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Impuissance et pessimisme - Partie 2

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

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Il faut remarquer que très fréquemment les phénomènes d'excitation et d'épuisement se présentent chez le même sujet, dont l'aspect choque par son instabilité et sa variabilité pour ainsi dire infinie. Il est même vraisemblable que cette alternance est constante, mais quelquefois une des phases passe inaperçue. Chez quelques-uns la moindre influence détermine des changements à vue.

Les exemples de dynamogénie et d'épuisement que nous avons cités précédemment établissent nettement que rien ne saurait être négligé dans la recherche des modifications somatiques qui sont capables de produire ces phénomènes. Aussi bien chez les aliénés que chez les hypnotiques, l'exagération de la personnalité entraîne en général des sentiments de bienveillance et d'optimisme, la dépression s'accompagne, au contraire, de sentiments de malveillance et de pessimisme. Sur certains sujets, on peut établir avec la plus grande netteté que l'état de satisfaction s'accompagne d'une exagération de la puissance motrice, tandis que l'état de dépression coïncide avec une atténuation de la force musculaire, exagération et atténuation mesurables au dynamomètre, qui peut montrer une différence de moitié entre les deux états.

On peut dire que les individus bien portants, offrant une tension potentielle maxima, sont sans cesse en mesure d'ajouter une partie d'eux-mêmes à tout ce qu'il s'agit d'apprécier; tandis que les dégénérés, affaiblis autant au point de vue physique qu'au point de vue psychique, sont toujours en déficit en quelque sorte, ils ne peuvent qu'emprunter, et apprécient tout au-dessous de sa valeur.

Il suffit d'un jour de maladie pour pouvoir observer sur soi-même ces différences d'appréciation corrélatives à l'état somatique.

C'est à tort que Dumont affirme que le plaisir et la douleur ne sont pas des phénomènes réels et qu'ils correspondent au changement et non à l'état. Les faits que nous avons rapportés indiquent bien que le plaisir et la douleur correspondent a des états dynamiques en plus ou en moins.

Nous allons rapporter maintenant quelques exemples de soi-disant inhibition d'un autre ordre, qui nous serviront à compléter notre démonstration.

Des excitations périphériques peu intenses sont capables, avons-nous vu, de déterminer des phénomènes dits d'arrêt sur la sensibilité et la motilité normales chez certains sujets.

Si sur quelques hystériques présentant une anesthésie prédominante d'un côté du corps, on immobilise même imparfaitement les doigts, la main et l'avant-bras d'un côté avec une bande élastique, ou même une simple bande de toile, enroulée autour du membre et modérément serrée, il se produit alors une modification de la sensibilité des plus remarquables. Si la compression a été un peu forte, le sujet perd la notion de la position de son bras, et en même temps la sensibilité générale et spéciale s'affaiblit dans tout le côté du corps correspondant.

Mais dans l'état somnambulique les phénomènes d'inhibition sont encore plus facilement obtenus, et leur influence est plus manifeste sur les états faibles que sur les états forts ainsi un état hallucinatoire est plus facilement modifié qu'une sensation réelle; un acte suggéré plus facilement qu'un acte spontané.

G... est en somnambulisme; on lui suggère la vue d'un rat blanc au coin de la cheminée. Elle a peur. On lui serre le bras gauche; la peur cesse, elle ne voit plus le rat. On lâche l'attitude craintive reparaît. On la familiarise avec l'animal. Elle finit par le prendre sur les genoux. Chaque fois qu'on lui serre le bras, elle cherche le rat qu'elle ne trouve plus, mais qui reparaît sitôt que la compression cesse.

D'ailleurs dans les délires des fièvres où les sensations subjectives semblent n'avoir qu'une assez faible intensité il suffit souvent pour faire cesser une hallucination auditive, visuelle ou autre, de parler au malade, de lui serrer la main, de lui presser le front, etc. Dans les délires vésaniques, l'action d'arrêt s'obtient moins facilement toutefois, il suffit souvent que l'aliéné se livre à un acte quelconque pour que l'hallucination soit suspendue les hallucinations de l'ouïe cessent en général lorsque le sujet parle.

