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L'origine des erreurs générales - Partie 1

(Revue scientifique)

En , par


Le physicien, avant d'accepter comme vrai le résultat d'une expérience, doit se rendre compte de la grandeur des erreurs dues au fonctionnement, toujours imparfait, des instruments dont il s'est servi.
Il en est de même de tout savant qui veut faire usage de méthodes exactes et donner à son travail, par l'indication de son degré de précision, une valeur vraiment scientifique.

Lorsque nous pensons, nous employons un mécanisme infiniment plus compliqué que tous les appareils de nos laboratoires. C'est ce mécanisme qui est la méthode universelle, la condition même de tout travail intellectuel. Qu'on me permette, en étudiant les erreurs et les causes d'erreurs inhérentes à son fonctionnement, de ne pas me perdre dans les détails, mais de choisir, dans la masse des phénomènes particuliers, les faits les plus caractéristiques.
On a souvent parlé de l'instinct et cherché à le distinguer de la raison. L'habileté extraordinaire, la conformité des actions à un but déterminé, que nous remarquons chez les oiseaux qui construisent leur nid, dans les sociétés des insectes, etc., ces phénomènes, dis-je, ressemblent à cette fonction du système nerveux, que nous nommons la raison. Pourtant ils en sont très différents: je n'oserais dire qu'il y a entre les deux sortes de phénomènes une divergence absolue, car nous connaissons beaucoup d'états intermédiaires. La caractéristique de l'instinct est de ne développer ses qualités merveilleuses que dans une sphère très limitée, et en vue d'une fin également limitée.

Comme il m'est impossible de développer ce point de vue ici, je rappellerai seulement comment les oiseaux savent tisser les filaments dont ils construisent leur nid, les attacher aux branches, adapter les formes de leur ouvrage à celles de l'arbre, à ses ramifications. Mais que l'oiseau soit pris par la patte dans un piège, il ne saura pas faire usage de ses talents de tisseur, pour détacher ses liens. Il n'inventera qu'un seul moyen pour se délivrer: comme tout autre animal n'ayant jamais construit un nid ou touché à un fil, il tirera et se débattra, jusqu'à ce qu'il se tue ou se libère fortuitement.
Une poule pond chaque jour un œuf, au même endroit, et lorsque le nombre en est suffisant, elle les couve. Mais si on enlève chaque jour l’œuf pondu, elle ne s'en met pas moins à couver, au moins dans la plupart des cas, et reste pendant tout le temps nécessaire dans son réduit, sans se préoccuper si elle a des œufs sous elle ou non.

On peut voir par ces deux exemples comment des processus instinctifs ne produisent dans le système nerveux central que des combinaisons déterminées; téléologiquement parlant, ne peuvent agir qu'en vue d'un but spécial. Les actions qu'ils provoquent resteront les mêmes, alors que, comme chez la poule, elles sont devenues sans but; d'autre part, ces associations ne peuvent être brisées et l'adresse que l'oiseau met à bâtir son nid ne peut être employée à une autre fin.
Plus l'instinct est développé, plus sont stables ces combinaisons de phénomènes et d'états nerveux, qui produisent son fonctionnement merveilleux; plus ces combinaisons sont faibles, plus le mode d'action de l'animal se rapproche de celui que nous qualifions de raison.
Ce n'est pas d'après des œuvres souvent si étonnantes pour notre entendement humain, qu'il faut juger de l'intelligence d'un animal, mais bien d'après la diversité des cas dans lesquels cet animal sait réellement faire usage des facultés physiques que lui a données la nature.

Toute la série animale nous montre des exemples semblables et nous fait voir comment peu à peu les instincts se transforment en actes dominés par une raison, à vrai dire limitée. Cette impuissance de la raison chez l'animal a toujours le même caractère: c'est l'impossibilité ou la difficulté de rompre certaines associations, et l'incapacité de produire, au moyen de deux de ces combinaisons, une troisième, en transposant un membre de la première à la seconde.
Un lapin que l'on tourmente se défend, mais ne mord pas. Il sait mordre, il mord même dans la lutte avec son semblable; mais lorsqu'il est attaqué par un être plus fort, les associations défensives correspondant à cet état, ne produisent chez lui, comme chez ses ancêtres, que la fuite, une attitude humble et repliée, etc. Jamais à ces combinaisons nerveuses ne s'associe l'idée de se servir de ses dents. Quiconque a observé un chien de chasse dans les montagnes a remarqué avec quelle adresse il sait surmonter ou éviter les obstacles du terrain, et les mesurer à ses propres forces, et sera disposé à s'émerveiller comme tout le monde devant l'intelligence du chien. Et pourtant cette intelligence n'est pas sans défaut: jamais un chien n'aura l'idée d'écarter une branche sèche qui lui barre le chemin. Il essayera dix fois de la franchir d'un bond, chaque fois la branche le repoussera; et jamais il ne songera qu'il peut l'emporter, comme un os, et la mettre de côté. De même il ne pensera pas, dans un autre cas, à apporter une branche pour s'en servir comme d'une marche, et s'élever plus haut.

Je me suis arrêté si longtemps à cette étude des animaux, pour montrer que les actions purement instinctives, de même que celles des animaux les plus intelligents, ont un caractère commun. C'est la fixité relative de certaines combinaisons de phénomènes et d'états nerveux. Il faut chercher l'origine phylogénétique de la fixité de ces associations dans la sécurité qu'elles donnent à l'individu ou à sa postérité, dans l'immense majorité des cas. Lorsque ces associations entrent en jeu en dehors de leur fin ordinaire, ou contre elle, comme cela peut arriver dans tout mécanisme naturel ou artificiel, dans ce cas nous avons le droit de parler d'une imperfection dans leur fonctionnement; et, si nous comparons les phénomènes psychiques de la poule avec la pensée humaine, nous pouvons dire que la poule qui couve alors qu'on lui a ravi ses œufs commet une véritable erreur.

