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La folie dans ses rapports avec la responsabilité - Partie 1

(Revue de psychiatrie : médecine mentale, neurologie, psychologie

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Qu'est-ce que la Folie? C'est une question souvent posée; mais qui n'a jamais reçu une réponse satisfaisante. La folie n'a jamais été définie, et ne pourra jamais l'être tant qu'il n'existera pas un type de la santé mentale (sanity) ou de la normale; et jusqu'à nos jours les psychologues n'ont jamais pu le trouver.
Le sana mens in sano corpore, axiome qu'on a cité couramment pendant des siècles, est plutôt d'une valeur relative qu'absolue, pour la raison que si on pouvait trouver un type parfait de la santé mentale et physique, on trouverait en même temps — sans parler des fous — tant d'exemples éloignés du type idéal qu'on se demanderait s'il était bien utile de chercher à établir ce dernier équivalent fixe et même s'il était possible de le faire.
La société et les lois qu'elle a imaginées se sont contentées d'exclure du « jugement sain » (sanity) les personnes atteintes d'aberration manifeste ou présentant une insuffisance intellectuelle. Dans le travail le plus récent sur la médecine légale des aliénés, dû à Clevenger, de Chicago, on lit ceci: « La relativité universelle des choses rend impossible une définition absolue », et la plupart des aliénistes se contenteront de laisser cette affaire telle qu'elle est.
La folie a été définie, au point de vue légal et scientifique, de diverses manières par un grand nombre d'aliénistes compétents, par des légistes et par des juristes; mais, en réalité, elle est ce que les médecins par certificat ou par témoignages de vivâ voce devant les Cours — la démontrent être — et ce que les juges, les jurés ou les autorités officielles, auxquels les législateurs ont délégué des pouvoirs juridiques, acceptent comme preuve concluante d'une altération psychique justifiant l'internement ou la tutelle. Pour de bonnes raisons cette manière de déterminer ce qu'est la folie a été acceptée par toutes les collectivités civilisées; et des lois ont été dressées pour que la société fût protégée contre les violents et les gens dangereux, que celui atteint d'impulsions au suicide fût protégé contre lui-même, que ceux qui ont besoin de soins particuliers puissent les recevoir dans des établissements publics ou dans des maisons particulières, et que les personnes ayant de la fortune fussent protégées et mises sous tutelle.
Les symptômes de la folie sont à peu près les mêmes dans les pays où la psychiatrie est considérée comme une science possédant un certain degré de précision. La folie dont on ne peut guère mettre l'existence en doute, doit être considérée suivant qu'elle touche l'individu d'une part et la communauté d'autre part. En l'envisageant au point de vue individuel, la question concerne la liberté de la personne et le traitement approprié; au point de vue de la société, l'importance en devient plus grande lorsqu'on considère les droits du citoyen, la capacité et la responsabilité tels que les codes les décrivent. En l'envisageant sous ces divers points de vue, il ne s'agit pas seulement de la garde de l'aliéné, mais aussi de la conservation de sa propriété suivant les lois civiles et de sa situation vis-à-vis des lois criminelles.
La question de la responsabilité des personnes qui sont scientifiquement et légalement folles devient plus difficile à résoudre lorsqu'on réfléchit que partout il existe une véritable armée d'individus, n'appartenant pas à la catégorie des aliénés, mais qui s'éloignent tellement de la moyenne qu'on leur applique la doctrine de folie partielle et de responsabilité partielle.
Les maîtres en médecine mentale en France, en Allemagne, en Italie, en Autriche, dans les Etats-Unis et dans la Grande-Bretagne ont beaucoup discuté non seulement sur la question de la responsabilité des fous, mais aussi sur cette grande armée de dégénérés (épileptiques, alcooliques, neurasthéniques, hypocondriaques, cleptomanes, hystériques, dépravés sexuels et déséquilibrés) qui sont répandus dans toutes les classes de la société et aussi sur l'armée plus restreinte de la classe nuisible et antisociale (des criminels instinctifs et habituels, des vagabonds et des ambulants incurables). L'auteur invente un mot spécial concernant un type peu commun de cleptomane. Il a rencontré dans la pratique des exemples de femmes, pour la plupart non mariées, jusqu'alors honnêtes, quoique pauvres, qui, sur la fin de la grossesse volaient, mais rien que du linge d'enfant, ces vols se pratiquant avec une certaine adresse. Probablement les dérangements fonctionnels qui ont lieu sur la fin de la grossesse, pareils aux oiseaux qui tapissent leurs nids de plumes au printemps et instinctivement prennent des précautions pour l'arrivée des petits attendus, les poussaient aux manœuvres malhonnêtes.
Cette armée morbide, non compris les personnes reconnues comme étant légalement folles, donne de quoi réfléchir aux aliénistes et aux légistes.