Citons maintenant quelques faits d'inhibition d'actes.

On donne à C... en somnambulisme une demi-douzaine de morceaux de papier en lui enjoignant de les plier en quatre elle commence sa besogne. On lui comprime simplement la cuisse gauche. Elle s'arrête. Si on lui demande pourquoi « Je ne sais pas, répond-elle, quelque chose me pousse à plier ces morceaux de papier, mais quelque chose de plus fort m'en empêche. » Si l'on cesse la compression, elle reprend automatiquement son travail.

Cette sorte de faits d'inhibition est susceptible d'une interprétation plus complexe que celle que nous avons donnée précédemment. Il peut y avoir non seulement épuisement, mais interférence, c'est-à-dire que l'excitation nouvelle-amène une certaine décharge de mouvement mais en outre elle modifie la forme de la réaction, étant différente de la première excitation à la fois par sa nature et par son siège.

Lorsqu'une excitation quelconque est portée sur une partie si limitée que ce soit du corps, il en résulte, grâce à la continuité du protoplasma, une modification universelle de l'état vibratoire et de la sensibilité du sujet. Toute excitation, toute représentation mentale fait vibrer à l'unisson le système nerveux tout entier et il en résulte un état dynamique spécial. Quand des rayons rouges impressionnent notre œil, tout notre corps voit rouge, comme le montrent les réactions dynamométriques; lorsque nous prononçons un mot tous nos muscles ont une tension appropriée; il en est de même dans toutes les émotions, c'est un fait que j'ai déjà rappelé précédemment. Une nouvelle excitation qui ne s'additionne pas à la première, modifie nécessairement la réaction qui en était résultée et tend à diminuer l'intensité de la sensation.

On peut citer des exemples qui montrent qu'une idée ou une volition peuvent disparaître, soit par épuisement, soit par interférence. C'est un fait bien connu que certains dégénérés, dits aliénés héréditaires, après avoir poursuivi une idée avec une énergie extraordinaire pendant des années, deviennent incapables, lorsque toutes les difficultés ont été aplanies, de saisir l'objet de leurs longues convoitises ils ont trop voulu, ils ne peuvent plus vouloir. Plus souvent les idées et les volitions disparaissent par interférence; nous n'épuisons pas nos idées, nous les chassons en en évoquant d'autres.

L'effet de l'inhibition est souvent définitif. Si on a suggéré à B... la vue d'un oiseau et qu'on la soumette à une excitation cutanée un peu forte, l'hallucination disparaît pour ne plus se reproduire quand l'excitation cesse. Lorsqu'il s'agit d'une impulsion motrice, il en est de même. Je lui suggère de plier des papiers: elle se met à l'œuvre; je lui serre fortement le genou gauche, elle s'arrête, et non seulement elle ne peut plus vouloir plier les papiers, mais au bout d'un instant elle les jette avec une expression de dégoût et refuse de les ramasser. Lorsqu'on lui demande l'explication de cet acte, elle répond « Je ne sais pas, ils me déplaisent. »

Ce dernier mot mérite d'être relevé, car il trahit le commencement d'une idée délirante qui se développe consécutivement à l'impuissance d'agir. On voit le même phénomène se produire chez certains épileptiques qui cherchent à expliquer un acte impulsif dont ils n'ont d'ailleurs aucun souvenir il se reproduit encore à la suite des impulsions provoquées chez les somnambules:

