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L'évolution du langage - Partie 3

(Revue scientifique

En , par


S'il est aisé de donner l'explication du passage de la première phase linguistique à la seconde, sinon en quelques minutes, comme j'ai essayé de le faire, du moins en une leçon spécialement consacrée à ce sujet, il est, par contre, beaucoup moins facile d'exposer rapidement le phénomène d'évolution de l'agglutination à la flexion. Je n'entreprendrai point ici cette explication. Il me suffira d'indiquer dans ce très court résumé qu'en principe, cette évolution a lieu par le fait d'une modification phonique de la racine : par exemple, en arabe, katab, il a écrit, katib, écrivant, mektub, écrit. En ce qui concerne la flexion du système indo-européen (sanscrit, perse, grec, latin, etc.), l'évolution aurait eu lieu, d'après M. Victor Henry, non seulement au moyen de modifications phoniques de la racine, mais encore au moyen d'une agglutination par infixes. Dans son tableau systématique des racines indo-européennes, Chavée, qui a rendu, il y a quarante ans, à la science du langage des services que l'on ne saurait oublier, Chavée a été sur la voie de cette interprétation. Mais c'est là une question de nature trop particulière, et qui ne peut nous arrêter en ce moment.

Quoi qu'il en soit donc de ce point encore assez obscur du passage du second au troisième état de structure linguistique, si nous considérons les anciennes langues indo-européennes, telles que le sanscrit, le grec, le latin, nous reconnaissons qu'elles sont, à divers degrés, synthétiques, et si nous recherchons la nature des langues romanes actuelles (français, espagnol, italien, etc.), nous trouvons qu'elles sont analytiques. Telle est en effet l'oeuvre de la décadence linguistique, décadence moins hâtive dans les langues slaves qu'en allemand, moins hâtive en allemand que dans les langues romanes.

Il me reste à vous montrer que cette décadence qui constitue une nouvelle phase d'évolution ne se produit pas au hasard.

Si nous envisageons tout d'abord la phonétique, nous avons à constater les résultats du moindre effort: les diphtongues se condensent, veicos, deivos, deviennent vicus, divus; l'assimilation s'exerce aussi bien sur les consonnes que sur les voyelles : notte, sette, atto, répondent à noctem, septem, actum; en grec, une aspiration (l'esprit rude) répond à une sifflante primitive. Un grand nombre de variations phoniques, qui déroutent à première vue quiconque est peu familiarisé avec les études linguistiques, se justifient par le rapprochement avec d'autres mots. Que le mot français sache vient du latin sapiam, cela tout d'abord paraît étrange; mais l'étonnement tombe lorsque l'on voit sepia donner sèche, Clipiacum donner Clichy, opium donner ache. Le fait s'explique encore mieux lorsqu'en face du latin pi devenant ch, on voit le latin bi devenant j (g doux) : c'est le cas pour les mots rage et rouge. Il y a là un parallèle phonique qui montre à quel point les variations de cette sorte dépendent d'une évolution naturelle.

C'est sur le fait du moindre effort que repose la formation phonique de l'ancienne langue d'oïl, du français. Le français maintient la syllabe latine qui porte l'accent et sacrifie les syllabes suivantes : tabula, femina, regula deviennent table, femme, règle. (Déjà dans les textes latins on trouve vinclum, poclum, periclum, oraclum, vehiclum.) Les mots français porche = porticus, frêle = fragilis, roide = rigidus, sont des mots naturellement et régulièrement formés : leurs doublets portique, fragile, rigide sont des formations relativement récentes, dites savantes, en réalité des calques barbares. Parfois la recherche du moindre effort fait introduire dans les mots une consonne adjuvante b dans humble, comble, sembler, nombre (de humilis, cumulus, simulare, numerus), d dans pondre, tendre, gendre (de ponere, tener, gener). Parfois des composés se contractent : magis vole, je préfère, devient malo, potis esse devient posse; lapicida, tailleur de pierres, est pour lapidicida, cordolium, crève-cœur, chagrin, est pour cordidolium; en allemand, zur, zum, beim sont pour zu der, zu dem, bei dem; le latin idololatres, tiré du grec, a donné naissance à une forme idololâtre qui s'est condensée en idolâtre; l'anglais lord répond à un lauard plus ancien, qui lui-même est pour hlâf weard, dispensateur de pain.