On pourrait figurer ce double problème au point de vue statistique et rationnel par deux cercles concentriques (voir fig. 1), le plus grand représentant les sains d'esprit, le plus petit les fous, les dégénérés et les criminels. D'une manière générale, 993 sur 1000 individus sont sains d'esprits, 3 pour 1000 sont aliénés et 4 de plus pour mille (3,5 étant des dégénérés et 0,5 des criminels d'habitude et instinctifs) se trouvent sur la lisière. Il va sans dire qu'il y a un va-et-vient constant entre les occupants de la vaste zone externe A et les occupants de la petite zone interne, qu'on a divisée en un segment B comprenant les fous, un segment C, comprenant les dégénérés, et une étroite bande D contenant les criminels instinctifs et d'habitude.
Les échanges entre A et B sont à peu près égaux et constants et constants aussi entre C et D; mais les mélanges entre A d'une part et C et D de l'autre indiquent un mouvement plus accentué vers l'intérieur. Le nombre des criminels instinctifs ou criminels nés présentant des stigmates caractéristiques est par rapport à tous les délinquants si petit qu'on peut le regarder comme une quantité négligeable. Evidemment les proportions ci-dessus sont plus ou moins arbitraires et ont été trouvées par les autres investigateurs.
La classification en fous dégénérés et délinquants est aussi peu justifiable que les autres et elle s'inspire de la conception de l'homme moyen que l'on considère comme type normal. L'auteur se rend parfaitement compte des objections des aliénistes français à l'expression « dégénérés a qu'ils regardent comme un terme trop large et par conséquent critiquable. Cercles démontrant la proportion de fous dégénérés et de criminels d'habitude dans une collectivité par rapport aux sains d'esprit. A Sains. B Fous. C Dégénérés. D Criminels d'habitude et criminels nés.
Les flèches indiquent les échanges constants aux points de contact de B, C et D avec A; et de B C et D entre eux.

Les types d'anormalité dont il a déjà été question et les variétés de chaque type démontrent combien il serait difficile de décider si la responsabilité doit être pleine et entière ou partielle. Ceci posé, que faut-il répondre à certains juges et aliénistes qui ne croient pas justifiée la privation complète de la responsabilité des aliénés, en se basant sur ce fait qu'une personne folle peut parfaitement se rendre compte qu'elle fait mal et quand même agir parce que les forces qui la retiennent n'égalent pas les forces qui la poussent. — C'est cette doctrine qui a élevé tant de controverses dans la plupart des pays entre les juges, les avocats et les médecins et qui ne semble pas devoir cesser. Il y a lieu de croire que ce jugement trouve sa force dans la raison et non pas dans le sentiment et est à ce point de vue défectueux. La vérité c'est que devant le tribunal nous traitons la folie en concret et non en abstrait.
Les signes que la loi anglo-saxonne donne de la folie peuvent être résumés d'après ces questions: 1° Au moment de commettre le crime, est-ce que l'individu se rendait compte de la nature de l'acte? et 2° savait-il que l'acte était blâmable? Il est possible qu'on trouve coupable une personne folle sur chacun de ces deux points et qu'on la punisse. A ceux qui repoussent cette conception juridique on peut demander: « Par quoi voulez-vous la remplacer? » Les critiques hostiles — à l'exception de Maudsley qui voudrait laisser les symptômes de la folie à l'appréciation du juré — gardent le silence. Si faute il y a, la loi est moins blâmable que les procédés employés en Angleterre où l'on n'admet pas la défense imparfaite d'un pauvre homme dont la folie n'est pas manifeste. Il faut que l'individu accepte les conclusions des personnes désignées par le public prosecutor pour examiner et faire un rapport sur son état mental.
Les amis d'un homme riche n'accepteront pas forcément et ne sont pas obligés d'accepter les termes de leur rapport, et des savants éminents de leur choix pourraient, et avec raison, voir d'une manière tout opposée. Les divergences d'opinion sont assurément tout aussi légitimes entre les médecins qu'entre les juges eux-mêmes. Le monde de la morale et de la politique se remplit de la lutte de l'opinion publique, et souvent les mêmes faits et circonstances amènent à des conclusions tout opposées et comme résultat la vérité en sort et l'équilibre reste dans les balances de la justice. A propos de ces divergences d'opinion un juge des cours suprêmes de la Justice à Edimbourg, pour discréditer le témoignage médical, disait en plaisantant dans le cours d'une cause célèbre, qu'il voyait devant lui 3 variétés de témoins: le menteur; — le sacré menteur; et l'expert médical. — Une telle plaisanterie ne pouvait pas manquer de faire rire le railleur et l'étourdi; et peut-être le juge était-il justifié en faisant cette observation, quand il se présentait des témoins experts qui paraissaient être assignés respectivement plutôt pour la poursuite et pour la défense que dans l'intérêt de la justice.


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