horreur des mauvaises mères.

Les classes criminelles n'ont pas plus de stabilité que les autres; elles se renouvellent incessamment; il y a peu de familles de malfaiteurs. C'est à peine une classe, à vrai dire, que cet amas instable de déclassés; on devient criminel pour cent raisons diverses; aussi y a-t-il plusieurs types de criminels, très distincts entre eux; les seules ressemblances sont des ressemblances extérieures qui ont leurs causes dans un même genre de vie et des habitudes communes. Voici les types que M. Joly a cru devoir distinguer: les inertes, les emportés, les vicieux, les calculateurs féroces; on leur trouverait aisément des parallèles dans la vie ordinaire. Mais la distinction qui domine toutes les autres, c'est celle du criminel d'accident et du criminel d'habitude. Parmi les crimes, il en est qui sont des accidents véritables; ceux qui les ont commis en sont à peine responsables, l'acte qu'ils ont accompli leur est en quelque sorte étranger; il est à peine utile de les frapper, ils ne recommenceront pas, on en est assuré d'avance. Mais combien de crimes, en revanche, qui semblent accidentels, et qui ont été préparés par toute la vie antérieure de ceux qui s'en sont rendus coupables. Un crime peut n'avoir pas été prémédité, n'avoir pas été voulu et n'en être pas moins l'oeuvre véritable de l'homme qui l'a commis. L'accident arrive presque toujours à celui qui s'est exposé à succomber, qui n'a pas cherché à fuir les tentations trop fortes pour lui; un pareil acte est le produit d'une volonté, mais d'une volonté qui s'abandonne. Pour un homme accidentellement coupable, le vrai danger, c'est que son crime reste impuni; la crainte du châtiment s'émousse, le remords du crime s'apaise, le coupable est fier de son habileté; il s'habitue à compter sur la chance, comme un joueur qui a commencé par gagner. Peu à peu, il se laisse entraîner à un nouveau crime. S'il se fait prendre alors, s'il est condamné, la prison, le contact avec les détenus, les heures lourdes et vides qu'il passe dans les dortoirs et les préaux, achèvent l'oeuvre qu'a commencée la vie de hasards, la vie inquiète et troublée qu'il a menée longtemps. La situation difficile qui est faite au libéré lui rend presque impossible de reprendre son premier métier, à moins qu'il n'ait une rare énergie; un seul métier reste ouvert devant lui, le métier de malfaiteur: le criminel d'habitude est devenu un criminel de profession.

Ce qui établit une ligne de démarcation bien nette entre les criminels et les aliénés, c'est précisément que, pour un grand nombre de criminels, le vol est une profession; c'est un métier dont ils vivent. Le criminel isolé peut difficilement se tirer d'affaire, il lui faut nécessairement des complices. Il semblerait, à consulter les statistiques, que les associations criminelles soient devenues beaucoup plus rares qu'autrefois, mais c'est là une pure apparence; l'État mieux armé, la police mieux faite, les communications plus aisées et plus rapides ont rendu très difficiles la formation des bandes régulières, des vastes associations soumises à un chef; mais, contrairement aux affirmations des rapports officiels, l'esprit d'association des malfaiteurs n'a pas diminué: il n'y a pas de voleur sans receleur; les malfaiteurs ont besoin d'être renseignés sur les coups qu'ils peuvent faire, il faut que leurs indicateurs préparent le terrain, « nourrissent l'affaire » avant qu'ils se hasardent à la tenter. Les uns sont très habiles à exécuter un plan qu'ils ne sauraient imaginer; les autres n'ont ni la force ni l'adresse de réaliser les idées qu'ils ont conçues: de là une division toute naturelle du travail. Il est certaines espèces de délits et de crimes que l'on ne peut commettre qu'a plusieurs. Pour mettre en circulation de la fausse monnaie, il faut être au moins trois, un fabricant et deux émetteurs: c'est ce qu'on appelle une tierce. La tierce est la forme la plus habituelle de l'association criminelle: il y a des tierces de voleurs à la roulotte et de « cambrioleurs » comme il y en a de faux monnayeurs. La tierce se forme parmi les gens sans aveu, les habitués des bals publics, des crèmeries à bon marché, des garnis suspects et des débits de vin de bas étage; l'été, c'est en flânant dans les squares, le long des quais ou sur les bancs des boulevards extérieurs que le voleur a chance de trouver des associés. Ce sont des associations qui se font et se défont aisément; elles sont souvent liées les unes aux autres par des liens plus ou moins étroits. C'est dans les prisons que ces liens se resserrent encore, que les bandes prennent une organisation plus forte; les vols bien faits se méditent en prison. Les prisonniers se connaissent tous; une fois en liberté, ils savent se retrouver. Une forme d'association plus générale encore, c'est celle de la fille publique et de son souteneur. Le chantage est dans ce milieu-là la forme d'exploitation la plus en honneur; c'est surtout dans le monde de la prostitution antiphysique qu'il sévit, et là le souteneur est presque toujours un assassin. A côté de ces associations restreintes commencent à s'organiser de vastes associations internationales qui sont destinées, si la répression se relâche, à rayonner sur le monde entier: M. Joly en donne de très intéressants exemples qui lui ont été fournis par le service de la sûreté.

Telle est, en résumé, l'idée que l'on peut se faire des criminels, d'après le livre de M. Joly. Nous ne sommes pas éloignés de la partager nous-même; il nous semble cependant que M. Joly ne s'est pas rendu un compte tout à fait exact des rapports du crime et de l'aliénation mentale. Sans doute, le criminel et l'aliéné sont très différents l'un de l'autre; mais il y a, parmi les gens que les tribunaux condamnent, une beaucoup plus forte proportion d'aliénés que M. Joly ne l'admet, et si l'on tenait compte des inculpés qui sont mis hors de cause par une ordonnance de non-lieu, on verrait que pour une très large part les crimes contre les personnes, et surtout les crimes sexuels, sont commis par des irresponsables. Les idiots, les imbéciles, les débiles, les dégénérés, les épileptiques, les délirants chroniques peuvent tous à l'occasion devenir des criminels en raison même des troubles psychiques qu'ils présentent: cette occasion s'offre fréquemment à eux et ils savent en profiter d'ordinaire. Les paralytiques généraux peuplent les tribunaux correctionnels, et bien des affaires de chantage n'ont d'autre origine que les conceptions délirantes d'un dégénéré persécuteur. La folie n'est pas une maladie rare malheureusement, et il n'est pas surprenant que ce soit parmi des êtres dont la volonté est malade, la sensibilité pervertie et l'imagination exaltée que les criminels se recrutent le plus aisément.


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