Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: Revue de psychiatrie : médecine mentale, neurologie, psychologie > La nostalgie et la neurasthénie

Partie : 1 - 2

La nostalgie et la neurasthénie - Partie 1

(Revue de psychiatrie : médecine mentale, neurologie, psychologie

En , par


La nostalgie est reléguée dans l'oubli. Elle n'est pas même mentionnée dans les traités de médecine les plus complets. Autrefois on discutait beaucoup sur la nature de cette affection, les auteurs en vogue lui consacraient de longues pages, un chapitre spécial lui était réservé dans les traités de pathologie. En 1872 encore, l'Académie de médecine, émue de la réapparition, au moment de la dernière guerre, de cette maladie qui semblait avoir cessé de faire des victimes, mit la question au concours. Une thèse lui a été consacrée en 1877 par M. Raoul Chenu. Mais depuis cette époque la maladie chantée par les poètes fut résolument chassée du cadre nosologique et on ne trouve plus depuis 1880 trace de cette affection dans la littérature médicale.
Est-ce à dire que la nostalgie a complètement disparu? Sans doute que la rapidité des communications, la diffusion des lumières ont puissamment contribué à rendre cette affection plus rare, plus bénigne. Mais on ne s'explique pas la disparition complète d'une maladie produite sous l'influence de circonstances multiples, alors que certaines de ces circonstances n'ont pas varié et existent maintenant comme auparavant. L'exil, par exemple, qui a toujours été regardé comme une cause puissante de nostalgie, comment admettre son innocuité actuelle au point de vue de cette affection? L'homme condamné à la déportation pour une époque déterminée et sachant ne pouvoir retourner dans son foyer avant l'expiration de sa peine, en quoi les progrès de la civilisation, la rapidité des communications peuvent-ils empêcher chez lui le développement du mal du pays?

Ces questions, nous nous les sommes posées. Nous avons — en nous méfiant de toute idée préconçue — cherché des faits et nous avons pu recueillir deux observations qui prouvent que la nostalgie existe encore maintenant. Etant donné le peu de temps que nous avons mis à trouver les deux cas de nostalgie en question, nous avons, ce nous semble, le droit de croire que, non seulement la nostalgie existe, mais que, selon toute vraisemblance, elle n'est pas extrêmement rare.

Voici ces deux observations:

I. F... (Ambroisine), 19 ans, originaire de Tulle. Elle est d'une constitution délicate. Vient à Paris dans le but de devenir domestique. Elle ne tarde pas à trouver une place. Au bout d'un mois environ, ses maîtres s'aperçoivent qu'elle est devenue triste, taciturne; elle qui, au commencement, avait montré beaucoup de zèle, devient apathique, incapable de travailler; elle perd l'appétit, maigrit de jour en jour, passe des nuits d'insomnie. Pressée de questions, elle finit par avouer qu'elle « se sent malheureuse d'être loin de ses parents, qu'elle ne sait pas comment elle pourra vivre à Paris ». Elle supplie sa cousine de lui prêter la petite somme qui lui manquait pour payer les frais de voyage et elle regagne sa ville natale.

II. — G... (Berthe), 24 ans. Mère nerveuse; père asthmatique. Elle-même n'a jamais fait de maladies. Elle se marie à l'âge de 22 ans avec un jeune professeur de New-York. Elle part pour cette ville avec son mari. Après deux mois de séjour en Amérique, elle éprouve le désir irrésistible de revoir les siens. Son caractère devient sombre, elle souffre de maux de tête, perd l'appétit, se sent, en général, extrêmement affaiblie. Elle écrit à ses parents des lettres où elle exhale sa tristesse et son désespoir. Elle supplie son mari de se rendre avec elle à Paris où, disait-elle, il pourrait exercer la profession de correspondant de plusieurs journaux américains. Elle obtient la permission de retourner seule pour quelque temps à Paris où elle reste deux mois et demi. Revenue à New-York, elle finit par s'habituer à la vie américaine et tous les troubles qu'elle présentait auparavant ont disparu.