En compagnie de M... qui est entré ce jour-là pour la première fois à la Salpêtrière, nous faisons des expériences d'hypnotisme sur une nommée C... hystéro-épileptique du service de M. Charcot. La malade est en état de somnambulisme provoqué. Je lui donne l'ordre de poignarder à son réveil M... avec la lame de carton que nous lui mettons dans la main. Sitôt réveillée, elle se précipite sur sa victime et la frappe dans la région précordiale; M... feint de tomber. Je demande alors au sujet pourquoi elle a tué cet homme; elle le regarde fixement un instant, puis, frappée sans doute par la physionomie égrillarde de M. avec une expression farouche « C'est un vieux cochon, il a voulu me faire des saletés. »

Mais revenons aux expériences relatives à la soi-disant inhibition. X... est en somnambulisme; je lui enlève son fichu de laine que je pose sur le dossier de mon fauteuil, et je lui suggère qu'elle est incapable de le prendre et de le remettre sur ses épaules. Je la réveille, elle cherche son fichu, dit qu'elle a froid aux épaules, et elle se lève vivement pour prendre son vêtement; mais sa main s'arrête au moment de le saisir, et elle se rassoit brusquement. Je lui demande pourquoi elle ne prend pas son vêtement. « Il me dégoûte. » dit-elle.

Je prends le fichu, je m'approche d'elle, et je lui offre de le mettre moi-même sur ses épaules, lui expliquant qu'il n'a rien de dégoûtant, qu'il est fort propre, même à peu près neuf elle se recule avec une expression d'angoisse. Je m’assois en plaçant le fichu sur mes genoux et je me mets à écrire; M... s'assoit à sa place, et, au bout de quelques minutes, dit spontanément: « J'ai froid aux épaules, je voudrais prendre mon fichu, je ne sais ce qui m'arrête; il me semble de laine grossière, d'une vilaine couleur déteinte il me dégoûte, je serais incapable de le toucher. » Le fait est que quand je fais mine de le jeter sur elle, elle se précipite vers la porte avec une expression de terreur, elle se raidit, et je crois qu'il est temps de la plonger en léthargie pour éviter une attaque d'hystérie.

Cette expérience est intéressante en ce qu'elle nous montre une accentuation de l'interprétation délirante qui se greffe sur l'impossibilité d'agir tout renard trop petit pour atteindre les raisins en arrive nécessairement à dire « Ils sont trop verts. »

Cette interprétation intervient chez les hypnotiques, soit qu'il s'agisse d'un acte exécuté en conséquence de la représentation mentale trop intense d'un mouvement (idée spasmodique, impulsion irrésistible), soit qu'il s'agisse d'une inertie résultant d'une représentation motrice insuffisante (le non-savoir, le non-vouloir, le non-pouvoir sont en réalité des équivalents de la paralysie psychique d'un mouvement adapté). Mais il faut remarquer que ces phénomènes d'excitation et de dépression, qui l'on développe expérimentalement chez les hypnotiques, existent à l'état habituel chez les dégénérés dont nous avons signalé l'instabilité; il faut par conséquent s'attendre à voir se développer chez eux, à propos des mêmes activités ou des mêmes inerties, les mêmes interprétations délirantes. C'est en effet ce que l'observation confirme.

Citons encore une expérience. C... est en somnambulisme; je détache une de ses boucles d'oreilles que je place dans le tiroir d'une table. Ce tiroir s'ouvre au moyen d'un bouton articulé en fer. J'affirme à C... qu'elle est incapable d'ouvrir le tiroir, parce qu'elle ne peut pas saisir le bouton. Réveillée, elle s'inquiète de son bijou, veut le reprendre, et elle se précipite sur le bouton du tiroir; mais elle ne fait que le toucher et se recule avec un mouvement d'épouvante. Elle reproduit plusieurs fois sa tentative, elle ne fait que toucher le bouton, qu'elle lâche aussitôt. Je lui demande pourquoi elle ne tire pas le bouton qu'elle vient de toucher; elle recommence sa tentative « On dirait un glaçon, je frissonne de tout le corps dès que je le touche. » Elle recommence encore et dit « Ce n'est pas étonnant, c'est du fer. » Je lui présente un compas d'épaisseur en fer; elle essaye de le prendre, elle le lâche aussitôt « Vous voyez, dit-elle, c'est aussi froid que le bouton, je ne puis pas le tenir. »

