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La question des criminels - Partie 2

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

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Ces recherches récentes ne font que confirmer, je le répète, ce que les examens antérieurs des cerveaux de suppliciés avaient montré fréquence très grande de caractères anormaux ou pathologiques. Or le cerveau ne pouvant présenter, au point de vue anatomique, des caractères anormaux ou pathologiques sans que les fonctions subissent des troubles correspondants, nous pouvons conclure déjà que l'anatomie pathologique justifie nettement, au moins pour tous les cas où de telles lésions sont observées, ce que tant de médecins soutiennent depuis longtemps que les criminels sont plus ou moins anormaux ou pathologiques, c'est-à-dire plus ou moins aliénés.

Irréprochable au point de vue physiologique, cette conclusion pourrait être contestée par les personnes qui ignorent que les lésions du cerveau s'accompagnent toujours de troubles dans ses fonctions. Laissons donc de côté les lésions anatomiques, et voyons maintenant ce que l'observation psychologique révèle de la constitution mentale des criminels.


II

Pour bien connaître l'état mental des criminels, nous nous adresserons aux personnes habituées à les voir fréquemment et possédant une dose suffisante d'esprit d'observation. Les médecins légistes étant seuls dans ce cas, c'est à eux que nous demanderons des renseignements. L'opinion qu'ils professent varie du reste assez peu. Elle est assez bien résumée par le passage suivant, que j'emprunte à un des plus autorisés d'entre eux, le docteur Maudsléy, professeur de médecine légale en Angleterre:

« Le scélérat, dit-il, n'est pas scélérat par un choix délibéré des avantages de la scélératesse qui ne sont que duperie ou pour les jouissances de la scélératesse qui ne sont qu'embûches, mais par une inclination de sa nature faisant que le mal lui est un bien et le bien un mal. Le fait qu'il cède à l'attrait du plaisir actuel en dépit des chances ou de la certitude d'un châtiment ou d'une souffrance future est souvent la preuve non seulement d'une affinité naturelle pour le mal, mais d'un défaut d'intelligence et d'une faiblesse de la volonté. Les directeurs de prisons les plus réservés et les plus expérimentés sont amenés tôt ou tard à se convaincre qu'il n'y a aucun espoir de réformer les criminels d'habitude. Les tristes réalités que j'ai observées, dit M. Chesterton, me contraignent à dire que les neuf dixièmes au moins des malfaiteurs d'habitude n'ont ni le désir ni l'intention de renoncer à leur genre de vie; ils aiment les vices auxquels ils se sont adonnés. « 0h Dieu! que c'est donc bon de voler! Quand même j'aurais des millions, je voudrais encore être voleur, » ai-je entendu dire à un jeune coquin.
Tous ceux qui ont étudié les criminels savent qu'il existe une classe distincte d'êtres voués au mal dont la horde se rassemble dans nos grandes villes au quartier des voleurs, se livrant à l'intempérance, au vice, à la débauche, sans souci des liens du mariage ou des empêchements de la consanguinité et propageant toute une population criminelle d'êtres dégénérés. Car c'est encore un autre fait d'observation que la classe criminelle constitue une variété dégénérée ou morbide de l'espèce humaine marquée par des caractères particuliers d'infériorité physique ou mentale. Cette sorte d'individus, a-t-on justement dit, est aussi distinctement reconnaissable de la classe des ouvriers honnêtes et bien nés qu'un mouton à tète noire l'est de toutes les autres races de mouton. »

L'auteur conclut, ainsi, du reste, que ceux qui ont étudié sérieusement la question, que l'amélioration des criminels est la plus irréalisable des chimères « Une véritable réforme impliquerait la réformation du naturel de l'individu. Mais comment ce qui s'est formé par la succession des générations pourrait-il se réformer dans le cours d'une seule vie? Un More pourrait-il changer sa peau et un léopard ses taches? »

Tout en partageant d'une façon générale l'opinion très juste qui précède, je crois que l'auteur, de même du reste que les autres médecins légistes, la plupart fort peu psychologistes, n'a pas su établir entre les criminels certaines distinctions fort importantes. L'hérédité est assurément un des principaux facteurs de la criminalité; mais, si l'on naît souvent criminel, on le devient aussi quelquefois. Comment le devient-on? C'est là ce que nous allons essayer de montrer.

Au point de vue psychologique, j'établirai d'abord deux grandes classifications, tout à fait tranchées, entre les criminels 1° les criminels par suite de dispositions héréditaires; 2° les criminels par suite de lésions acquises. Ces deux grandes classes fondamentales comportent elles mêmes comme nous allons le prouver maintenant, des subdivisions tout à fait tranchées.

