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L'hystérie et l'hypnotisme, d'après la théorie de la double personnalité - Partie 3

(Revue scientifique

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Il semble donc y avoir chez l'homme normal, ou plus exactement chez l'homme exempt d'hystérie, comme chez l'hystérique, deux personnalités, une consciente et une inconçue.
Mais l'homme non hystérique diffère de l'hystérique en ce que, chez lui, les deux personnalités sont d'égale valeur, aussi vigoureuses l'une que l'autre; l'état premier est aussi complet que l'état second; la personnalité consciente ou première n'a perdu aucune de ses propriétés. Nous pourrons donc représenter ainsi le schéma de l'homme non hystérique (fig. 4), en faisant aboutir chaque phénomène psychologique aux deux personnalités première et seconde.
En résumé, tout homme présente deux personnalités, une consciente et une inconçue; chez l'homme normal, elles sont égales, complètes toutes les deux, équilibrées; chez l'hystérique, elles sont inégales, déséquilibrées. Une des deux personnalités, la première généralement, est incomplète, l'autre restant parfaite. Il peut arriver que la personnalité première soit complète et que les tares, c'est-à-dire l'état incomplet, portent sur la personnalité seconde; ce cas est rare; mais je montrerai à la fin de cet article qu'on peut se trouver en présence d'hystériques de ce genre. L'état hystérique du sujet est alors très difficile à reconnaître, mais il n'en existe pas moins. Nous sommes en présence d'une hystérie larvée.

Schématisons encore plus ces phénomènes, donnons une forme à ces deux entités constituées par les deux consciences successives, représentons-les par deux individus, marchant l'un derrière l'autre. L'individu 1, celui qui marche en avant, se connaît, mais n'a aucune notion de l'individu 2 qui le suit et qui lui emboîte le pas. Au contraire; l'individu 2 se connaît; mais, de plus, il connaît l'individu 1, qu'il voit marcher devant lui.
Chez l'homme normal, ces deux individus sont vigoureux tous les deux et de taille égale; le second ne peut arriver à abattre le premier, pour s'exposer à tous les regards; pour se montrer en pleine lumière, il faudra qu'il attende une faiblesse temporaire de l'individu 1, terrassé par la fatigue, comme dans le sommeil naturel, ou par l'alcool comme dans l'ivresse. Quelquefois cependant, chez le fou par exemple, il pourra anéantir l'individu 1 et se substituer à lui, parce qu'alors ce dernier, sans être incomplet, est débilité. Profilant de la faiblesse de son compagnon, l'individu 2 le renverse, le foule aux pieds et, fier de cet exploit, il prend le train pour Londres ou va commettre quelque crime: c'est le cas des voyages inconscients et des actes impulsifs de quelques névropathes.

L'hypnotisme consiste, nous l'avons vu, à nous mettre en rapport avec la personnalité seconde; mais, pour cela, il faut anéantir la personnalité première. Chez l'homme normal; cette dernière est solide, résistante, elle ne se laisse pas abattre; c'est pourquoi dans ce cas l'hypnotisme est si difficile à provoquer. Chez un hystérique, au contraire, l'équilibre est rompu. Les deux individus qui se suivent sont de force bien inégale. Le premier est faible, amoindri, dégradé; il se tient à peine debout; au contraire, le second est vigoureux et de taille normale; il peut sans peine s'exposer aux regards; pour cela, tantôt il profite du sommeil naturel de l'individu premier et il va se promener dans les gouttières: c'est le noctambulisme; tantôt, moins discret, en plein jour, il étourdit le faible individu qui le précède et se roule à terre en se livrant à une gymnastique musculaire désordonnée: c'est la crise.
D'autrefois l'individu 2 détruit en détail l'individu 1; Il le rend encore plus incomplet qu'il n'était, il le prive, par exemple, d'une partie de sa motilité; il lui enlève sa jambe et dans l'espace laissé vide par ce membre absent, il montre sa propre jambe à tous les yeux, s'il veut la laisser flasque et sans mouvement, nous assistons à une paralysie; s'il se plaît au contraire à la contracturer, suivant en cela ses habitudes fantasques, nous assistons à une contracture hystérique.