Nous avons, comme les animaux, des instincts, parfaitement caractérisés par l'étroitesse de leur finalité. Telles sont les actions réflexes. Le clignement des paupières protège notre œil certainement bien mieux contre une atteinte extérieure que s'il était produit par un acte de notre volonté. S'il nous faut subir une opération sur les yeux, toute la force de notre raison et de notre volonté est impuissante à empêcher le clignement. Le mécanisme fonctionne conformément à sa nature, en vue du cas général; ici son action est inutile ou même nuisible, mais cela l'arrête aussi peu que la poule que nous observions tout à l'heure.
Nous possédons, il est vrai, la conscience de notre erreur, ce qui est au moins douteux pour les actions instinctives des animaux. Mais cela est sans importance pour la question qui nous occupe. Je crois pouvoir démontrer que le type de l'action instinctive se retrouve chez l'homme et que, des actes les plus simples aux plus complexes, l'origine des erreurs typiques doit être cherchée dans l'application à un cas particulier de ce qui est juste en général.
La plupart des erreurs des sens pourraient servir d'exemples pour confirmer cette proposition. Si une pression extérieure excite un point de notre rétine, nous croyons percevoir un objet lumineux à un endroit de l'espace où il doit s'en trouver un en général, lorsque cette partie de la rétine est excitée.
Je crois que l'illusion est moindre chez le civilisé, au moins en ce qui concerne la localisation des images vues dans un miroir. Si celui-ci est visible, l'homme qui en connaît l'usage ne localise pas les objets réfléchis à l'endroit où se fait leur image virtuelle: il sait, d'après la position de la surface réfléchissante, reconnaître assez exactement, sans raisonnement préalable, la situation réelle de l'objet. Par cet exemple, on voit que l'impression générale produite par notre œil et par l'élaboration psychique de la sensation est modifiée par les images restées dans la mémoire d'autres impressions sensorielles et des phénomènes intimes qui s'y rattachent.

Ce que nous n'avons pas trouvé tout à l'heure chez le chien, c'est-à-dire l'association d'impressions perpétuées par la mémoire, avec des sensations actuellement perçues, est facile à une intelligence plus élevée.
Pourtant, quoique bien des gens affirment voir l'image dans le plan du cadre du miroir, il faut avouer que l'impression force encore en quelque sorte notre conviction et que, pour bien des hommes, il n'en est pas autrement ici que dans le cas de l'image provoquée par la pression du globe oculaire.
Quoi qu'il en soit, l'impression générale et le jugement qui s'y lie ont été modifiés par des associations fournies par la mémoire, et nous avons été préservés de l'erreur de croire l'objet placé derrière le cadre.
Dans ces cas, le mécanisme du phénomène nous est connu, et il est facile à tout le monde de discerner ce qui n'est qu'impression sensorielle et ce qui est dû à la mémoire. Mais à mesure qu'on s'élève dans des régions plus hautes de la vie psychique, cette séparation s'efface. Que l'on trace une ligne sur une feuille de papier, et que l'on recouvre cette feuille avec une seconde, de façon à ne cacher que l'extrémité de la ligne: un observateur non prévenu sera un instant étonné, en enlevant la feuille supérieure, de trouver la ligne aussi courte. Il se l'était représentée plus longue. Pourquoi? Parce que, dans la grande majorité des cas, lorsqu'un objet en recouvre un autre, il ne touche pas seulement son extrémité, mais le coupe sur son trajet. Le fait de nous attendre à trouver une ligne plus longue prouve qu'il se fait en nous une sorte de calcul des probabilités. En d'autres termes, nous avons fait un jugement en nous basant sur ce qui est vrai d'ordinaire, et telle a été l'origine de notre erreur dans ce cas spécial. II est difficile de juger si on a encore affaire ici à une illusion des sens ou bien s'il s'agit d'une erreur au sens propre du mot.

Nous sommes exposés à une quantité d'illusions du même genre. Il suffit de rappeler les tours des prestidigitateurs. Les traités spéciaux de leur art ne sont qu'une collection d'erreurs de cette espèce. L'habileté de l'escamoteur consiste à profiter des erreurs causées par la marche même de notre pensée. Un regard rapide lancé d'un côté lui suffit pour diriger un instant les yeux de tout le public de ce côté et lui permettre d'effectuer le tour sans être remarqué, bien que le désir de chaque spectateur soit de ne pas perdre de vue l'escamoteur. Il sait qu'un regard, accompagné de certain mouvement de tête, de certaine position des sourcils et des paupières, indique dans la majorité des cas au spectateur qu'il verra au point fixé un objet plus intéressant que dans tout le reste de son champ visuel. D'ordinaire, le public ne sait pas pourquoi il a regardé à cet endroit, il n'a même pas conscience d'y avoir regardé.
Sur ce terrain encore, si éloigné de la physiologie des sens, nous avons affaire à des fonctions de notre système nerveux qui rappellent ce que nous avons vu chez la poule, ou à l'occasion du clignement des paupières. Le fonctionnement de la pensée suit son cours d'après le procédé convenable en général; avec plus ou moins de conscience, la suite ordinaire des associations se forme et le jugement correspond à ce qui est juste dans la plupart des cas. Entre les actions instinctives et la pensée la plus consciente, il n'y a donc pas de limite précise. Car chacun peut observer sur lui-même que la pensée repose, au moins en grande partie, sur des phénomènes d'association.


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