Une question se pose maintenant. Puisque la nostalgie existe, comment se fait-il qu'on ne signale plus son existence? L'explication de ce fait, nous croyons pouvoir la donner: la nostalgie a disparu du cadre nosologique depuis qu'une autre affection, la neurasthénie, dont elle n'est qu'une forme, a pris sa place. Dès que celle-ci commença à être connue, celle-là s'effaça.
Nous venons d'avancer une proposition; il faut la prouver. Mais avant d'en faire la démonstration, il nous paraît logique d'exposer brièvement les opinions émises jusqu'à présent sur la nature de la nostalgie par la plupart des auteurs qui s'en sont occupés.
Jean Hoffer, admirateur des idées cartériennes, s'appuya sur la théorie des esprits animaux pour expliquer la nature de la nostalgie; il conclut que la nostalgie est une maladie de l'imagination et que son siège est dans cette partie du cerveau où les images des objets sont représentés et conservés. « Je pense, dit-il, que ces impressions (les impressions des idées de la patrie) sont gravées par une méditation fréquente et une représentation du pays, de telle sorte que les esprits la suivent instinctivement et excitent constamment l'âme à contempler toujours l'image de la patrie absente. »
Boerhave considérait la nostalgie, non pas comme une entité morbide, mais comme une des causes de la mélancolie; elle serait produite, d'après lui, par l'altération de la bile noire.
Cullen rangea la nostalgie parmi les vésanies ou névroses de l'intelligence et la regardait comme une des formes de la mélancolie.
Pour Sagar, atteint lui-même de nostalgie, celle-ci est une maladie de l'esprit, provenant d'une erreur de l'imagination, d'une perversion du sentiment, du jugement ou de la mémoire.
Sauvages fit aussi de la nostalgie une vésanie, mais d'un genre à part: le mal du pays, pour lui, n'a rien de commun avec la mélancolie.
Pinel classa aussi la nostalgie parmi les vésanies: elle est, pour lui, une variété de la mélancolie.
Broussais, qui voyait dans l'irritation inflammatoire la cause de tous les phénomènes vitaux physiologiques ou pathologiques, plaça l'origine du mal du pays dans une irritation sympathique transmise au cerveau par un organe enflammé et, pour lui ainsi que pour Larrey, Bégin et Georget, ses contemporains, la nostalgie est une méningite ou une encéphalite.
L'école éclectique, dont Andral fut le chef, réagit contre les doctrines du physiologisme, ramena la nostalgie vers l'idée de Cullen, et regarda cette affection comme une névrose sans localisation anatomo-pathologique. C'est aussi l'opinion de Grisolle, de Requin, d'Axenfeld, des auteurs du Compendium, etc. Ces auteurs affirment que si parfois on a constaté des lésions organiques, c'est qu'on a confondu la nostalgie avec d'autres affections.
Pour Dagonet, la nostalgie, « si elle ne constitue pas toujours un état véritable d'aliénation mentale, elle y mène lentement ».
Michel Lévy envisage le mal du pays comme une habitude cérébrale dont la persistance et l'exaltation finissent par occasionner des troubles fonctionnels.
Haspel, tout en admettant que la nostalgie peut déterminer à la longue la méningite et l'entérite, a prouvé qu'elle n'est ni l'une, ni l'autre de ces affections. Il s'est évertué à démontrer, en outre, que la nostalgie n'est ni une folie, ni une monomanie. Ses arguments nous paraissent péremptoires; en voici les principaux. Le nostalgique a pleine conscience de son trouble moral; il a le désir « d'échapper à la tyrannie de ses idées fixes, de résister aux impulsions qui l'obsèdent et de rentrer dans la vie commune; il y réussit le plus souvent »; en un mot, le nostalgique conserve son libre-arbitre.
Le fou ignore son mal, il a perdu sa liberté morale et la conscience du trouble intellectuel et moral qu'il éprouve, et persiste le plus souvent à affirmer la réalité matérielle de son illusion. Le nostalgique éprouve des troubles fonctionnels. « Dans la nostalgie déclarée, la tristesse ne constitue pas seule la maladie; généralement aucune des autres fonctions n'est complètement à l'état normal; le même coup qui frappe le nostalgique, dans ses facultés affectives, le frappe, le plus souvent aussi, dans ses facultés vitales et nutritives »; le monomaniaque conserve longtemps et jusqu'à la démence son appétit et son embonpoint. La nostalgie se manifeste le plus ordinairement de 20 à 30 ans; la folie apparaît le plus souvent dans l'âge mûr. La folie a une marche irrégulière, souvent saccadée par accès, tandis que la nostalgie affecte une marche régulière, sans variation bien marquée dans l'évolution. Le mal du pays, de cause accidentelle, est susceptible de guérir rapidement, alors que la lypémanie, affection héréditaire, est toujours grave et ne guérit qu'exceptionnellement. Enfin il n'y a jamais de trouble des facultés intellectuelles dans la nostalgie ; dans la monomanie, au contraire, l'intelligence ne tarde pas à se vicier complètement.


Partie : 1 - 2

A lire également :