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Un cas de microbiophobie

(Revue de psychiatrie : médecine mentale, neurologie, psychologie

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A force d'entretenir le bon public de microbes, bactéries, bacilles, etc., et des dangers que font courir à notre organisme tous ces infiniment petits, on en est arrivé à le terroriser.
De là des phobies d'un nouveau genre dont le nombre augmente chaque jour et qui, si on n'y prend garde, produiront, en détraquant tout à fait la cervelle de nos contemporains, beaucoup plus de désastres que n'en produisent les microbes eux-mêmes.
La « microbiophobie » qu'on pourrait aussi appeler « bacillophobie », « bactériophobie », etc., ne s'observe pas indistinctement dans toutes les classes de la société. Cette maladie sévit surtout chez les gens du monde chez les personnes qui prétendant : vouloir tout connaître, lisent les comptes-rendus analytiques des séances de nos Académies, Sociétés savantes, etc., comptés-rendus que, depuis quelques années, publient régulièrement certains journaux politiques : chez les lecteurs des « Causeries médicales» auxquelles les mêmes journaux réservent, chaque semaine, une ou deux colonnes : chez les auditeurs assidus des cours publics où on essaie d'inculquer à chacun des notions d'hygiène, où on enseigne la manière de soigner les blessés, d'appliquer des appareils de fractures et autres pansements.
La caractéristique de la « microbiophobie » est, comme son nom l'indique, la peur du microbe.
Cette peur se traduit chez les individus qui en sont atteints par un état permanent de méfiance pour tous les objets extérieurs, animés ou non, que, dans leur cerveau malade, ils considèrent comme pouvant leur donner une maladie infectieuse quelconque.
Dans les cas graves, les malades en arrivent à ne plus manger ni boire sans s'être assurés qu'aliments et boissons ont été portés à des températures suffisamment élevées, à ne plus oser toucher quoi que ce soit, sans avoir des gants soigneusement « aseptisés ». Le baiser leur paraît la chose la plus dangereuse du monde.
Ce sont les personnes appartenant à cette catégorie qui ne manquent pas une occasion pour demander à leur médecin de leur indiquer le nom de la substance dont il fait usage pour se mettre à l'abri des nombreuses chances de contagion auxquelles l'expose sa profession, ou qui, encore, lui posent la question suivante: — « Comment faites-vous donc, Docteur, pour trouver le temps d'aller changer vos vêtements entre chacune de vos visites? »
Ces « microbiophobes » ne se contentent pas toujours d'être grotesques.
Leur frousse les rend parfois odieux. C'est ainsi que nous voyons si souvent, entre autres exemples, une malheureuse domestique, atteinte d'un mal de gorge insignifiant, être jetée dans la rue par ses maîtres, sans la moindre pitié, et avec moins de commisération qu'on en aurait pour un chien galeux.
Au fond, il ne faut pas trop reprocher à ces malheureux leur naïveté, conséquence fatale de notions scientifiques mal assimilées. En réalité, ce sont tous les prétendus vulgarisateurs, officiels ou non, qui, en gavant le gros public, qui n'y peut voir goutte, d'une foule d'idées fausses, sont les véritables coupables.
En fait d'exemple de « microbiophobie » grotesque, je citerai le petit fait suivant qui m'est personnel et dont le récit amusera mes confrères, tout en leur donnant aussi à réfléchir sur les inconvénients qu'il peut y avoir pour un médecin au commencement du XXe siècle d'éternuer ou de tousser lorsqu'il visite un client.
Donc, une dame atteinte de grippe qu'elle avait essayé de traiter elle-même, sans succès d'ailleurs, puisqu'il survint chez elle des phénomènes de congestion pulmonaire qui la décidèrent à m'envoyer quérir, avait été, depuis près de huit jours, régulièrement visitée par moi, quand, au cours de ma dernière visite, j'eus le malheur d'éternuer et de tousser.
Compatissante, la bonne dame me plaint. Moi, de répondre que j'ai dû sans doute m'enrhumer ces jours derniers, chose bien naturelle du reste par ce brumeux mois de février...
Sur ce, je fais toutes mes recommandations à ma malade, lui donne toutes les instructions nécessaires, et me retire, non sans avoir été prié de revenir le lendemain, et dans la matinée, si possible.
Le lendemain, dès la première heure, je recevais le mot suivant du mari de la dame:

« Cher docteur,
Mme X..., en vous voyant atteint d'un mal infectieux (grippe), me prie de vous demander très amicalement de suspendre vos visites pour le moment. Votre état l'a très gravement impressionnée. Voilà pourquoi je n'hésite pas à faire cette démarche auprès de vous et à aller chercher un autre de vos confrères.
Votre tout dévoué, X. X. »

J'ai vu pas mal de choses dans ma vie, et ne m'étonne plus très facilement. J'avoue cependant avoir ressenti une certaine émotion, lorsque j'appris que j'étais atteint d'un mal infectieux... Brr... Heureusement que mon ineffable correspondant avait pris la précaution de préciser...
Inutile d'ajouter qu'effectivement, M. X. fit appeler un autre confrère.
Pourvu, mon Dieu, que celui-ci ne soit pas pris d'une quinte de toux!
M. X.X. est ingénieur des mines... Mme X. est, parait-il, une femme instruite...


Conclusions

Il est absolument indispensable d'enrayer au plus vite le développement d'un mal aussi redoutable que la « microbiophobie », mal dont je viens de citer un nouvel exemple.
Je demande donc qu'à côté des nombreuses obligations que la loi impose aux médecins (déclaration des maladies épidémiques, contagieuses, etc.), on leur impose l'obligation d'avoir à se présenter, chaque matin, devant un comité composé des médecins les plus éminents (il n'est pas utile qu'ils soient des cliniciens).
Les membres dudit Comité auront pour mission d'examiner soigneusement les confrères désireux d'exercer leur profession dans la journée. Ils devront s'assurer que ceux-ci ne sont atteints d'aucune affection contagieuse: qu'ils n'ont pas de constipation, que le taux de l'acidité urinaire est normal; qu'ils ne présentent aucun symptôme de dyspepsie; que, depuis moins de cinq ans, ils n'ont ni toussé ni éternué; qu'ils possèdent un crachoir de poche; que leurs mœurs sont chastes; qu'ils ont été revaccinés depuis le dernier cas de variole officiellement enregistré...
Seuls, les médecins qui rempliront ces conditions, et qui, de plus, auront fait le serment d'envoyer dans un sanatorium tout individu tuberculeux, ou seulement susceptible de le devenir, qu'ils pourraient rencontrer, auront le droit d'exercer jusqu'au lendemain.
Quant aux autres, ils seront envoyés, d'office, dans un établissement à désinfection (sorte de lazaret moderne) où ils devront séjourner tant que besoin sera.
Grâce à ce système, le public sera sérieusement protégé. Les dames sensibles ne pourront plus être fâcheusement impressionnées par l'état de leur médecin.
D'autre part, les médecins ne courront plus le risque d'apprendre, dès leur réveil, qu'ils sont atteints d'un mal infectieux.
Enfin, chose à considérer, l'institution du Comité d'examen que je réclame, présentera, entre autres avantages, celui de créer des fonctions aussi recherchées que grassement rétribuées.

Pour finir par une pensée plus sérieuse, je me permets d'envoyer un salut sympathique à tous les confrères, connus et inconnus, qui ont payé de leur vie ou de la vie d'un des leurs, leur dévouement à des malades atteints réellement d'affections éminemment contagieuses.


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