Quelle conclusion pouvons-nous encore tirer de cette conception? C'est que, l'individu premier étant faible, il nous sera facile, à nous aussi, de l'anéantir et par suite de nous mettre en présence de l'individu second. C'est pourquoi l'hypnotisme est si facile à provoquer chez les hystériques, et c'est aussi pourquoi il est d'autant plus facile à obtenir que ces hystériques sont plus profondément tarées.
En résumé, plus une hystérique a de troubles nerveux, plus son individu premier est faible, et par suite plus elle est exposée à des accidents et plus elle est hypnotisable.

Cette manière d'envisager les faits nous donne également la clef des phénomènes que nous avons observés sur Blanche Witt.
Piquons-la, à l'état de veille: son individu premier n'a pas de peau, il est incomplet à ce point de vue, il n'est donc pas atteint; mais l'individu second qui, lui, est complet, reçoit la piqûre; il ne dit rien, mais il n'en pense pas moins. Quand nous pourrons causer avec lui, grâce à l'hypnotisme, il nous dira: « Vous m'avez piqué tout à l'heure, vous m'avez fait mal. » Si nous convenons avec Blanche 2 d'un signe à l'aide duquel elle pourra converser avec nous pendant la veille, les mouvements de l'index par exemple; et si nous recommençons l'expérience précédente, au moment où Blanche 2 sentira la piqûre, elle lèvera son index. Blanche 1 le possède aussi, cet index; mais comme elle n'a pas de sens musculaire, elle n'aura aucune idée de ce mouvement.
Si je commande à Blanche 2 d'exécuter un acte après le réveil et si elle consent à m'obéir, ce qu'elle fait du reste en général très volontiers, étant données sa grande électivité pour moi, elle peut employer deux moyens pour arriver à ses fins. Tantôt, aussitôt après le réveil, elle anéantit Blanche 1 comme dans une crise, et accomplit l'acte à l'insu de celle-ci. Tantôt, elle ne se débarrasse pas de Blanche 1; elle lui fait accomplir, comme à un simple mannequin, l'acte commandé, et Blanche 1, se voyant exécuter cet acte, se figure, dans sa naïveté, qu'elle l'accomplit de son plein gré.

Les idées que nous venons d'énoncer nous conduisent forcément à conclure que les différents troubles de l'hystérie proviennent de l'état incomplet de la personnalité première et des mauvais instincts de la personnalité seconde.
Lorsque cette dernière n'est pas dirigée, elle profite de la débilité de sa compagne, pour l'anéantir en totalité ou en détail et pour se montrer aux regards avec ses mauvaises habitudes à travers les vides plus ou moins considérables qu'elle a faits dans l'économie de celle-ci.
L'état incomplet de la personnalité première constitue les tares hystériques; il permet l'action désordonnée de la personnalité seconde, c'est-à-dire les accidents hystériques.
Si nous voulons guérir une hystérique d'un accident, ce n'est pas à la personnalité première qu'il faut nous adresser, mais bien à la personnalité seconde: c'est elle qui est cause du mal, c'est elle, et elle seule, qui peut le réparer.
Prenons pour exemples quelques accidents que présente de temps à autre Blanche Witt.
Elle a assez fréquemment des accès de contractures; dans ce cas, nous le savons, c'est Blanche 2 qui prive momentanément Blanche 1 de sa motilité musculaire, pour y substituer la sienne avec ses mauvaises habitudes.
Quand je trouve Blanche Witt. dans cet état, je l'hypnotise, je fais apparaître Blanche 2, je la prie de cesser cette mauvaise plaisanterie musculaire et de ne pas la recommencer au réveil; aussitôt la contracture disparaît et ne reparaît plus.
Ces accès, je le répète, sont fréquents chez Blanche Witt.: on n'était jamais arrivé à les guérir par l'hypnotisme, parce qu'on s'arrêtait à une phase trop superficielle de l'hypnose; on était obligé de les faire disparaître par le chloroforme qui, dans ce cas, agit comme les passes, en anéantissant Blanche 1 et en mettant en évidence Blanche 2.
A la suite d'une contrariété, Blanche Witt. est prise de chorée et d'aphonie; je fais apparaître Blanche 2, et je constate que ces deux accidents disparaissent aussitôt; je la prie de ne pas les continuer, et au réveil tout rentre dans l'ordre.
Si elle avait des crises, je les supprimerais de la même façon.