La décadence, en ce qui concerne la grammaire, répond de même à une simplification. L'ancienne langue indo-européenne que la comparaison du sanscrit, du latin, du grec, des langues slaves, des langues germaniques a permis de restituer dans ses formes importantes, possédait une riche déclinaison. Le latin a perdu une partie des cas de cette déclinaison et ne possède de tels autres cas que des vestiges (humi, à terre, belli, en temps de guerre, domi, à la maison); l'ancien français fait un pas de plus, ne conserve plus que deux cas : un cas sujet et un cas régime (aussi bien direct qu'indirect). Au XIVe siècle cette déclinaison très simplifiée disparaît, et la langue française devient complètement analytique. Ce n'est pas sans avoir gardé des traces de la déclinaison du moyen âge : pâtre est l'ancien cas sujet (pastre) répondant au nominatif latin pastor : pasteur est l'ancien cas régime répondant au latin pastorem; sire est l'ancien cas sujet, seigneur l'ancien cas régime; il en est de même de chantre et chanteur. En principe c'est le cas sujet du français du moyen âge qu'a laissé tomber le français moderne, c'est le cas régime qu'il a conservé, le faisant servir tout à la fois de sujet et de régime. Ainsi le nominatif latro donnait li lerres, l'accusatif latronem donnait le larron; le nominatif abbas donnait li abes, l'accusatif abbatem donnait le abbé; c'est la forme accusative qui a seule persisté, servant à la fois et pour le régime et pour le sujet. Parfois cependant, c'est le cas sujet qui a résisté, comme le prouve la consonne s de fils (sujet li fils, régime le fil, latin filius, filium), de bras (sujet li bras, régime le brac).

La simplification de la déclinaison se retrouve dans toutes les langues modernes. En persan il n'y a plus, à proprement parler, de déclinaison : lorsque l'on veut exprimer le datif, l'accusatif, on joint au nom certaines prépositions; on rend le génitif par un procédé syntactique. Le grec moderne a perdu les formes du duel et le datif. Si nous considérons les langues sémitiques, nous voyons que l'arabe courant, l'arabe parlé, laisse tomber les désinences qui dans l'arabe littéraire indiquent les trois cas du système linguistique sémitique; dans l'arabe vulgaire ces cas se reconnaissent par la position des mots dans la phrase ou par l'emploi de prépositions.

Passant à la conjugaison, nous rencontrons les mêmes phénomènes d'analytisme. En voici un ou deux exemples. Dans le système indo-européen, le parfait était formé par le redoublement de la racine. Le latin forme déjà des parfaits au moyen de compositions de mots, amavi, audivi, ou vi est pour fui comme le prouvent les formes ombriennes en fei. L'imparfait ama-bam, le futur ama-bo sont également composés. Le français va plus loin et donne les formes analytiques : j'ai aimé, j'avais aimé. Le futur j'aimer-ai est pour « j'ai à aimer »; c'est ce que confirment les vieilles formes méridionales : dar vos n'ai, je vous en donnerai, dir vos ai, je vous dirai.

La décadence linguistique provient parfois de ce que la valeur primitive d'une forme; d'un mot, a été oubliée. Je donnerai un exemple de ce fait. Les formes latines qui ont donné naissance à nos mots luette, lierre, étaient uveta, hedera : en ancien français ces mots latins étaient devenus uette, hierre. On disait, avec l'article, l'uelte, l'hierre : la méconnaissance de la valeur et du rôle de l'article l'a fait annexer aux mots en question, et on dit aujourd'hui la luette, le lierre; on dit le lendemain au lieu de l'endemain, et nombre de personnes disent déjà le lévier au lieu de l'évier, répondant au latin aquarium. A coup sûr, cette déformation s'est produite tout naturellement, sans intention voulue. Certains patois ont conservé la forme ancienne et disent encore hierre.

Si je devais étudier les variations de sens, non plus les variations morphologiques, j'aurais à citer des faits extrêmement curieux et venant attester des procédés très logiques d'évolution; mais cette question est étrangère au sujet spécial que je traite, et je ne veux pas l'aborder.



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