En tête de la catégorie des criminels par dispositions héréditaires se placent naturellement les individus dont les dispositions vicieuses qui se transmettent régulièrement de père en fils et qui finissent généralement en prison, au bagne ou sur l'échafaud. C'est parmi eux que se recrutent une grande partie des criminels. Les moyens répressifs n'ont absolument aucune action préventive sur eux; la crainte de la peine de mort seule les empêche quelquefois d'aller jusqu'à l'assassinat. Comme type de cette catégorie de criminels, je citerai celui d'une famille J. Chrétien dont parle le docteur Despine:

« Jean Chrétien, souche commune, a trois enfants Pierre, Thomas et Jean-Baptiste. — I. Pierre a pour fils Jean-François, condamné aux travaux forcés à perpétuité pour vol et assassinat. — II. Thomas a eu: 1° François, condamné aux travaux forcés pour assassinat; 2° Martin, condamné à mort pour assassinat. Le fils de Martin est mort à Cayenne pour vol. — III. Jean-Baptiste a eu pour fils Jean-François, époux de Marie Tanré (d'une famille d'incendiaires). Ce Jean-François a eu sept enfants: 1° Jean-François, condamné pour plusieurs vols, mort en prison; 2° Benoît tombe du haut d'un toit qu'il escaladait et meurt; 3° X., dit Clam, condamné pour divers vols, mort à vingt-cinq ans; 4° Marie-Reine, morte en prison, condamnée pour vol; 5° Marie Rose, même sort, mêmes actes; 6° Victor, actuellement détenu pour vol; 7° Victorine, femme Lemaire, dont le fils est condamné à mort pour assassinat et vol. »

Galton cite le cas d'une famille Jecker, en Amérique, dont la généalogie a été dressée jusqu'à sept générations, comprenant 540 membres, dont un nombre considérable ont fini en prison, au bagne ou sur l'échafaud.

En dehors de ces sujets nés criminels, comme on naît bossu, cancéreux ou phtisique, et que rien ne peut empêcher de devenir criminels, nous trouvons plusieurs catégories d'individus qui doivent sans doute à l'hérédité les dispositions qui les ont conduits au crime, mais qui, avec les mêmes dispositions, auraient pu être conduits à des actes fort différents. Tels sont d'abord les sujets que j'appellerai impulsifs, c'est-a-dire ces natures chez lesquelles, de même que chez les sauvages, les femmes et les enfants, la conduite n'a guère pour mobile que l'impulsion du moment. Les barrières qu'interpose la raison entre l'idée et l'action chez les individus arrivés à une forme d'évolution supérieure n'existent pas chez eux. Suivant les motifs qui les auront excités, le crime et la vertu leur seront également faciles. Commettant avec la même aisance les actes les plus héroïques ou les crimes les plus noirs, ils se jetteront dans les flammes au péril de leurs jours, pour sauver un inconnu, ou tueront sans hésiter l'individu qui sera l'objet de leur haine. Des peuples entiers ont possédé de tels caractères. Les Italiens du moyen âge et du commencement de la Renaissance nous en fournissent le type parfait. Dans des civilisations compliquées et méthodiques comme les nôtres, de tels caractères reparaissent souvent par atavisme, mais ils sont trop mal adaptés aux milieux actuels pour ne pas être fatalement condamnés à disparaître.

A une autre catégorie d'héréditaires appartient la classe fort nombreuse elle constitue la foule d'individus n'ayant en réalité aucunes dispositions criminelles spéciales, mais dont le caractère et la moralité sont si faibles qu'il dépendent absolument des circonstances. Que les exemples soient bons ou mauvais, ils suivront ces exemples; honnêtes dans un milieu honnête, ils deviendront vicieux dans un milieu pervers. Ce n'est que sur cette catégorie de criminels possibles que l'éducation peut avoir quelque prise. S'il fallait leur donner un nom, je les appellerais les neutres.

C'est encore dans une autre catégorie d'héréditaires qu'il faut ranger les individus intelligents et énergiques, parfaitement maîtres d'eux-mêmes, mais à moralité nulle ou à instincts pervers. La plupart n'iront pas jusqu'au crime, ou au moins jusqu'au crime sévèrement puni; mais, uniquement par crainte de la répression. Leur morale aura juste pour limites les prescriptions du Code pénal. Nombreuse est cette catégorie, depuis le commerçant qui altère la santé publique en falsifiant sa marchandise jusqu'à l'entrepreneur d'entreprises financières véreuses qui ruine les familles. De toutes les catégories de criminels que j'ai énumérées, celle-ci est la moins atteinte par les lois; elle est cependant la plus dangereuse et la moins digne d'égards. L'éducation n'a aucune prise sur elle. Seule la répression légale en posséderait, si elle était très dure. Quand cette répression est douce, les individus dont je parle tentent volontiers de passer à travers les mailles du Code et y réussissent la plupart du temps.

La seconde grande classe que nous avons établie parmi les criminels, celle des individus sans aptitudes héréditaires, mais à lésions acquises, diffère absolument de toutes les précédentes. L'individu doué des dispositions héréditaires les plus honnêtes est aussi exposé à devenir un criminel de cette classe qu'à être victime d'un accident de chemin de fer, du choléra ou de la variole. Un misérable parasite égaré dans les profondeurs du système nerveux peut créer des lésions qui transforment l'homme le plus vertueux en un scélérat capable de commettre tous les crimes. La paralysie générale au début, alors que la raison paraît encore intacte; l'épilepsie notamment, sous cette forme particulière, insignifiante en apparence, très redoutable au point de vue des altérations intellectuelles, dans laquelle le malade, sans éprouver de troubles extérieurs apparents, perd conscience du monde entier pendant quelques instants, et bien d'autres lésions du système nerveux qu'il serait inutile d'énumérer ici ont souvent pour conséquences des dérangements intellectuels qui conduisent à toutes les variétés possibles de crime? Le nombre de paralytiques généraux condamnés pour attentats à la pudeur, d'épileptiques guillotinés pour assassinats, est véritablement immense.


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