Dans cette expérience nous voyons l'interprétation délirante s'accentuer encore avec une tendance à la généralisation. Nous en arrivons à la reproduction expérimentale du délire du toucher qui se rencontre souvent chez les sujets atteints de folie du doute et les faits de ce genre semblent même indiquer, soit dit en passant, que dans quelques cas au moins le délire du toucher fait partie de l'évolution de la folie du doute et en est la conséquence; ils viennent donc à l'appui de l'opinion de M. Legrand du Saulle sur ce point.

Représentation mentale de ce qui est capable d'augmenter la puissance au moins momentanément, le désir est le commencement du plaisir quand on se sent en mesure d'en atteindre l'objet; c'est une peine dans le cas contraire et toute peine engendre bientôt la répulsion.

Les désirs s'étendent en raison de la multiplicité et de l'intensité des représentations mentales, et comme les moyens de les satisfaire ne se développent pas parallèlement chez certains individus, il faut bien qu'ils reconnaissent leur impuissance; et c'est ainsi que Schopenhauer a pu croire qu'on est d'autant plus malheureux qu'on est plus intelligent. Le défaut de parallélisme entre les besoins et les moyens de les satisfaire caractérise précisément la dégénérescence; ne voyons-nous pas que dans toutes les espèces animales les sujets ainsi constitués disparaissent parce qu'ils sont incapables de soutenir la lutte pour l'existence? Sauf des cas accidentels, on peut dire que succomber dans cette lutte est un signe de déchéance. Mais le bonheur est possible pour ceux dont le développement psychique et somatique s'est effectué de telle sorte qu'il y ait équilibre entre les désirs et les moyens de les satisfaire.

En somme le malheur est le lot des individus dont l'organisme est en déficit, tandis que le bonheur est le partage des individus bien développés et bien entretenus.

On peut dire que le bonheur individuel et le bonheur collectif se résument dans l'accumulation de la force. L'évolution progressive aboutit à multiplier la production ou, plus exactement, à augmenter le dégagement de la force, en quantité invariable dans l'univers, au profit de l'humanité. Ce dégagement progressif a pour résultat l'augmentation du bien-être général et une tendance au nivellement des conditions sociales. Toute tendance individuelle ou collective à cette accumulation constitue une vertu; toute tendance à la destruction constitue un vice; or, si toute accumulation de force constitue une satisfaction, un bonheur, si toute perte produit une peine ou le malheur, il en découle que bonheur et vertu, vice et malheur sont indissolublement liés. Il semble donc que se plaindre de tout revienne à convenir que l'on n'est bon à rien c'est du reste ce qu'affirment les seuls pessimistes sincères, ceux qui se tuent. Le péjorisme a surtout cours parmi les improductifs de tout ordre.

Le pessimisme est un déchet de l'évolution psychique, comme le crime et la folie. Il faut remarquer, d'ailleurs, qu'aboutissant au « renoncement du vouloir vivre » il produit en fin de compte le même résultat que les dégénérescences organiques, la stérilité. Il ne serait pas difficile d'établir historiquement que le pessimisme a subi des recrudescences à toutes les périodes de décadence sociale; et, comme le crime et la folie, il prend un nouvel essor à chaque époque de détresse publique. Il faut chercher sa cause dans la misère physiologique qui peut résulter soit d'une dégénérescence héréditaire ou connée, soit d'une déchéance liée aux progrès de l'âge, soit d'un état morbide accidentel, etc.

Ce n'est pas avec des arguments qu'on peut combattre le pessimisme, mais bien plutôt par la divulgation des bonnes conditions de l'hygiène physique et morale, et de l'économie privée et publique.


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