En résumé, pour guérir une hystérique d'un accident, il suffit de l'hypnotiser jusqu'à ce que cet accident disparaisse avec toutes les tares de l'état de veille et de commander alors que cette disparition soit définitive.
Il est évident qu'on peut obtenir la guérison d'un accident hystérique par d'autres procédés. La suggestion peut agir à n'importe quel étage de l'hypnose et même à l'état de veille; mais le procédé que j'indique ici est bien plus sûr que tout autre, vu qu'il nous met en présence du groupement de phénomènes psychologiques qui crée l'accident et nous permet ainsi de lutter à coup sûr contre celui-ci.
Si nous voulons guérir une hystérique de ses tares, anesthésie, achromatopsie, etc., nous arrivons à une conclusion que notre élude peut facilement faire prévoir: c'est que, pour rendre à la personnalité première une propriété qui lui manque, il faut la prendre à la personnalité seconde.
Blanche 1 est anesthésique totale; mais l'or lui rend la sensibilité à l'endroit même où il est appliqué; elle est donc sensible sur une zone de quelques centimètres au dessous de son bracelet. D'où vient cette sensibilité? Elle vient de Blanche 2 qui l'a prêtée momentanément à Blanche 1; en effet, il est facile, en faisant apparaître Blanche 2 par l'hypnotisme, de constater qu'elle est sensible de tout le corps, sauf au-dessous de son bracelet, où la peau est entièrement anesthésique.
Si par un commandement fait à Blanche 2, nous rendions à Blanche 1 sa sensibilité complète, Blanche 2 deviendrait entièrement insensible.
Nous pourrions par le même procédé rendre à Blanche 1 toutes les propriétés de son œil gauche, en les prenant à l’œil gauche de Blanche 2. De même pour l'audition et les autres tares s'il y en avait.

En résumé, dans tous les cas, soit par suggestion, soit par l'action de l'or (que l'action de ce métal soit physique ou suggestive, peu m'importe pour le moment), nous pouvons combler les lacunes de la personnalité première avec des éléments que nous sommes sûrs de trouver chez la personnalité seconde; nous pouvons transporter les tares de l'état de veille dans l'état de sommeil hypnotique et par suite les supprimer pour la malade.
Schéma de comparaison des personnalités première et seconde de l'hystérique.Nous pouvons transformer le schéma primitif de l'hystérique (fig. 5) dans le suivant (fig. 6). Nous aurons fait de notre hystérique vraie une hystérique larvée. Qu'arrive-t-il alors? La personnalité première devient supérieure à la seconde; étant la plus forte, elle ne se laisse plus abattre. Il résulte donc de de nouvel état de choses que les crises et les autres accidents hystériques disparaissent.
Mais, phénomène bien intéressant et bien en rapport avec tous les faits que nous avons observés, l'hypnotisabilité disparaît aussi.
Ce fait a été noté par mon frère sur sa malade L...
L'hystérique semble guérie; mais cette guérison n'est qu'artificielle, l'équilibre n'est pas rétabli. A la moindre occasion; à la moindre frayeur, la personnalité première va laisser choir ces éléments d'emprunt à l'aide desquels ou l'a complétée et la personnalité seconde va se les approprier à nouveau.
Le premier état de choses se reproduit; il faut intervenir sur de nouveaux frais, ce qui, du reste, redevient facile, l'hypnotisabilité étant revenue.
Il y aurait un autre moyen de guérir l'hystérique, ce serait de la laisser vivre indéfiniment dans l'état second. Dans cet état, en effet, elle serait absolument complète et ne serait plus passible d'aucun accident.
Il suffirait pour cela de supprimer graduellement son électivité; seul caractère qui pourrait la gêner dans cet état. Je suis en train de tenter sur Blanche Witt. cette expérience dont l'intérêt est évidemment plus théorique que pratique, et je tiendrai les lecteurs de cette Revue au courant des résultats auxquels je serai conduit.


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